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La Presse, un des plus grands quotidiens francophones en Amérique du Nord, dédiait sa Une de samedi dernier (version papier et tablette numérique) à la prophylaxie pré-exposition. Intitulé « La pilule qui change tout », ce dossier tentait de dresser un portrait de la situation. Certes, il présentait cet aspect intéressant de parler de la pilule préventive au grand public de façon simple. Ceci dit, paradoxalement, le ferait-il de façon trop simpliste ? L’article principal, « Quand le sexe ne rime plus avec peur », pose problème : sensationnalisme, stéréotypes, pathologisation et victimisation des hommes gais et bisexuels y sont à l’œuvre, en ne présentant qu’un archétype d’utilisateur. Quelques citations :

« Une transe, voilà comment Michael décrit son état d’esprit lorsqu’il ouvre l’application Grindr de son téléphone intelligent. »

« En attendant sa conquête, Michael s’éclate généralement la tête en fumant du crystal meth ou en avalant une pilule de GHB (drogue du viol). » [1]

« Un passeport vers une sexualité débridée ? »

« Son comportement sexuel est autodestructeur, c’est pratiquement une forme de suicide. »

Des classiques, quoi ! À cela, Warning se préoccupe vigoureusement que l’on dépeigne si ordinairement les hommes gais comme des irresponsables en recherche insensée de sensations fortes, alors même que décider de commencer la prep c’est justement le contraire ! Cette approche négative dessert la santé des gais qui ont maintenant à leur disposition un outil supplémentaire de protection très prometteur et qui pourrait permettre de renverser la courbe des transmissions. Face à un tel enjeu de santé individuelle et public, Warning veut rappeler un certain nombre de faits essentiels :

  • Que la consommation de drogue n’est pas une question spécifiquement homosexuelle mais tout autant hétérosexuelle.
  • Que contrairement aux hétérosexuels, les homosexuels sont historiquement exemplaires face à l’usage du préservatif, et qu’ils l’utilisent encore massivement.
  • Que la forte prévalence du VIH parmi les homosexuels, notamment, les expose à un risque plus accru de le contracter que les hétérosexuels : l’oubli du préservatif n’a donc statistiquement pas le même risque de se transformer en séroconversion pour les hommes gais et bisexuels que pour leur confrères et consœurs hétéros. D’où l’intérêt d’un outil supplémentaire de prévention comme la prep.
  • Que bien que la prescription de Truvada a un prix mensuel entre 906$ et 986$ par mois à la RAMQ ou aux assureurs privés (alors qu’on parle de moins de trente cents par pilule en Inde), on peut penser aux frais médicaux annuels nécessaires aux soins d’une personne séropositive. Quel est le prix de la prévention ?
  • Que les Infections transmissibles sexuellement (ITS) sont aussi en augmentation parmi les personnes hétérosexuelles.
  • Que la pilule préventive rend les séronégatifs entièrement maîtres de leur protection et élimine les problèmes en cas de non ou mauvais emploi du préservatif.
  • Que le chiffre de 42% de réduction du risque d’acquisition du VIH par la prep cité dans le dossier ne veut strictement rien dire puisqu’il s’agit d’une moyenne calculée à partir d’un échantillon international dont beaucoup d’utilisateurs n’étaient pas suffisamment adhérents au Truvada. On sait de manière certaine que prise de 4 à 7 fois par semaine, la prep réduit le risque de 99% – alors qu’il suffit d’oublier le préservatif une fois pour être contaminé !

Aux vues de tels enjeux, cruciaux pour l’avenir de la santé des gais montréalais et québécois, mais aussi des populations les plus jeunes qui utilisent de moins en moins le préservatif – toutes orientations sexuelles confondues – nous sommes en droit de poser la question : que cherche La Presse avec ce dossier ? À dresser un portrait économique stigmatisant ? À attirer l’attention de la politique libérale d’austérité un peu plus vers la prévention ? À ajouter des obstacles aux moyens de se protéger du VIH pour une population déjà largement stigmatisée et dont l’accès aux services de dépistages fait défaut ?

De notre côté, agissons, collectivement, dès maintenant pour faire connaitre nos diverses réalités et sexualités – toutes respectables, autant que celles des hétérosexuels. Exposons et discutons des enjeux concernant la prep, par nous et pour nous, à partir de nos réseaux communautaires. Il importe que la parole des premiers concernés – dans toutes leurs diversités – soit rapportée et diffusée, aspect qui manque cruellement dans cet article. Cela dit, Warning-Montréal est toujours disponible pour dialoguer de façon constructive ; sinon il est toujours temps de se renseigner en lisant notre dernière série d’article sur la prep et les questionnements légitimes qu’elle génère : risques de toxicité ; non protection contre les ITS ; potentialité injonctive/coercitive ; abandon du préservatif ; coût élevé

 

Philippe Mercure nous a envoyé une réponse (à laquelle nous avons répondu à notre tour). La voici :

Je suis honnêtement troublé par votre lecture de mon dossier. Vous avez tiré quelques citations de mon texte afin de montrer qu’il est, à votre avis, « sensationnaliste » et qu’il véhicule des « préjugés ».

Je tiens à rectifier quelques faits.

Le cas du consommateur appelé « Michael » est bien réel et m’a été référé par le docteur Réjean Thomas, de la Clinique médicale l’Actuel. Il représente un type de consommateur de Truvada – des gens dont le comportement est très à risque et qui sont incapables de les modifier.

Ce type de consommateur existe bel et bien. Le dossier montre cependant qu’il ne représente pas tous les consommateurs. Le texte dit clairement que « le profil des consommateurs de Truvada est varié ». Je cite le docteur Mark Wainberg, de McGill, qui mentionne l’exemple d’un « avocat qui a du succès ». Il y a aussi une entrevue complète avec le conseiller municipal Scott Wiener, de San Francisco, qui s’affiche comme un consommateur responsable et qui explique longuement ses motivations et les avantages qu’il perçoit du Truvada.

Je mentionne aussi que « d’autres gais commencent à s’afficher autrement. En disant prendre du Truvada à des fins préventives, ils veulent envoyer l’image de gens responsables ».

Bref, l’ensemble du dossier fait un portrait beaucoup plus complet et nuancé des consommateurs de Truvada que ce que vous affirmez.

Vous m’accusez de véhiculer une image négative du Truvada. Pourtant, la plupart des intervenants cités envoient un message positif. Je cite par exemple abondamment les docteurs Réjean Thomas et Cécile Tremblay, qui décrivent le médicament comme un outil qui pourrait arrêter le sida. Je mentionne aussi que l’OMS recommande « vivement » la PrEP et estime qu’elle permettra d’éviter un million d’infections en 10 ans.

Vous laissez sous-entendre que mon objectif est d’influencer les politiques publiques dans un contexte d’austérité. Je rapporte pourtant les propos de la Dre Cécile Tremblay, qui estime que les bénéfices du traitement l’emportent sur les coûts.

« À long terme, on va sauver des coûts comme société », dit-elle dans le dossier.

Contrairement à ce que vous laissez sous-entendre, le mentionne aussi noir sur blanc que le Truvada ne s’adresse pas qu’à la communauté gaie. D’ailleurs, les « faits essentiels » que vous jugez bon de rappeler dans votre message au sujet du Truvada sont tous mentionnés dans mon texte !

J’estime que dépeindre mon dossier comme « homophobe » et anti-Truvada en tirant quelques citations hors contexte est malhonnête. Si vous lisez l’ensemble du dossier, vous constaterez qu’il dresse un portrait nuancé et complet du phénomène en rapportant plusieurs points de vue. Plusieurs intervenants, de Réjean Thomas à Cécile Tremblay en passant par Scott Wiener et Mark Wainberg, soulignent clairement les bénéfices que peuvent apporter le Truvada dans la lutte au VIH et la place qu’il pourrait avoir dans nos politiques de santé publique.

Bref, j’estime que la description que vous faites de mon article ne correspond aucunement à la réalité.

Merci

Philippe Mercure
Journaliste – La Presse

 

[1Note à M. Mercure : parler de viol dès le 4ème paragraphe ? Quel intérêt ? Quel rapport ? Qu’insinuez-vous ? D’ailleurs sachez que le GHB ne se présente pas sous forme de pilule mais sous forme liquide…