A la veille de la conférence mondiale sur le sida, l’OMS, organisme traditionnellement mesuré dans ses positions, a pris la décision de recommander « vivement aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes d’envisager de prendre des médicaments antirétroviraux en tant que méthode complémentaire de prévention de l’infection à VIH (prophylaxie préexposition ou prep), parallèlement à l’utilisation du préservatif » (communiqué).

Dans son communiqué, l’OMS reprend l’un des points forts de son rapport définissant les nouvelles directives relatives à l’infection à VIH (prévention, diagnostic, traitement et prise en charge) dans cinq populations désignées par l’OMS comme étant des « groupes clés » (hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, prisonniers, consommateurs de drogues injectables, professionnels du sexe et personnes transgenres) [1]. Sans aucun détour, l’OMS tacle les politiques de santé publique du Nord comme du Sud, et affirme : « Les groupes clés ne bénéficient pas toujours de services adéquats de prise en charge de l’infection à VIH, ce qui menace de balayer les progrès mondiaux de la lutte contre le VIH ».

Concernant la prophylaxie préexposition, cette prise de position de l’OMS fait suite aux recommandations cliniques d’utilisation de la prep et aux documents d’information très complets publiés par les services de santé publique aux États-Unis en mai 2014 [2]. Le CDC américain recommande la prep à toute personne ayant un risque substantiel de contracter le VIH et estime que 500 000 Américains devraient pouvoir en bénéficier dans les prochaines années.

La prep en cabinet médical : une urgence

La prise de position de l’OMS place désormais les autorités françaises dans une quasi obligation d’organiser le libre accès à la prep. Tout retard supplémentaire se traduirait par une perte de chance en matière de prévention, dont l’État serait responsable.

Il y a plus d’un an déjà, Warning et Aides avaient demandé l’ouverture d’une recommandation temporaire d’utilisation (RTU) pour la prise de Truvada, ce médicament qui, pris en continu, réduit considérablement le risque de contracter le VIH [3]. Depuis, cette demande est enlisée à l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé.

Warning ne cesse d’alerter les pouvoirs publics depuis 2012 et a publié sur son site le témoignage d’un homme gai prenant de la prep à Montréal, où elle est disponible.

Le temps des tergiversations est donc dépassé et le ministère de la santé doit maintenant appliquer ces recommandations de l’OMS. Il y a chaque années près de 6000 nouvelles infections au VIH en France. La seule méthode proposée, le préservatif, n’est pas suffisante pour endiguer la pandémie. Nous ne méconnaissons pas les puissants freins qui bloquent toute évolution de la politique française dans le domaine médical. Ces freins relèvent d’abord de blocages moraux qui rappellent la mobilisation des lobbies conservateurs contre la légalisation de la pilule contraceptive pour les femmes ou l’acharnement qu’ils ont déployé contre l’IVG.

Endogamie et conflits d’intérêts

Ces freins sont également dus aux conflits d’intérêts et à la consanguinité entre les milieux associatifs, médicaux et de la recherche.

Le contexte de l’essai ANRS-Ipergay est de ce point de vue particulièrement emblématique : s’y trouvent entre autres intimement mêlés et liés par un intérêt commun notamment l’ANRS, l’Inserm et des médecins des hôpitaux publics. Ipergay est un essai de prise intermittente de prep avec un bras d’observation placebo. On se souvient que l’ANRS et le Comité scientifique de l’essai avaient refusé de remettre en cause l’existence du bras placebo dans Ipergay et d’ouvrir un bras de prise en continu, malgré l’autorisation de mise sur le marché accordée au Truvada aux États-Unis dans l’indication préventive [4], et malgré les très solides arguments scientifiques qui leur ont été opposés [5].

Evidemment, il est maintenant compliqué pour ceux qui ont refusé il y a deux ans de lancer un essai de prep en continu en France de reconnaître aujourd’hui la pertinence de l’avis de l’OMS [6]. D’autant que l’essai Ipergay se révèle être un essai biomédical dispendieux qui s’éternise et dont la pertinence scientifique s’amenuise de jour en jour (Ipergay serait toujours en « phase pilote », l’ANRS ne communique plus sur le nombre de participants).

Nous n’avons pas l’intention de lâcher ce dossier

Le libre accès à la prophylaxie préexposition du VIH en France ne se résume pas à une simple question scientifique, c’est désormais un problème politique. Toutes les pistes doivent être envisagées afin de faire sauter les verrous qui bloquent ce dossier depuis deux ans. Si l’interpellation de la ministre de la Santé ne suffit pas, pour qu’elle se conforme aux recommandations de l’OMS, l’implication des députés et sénateurs s’impose sur un plan politique. Madame la ministre s’était engagée pour soutenir la RTU, mais, paroles en l’air, car le dossier n’avance plus.

Reste la piste des recours en justice, qui doit être également envisagée. Le refus par un médecin de délivrer un traitement antirétroviral à un homme ayant des relations sexuelles avec un homme qui n’utilise plus constamment le préservatif accroît le risque pour celui-ci de contamination par le VIH alors qu’il existe un autre moyen efficace d’empêcher cette contamination.