La Cour des comptes vient de rendre son rapport public annuel 2010. La partie intitulée « La politique de lutte contre le VIH/sida », intéresse tout particulièrement notre association. Ce texte dense, qu’il faut lire, se centre sur « la poursuite de l’épidémie » et dénonce une « politique publique insuffisamment active », mais il développe aussi des réflexions franchement inquiétantes qui posent question sur ses conditions d’élaboration.

Si nous suivons ce rapport sur la nécessité de « renforcer la prévention et le dépistage » en revanche il nous semble méconnaître la complexité de la situation réelle parmi les homosexuels. Au sujet des établissements commerciaux qui accueillent des activités sexuelles entre leurs clients, on s’étonne ainsi de lire (p. 602) :

« Ces établissements ne sont pas régis par une réglementation sanitaire qui imposerait à leurs exploitants d’inciter leurs clients à protéger leurs partenaires lors de rapports sexuels se déroulant dans leurs locaux ni, a fortiori, de sanctionner par une exclusion l’absence de respect des consignes de prévention ».

On ne s’étonnerait pas plus de cette remarque si un peu plus loin le rapport ne préconisait (p. 603) :

« Le plan national de lutte contre le VIH/sida pour les années 2001- 2004 établi par le ministère de la santé prévoyait l’instauration d’une réglementation sanitaire adaptée aux risques particuliers de transmission du VIH liés à l’activité de ces établissements. Cette orientation, qui a été abandonnée sans expertise préalable, mériterait d’être remise à l’étude ».

Si le rapport entend ici qu’il faille travailler l’hygiène des établissements, la visibilité des messages de prévention ou mettre à disposition des clients encore plus de matériel de prévention, nous ne pouvons qu’y souscrire. S’il s’agit d’établir une police des sexualités dans les établissements, ce serait une autre affaire. Si au début de l’épidémie, certains ont tenté d’imposer la fermeture des établissements de sexe, la majorité des acteurs de la lute contre le sida conviennent qu’il est préférable d’obtenir une participation volontaire de chacun dans la lutte contre l’infection à VIH et notamment celles des établissements commerciaux, pour plus d’efficacité.

Ces éléments nous sembleraient sans réelle conséquence si un long paragraphe ne jetait le trouble. Il faut le citer intégralement afin d’éviter tout procès d’intention (p. 601) :
« Au début de l’épidémie, était affirmée l’idée que chacun devait se protéger d’une primo-infection ou de l’aggravation d’une infection, indépendamment du comportement ou du statut sérologique du partenaire. A partir des années 1990, a été avancée l’idée d’une responsabilité partagée des partenaires dans l’acte de prévention, quel que soit leur statut sérologique. Compte tenu de la poursuite de l’épidémie et de l’allongement de l’espérance de vie des personnes atteintes par le VIH, les messages de prévention financés sur fonds publics devraient faire explicitement appel à la responsabilité des personnes connaissant leur séropositivité à l’égard de leurs partenaires réguliers ou occasionnels ».
On ne peut être plus clair. Pour la Cour des comptes alors que jusque dans les années 2000 la responsabilité de la non-transmission reposait sur la pleine responsabilité de chaque individu, qu’il s’agisse de se protéger soi ou de protéger autrui, désormais à ses yeux elle reposerait d’abord sur les seules personnes séropositives. Bref, si on suit l’avis de la Cour des Comptes, il n’y a plus aucune notion de responsabilité partagée quel que soit le cas de figure.

D’ailleurs, la Cour des Comptes enfonce le clou sans même remarquer qu’elle développe une position paradoxale (p. 602) :

« Les campagnes télévisuelles qui mettent en scène des personnes séropositives visent à favoriser leur acceptation sociale. En revanche, elles n’abordent pas les conséquences concrètes du VIH sur la vie des personnes infectées (contraintes et effets secondaires des traitements), qui constituent pourtant un argument rationnel en faveur de rapports sexuels protégés ».

La conséquence immédiate de telles campagnes reposant sur la seule responsabilité des personnes séropositives, si elles étaient mises en œuvres telles quelles, serait non seulement d’accroître la stigmatisation des personnes qui se savent séropositives et de décourager le dépistage par le développement de la peur d’une annonce de séropositivité, mais également de générer un relâchement préventif chez les personnes séronégatives ou qui ne connaissent pas leur statut sérologique puisqu’elles pourraient croire qu’il existe des signes physiques visibles de la séropositivité : le risque serait alors d’associer dangereusement emploi du préservatif à séropositivité « visible », de laisser à penser que c’est uniquement à la personne qui se sait séropositive de mettre un préservatif et de produire ainsi l’effet inverse au niveau de la prévention du VIH. Il est évident qu’une telle atmosphère ne pourrait que favoriser les procès. Ce serait une catastrophe sanitaire et une atteinte grave aux droits des personnes. Cette position de la Cour des comptes va à contre courant des avis du CNS, de la HAS ou encore du rapport Lert-Pialoux.

Pour toutes ces raisons que méconnaît la Cour des Comptes, nous le redirons sans cesse : la prévention ne saurait reposer sur les seules personnes séropositives et encore moins sur leur stigmatisation. Le rapport de la Cour des Comptes nous inquiète car il ouvre la porte à toutes sortes de dérives.