30 ans plus tard, réalisez-vous que nous sommes des personnes et non pas des chiffres ?

Suite à une discussion publique tenue dans le cadre de VIHsion [1], une quinzaine de militant-e-s montréalais-es séroconcerné-e-s ont décidé de briser le silence sur l’immobilisme et le statut quo dans la gestion bureaucratisée de la prévention du VIH/Sida au Québec. Face aux différents questionnements et paradoxes, nous avons réalisé que nous devions évaluer les pratiques actuelles.

Le contrôle de la sexualité est inefficace

Dans sa tentative de contrôler la sexualité, le système de prévention actuel crée des paradoxes freinant son efficacité. Le système de surveillance en place ne cesse de nous considérer comme des prises de risque et tente de comptabiliser nos comportements pour mieux les transformer. Pourtant, alors qu’il pousse pour davantage de dépistage et qu’il se questionne toujours sur les raisons qui font que trop de gens n’y ont pas recours, il continue d’allonger les procédures pour y avoir accès, notamment en imposant des counsellings moralisateurs. À quand des autotests validés disponibles en pharmacie (comme en Espagne [2]) pour que chacun-e ait accès à son statut sérologique, comme on peut le faire pour le diabète et la grossesse ?

Nous ne sommes pas des chiffres statistiques, ni des inconscient-e-s, ni des criminel-le-s. Nous sommes des sujets intelligents avec des désirs, des besoins, capables de prendre des décisions éclairées quand on nous fournit une information actualisée !

Nous désirons que soient posées les questions sur les effets pervers des façons de « faire » la prévention. Si l’on planifie constamment des priorités basées sur les résultats des enquêtes de santé publique, quels en sont les impacts ? Sommes-nous donc toujours en réaction aux chiffres plutôt qu’en prévention ? Serait-il possible de faire de la prévention une entreprise distincte de la surveillance et du traitement ?

30 ans plus tard, on n’a pas besoin de se faire dire que le condom, c’est sexy !

Ce dont on a besoin, ce sont des condoms et du lubrifiant, gratuitement et de manière illimitée, enfin accessibles dans les saunas (encore aujourd’hui, ça ne l’est pas !). La prévention, c’est davantage que la représentation qui en est faite dans le discours publique : lancer des condoms dans les bars et les « lieux » de sexualité ! La prévention, c’est aussi réfléchir à la façon dont les gens reçoivent ces messages. C’est aussi reconnaître, dans ce travail, la diversité de nos réalités et de nos vécus. Les hommes gais ne sont pas tous pareils ; l’orientation sexuelle n’est pas une sexualité ! Nous désirons une véritable expertise en prévention, capable de nous questionner sur la façon dont celle-ci est vécue, en s’adaptant à nos diverses cultures et aux différents rapports relatifs qui existent dans notre perception du « risque ».

On nous infantilise en taisant toutes les autres méthodes préventives qui, combinées, pourraient réduire l’incidence du VIH drastiquement. Nous voulons davantage d’information sur la charge virale indétectable (TasP), le sérochoix et la séroadaptation, la sécurité négociée, les prophylaxies post- et pré-exposition, autant de méthodes nous permettant de mieux discuter de nos sexualités à moindre risque entre partenaires consentant-e-s [3].

Et les oublié-e-s ?

Serait-il possible que, dans l’institutionnalisation de nos pratiques sociales, le système ait fini par oublier des réalités et, même, que ce soit lui qui les mette constamment sous silence ? Par exemple, dans nos prisons, la prévention et l’accès aux soins sont-ils réellement existants ? Des personnes incarcérées meurent dans les plus grandes souffrances et dans l’indifférence générale [4] ! Les échangistes et les personnes bisexuelles sont-ils bien abordés et réellement considérés par les actions préventives ? Et nos ami-e-s trans ? Quand allons-nous exiger collectivement que l’État prenne en compte l’urgence sanitaire qui les concerne vis-à-vis du VIH [5] ?

« Q-tip » final :

Arrêtez de vous approprier notre pouvoir et nos opinions. Écoutez ce que l’on veut, plutôt que de prétendre le savoir. À bas la moralisation déguisée en discours de santé publique ! Quand vous commencerez à nous écouter, peut-être que les chiffres commenceront à baisser. Prenez le temps de réfléchir. Posez-nous de nouvelles questions. Investissez vos ressources ailleurs que dans la reproduction de ce système défaillant.

Notre sexualité n’est pas déconnectée de nos vies. Nous sommes vivants !

 

En plus de militant-e-s indépendant-e-s et de chercheur-e-s universitaires, deux groupes de personnes ont aussi pris part à la rencontre :

PolitiQ – queers solidaires, un collectif sérofier visant à ouvrir des espaces de débats et de discussions collectives sur les implications politiques et sociales liées à la sexualité et au genre (www.politiq.info).

Warning-Mtl, un collectif de prévention du VIH et de promotion de la santé communautaire originaire de Paris et aussi présent à Bruxelles (www.thewarning.info).

 

[1VIHsion est un événement dédié à la diffusion de créations abordant le thème du VIH/sida. L’objectif de cette démarche est de créer un espace ouvert de réflexion et d’échange entre personnes séro+ et séro- (www.vihsion.com).

[2L. De la Fuente, M.E. Rosales, S. Santos, P. Segura, M.J. Belza, M.J. Bravo, J. Hoyos, J. Álvarez, M. Ruiz. Are participants of a street-based HIV testing program able to perform their own rapid test and interpret the results ?Centro Nacional de Epidemiología, Instituto de Salud Carlos III, Madrid, Spain / CIBER Epidemiología y Salud Pública, Barcelona, Spain / Hospital Central de la Cruz Roja, Madrid, Spain / Unidad Docente de Medicina Preventiva y Salud Pública de la Comunidad de Madrid, Madrid, Spain / Escuela Nacional de Sanidad, Instituto de Salud Carlos III, Madrid, Spain / Asociacion Madrid Positivo, Madrid, Spain.

[3On pourrait s’inspirer de l’exemple français et du Rapport Lert-Pialoux sur Prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST (novembre 2009 : http://www.seronet.info/webfm_send/40) ou de l’Avis suivi de recommandations sur l’intérêt du traitement comme outil novateur de la lutte contre l’épidémie d’infection à VIH, émis par le Conseil National du Sida (avril 2009 : http://www.cns.sante.fr/spip.php?ar…).

[5Namaste, Vivianne. « Dix choses à savoir sur les trans’ et le VIH. » Paris : Transcriptases n°143, juillet 2010 : http://www.vih.org/20100830/dix-cho….