L’année 2015 tire à sa fin et le cumul des résultats de recherches sur différentes stratégies de prévention nous propulse vraisemblablement dans une nouvelle ère pour 2016. L’étude START confirme que le traitement, après le diagnostic peu importe le niveau de CD4, contribue à améliorer la santé globale des personnes vivant avec le VIH (PVVIH). La pilule préventive (prep) a pris son envol incontestable avec déjà plus de 700 utilisateurs à Montréal. Les données de PROUD, IPERGAY et d’autres cohortes américaines confirment qu’il n’y a pas de transmission lorsque la prise des pilules est adéquate. De son côté, PARTNER a démontré que le traitement comme prévention (tasp) fonctionne incontestablement, même pour les homosexuels et même lorsqu’il y a présence d’autres infections transmissibles sexuellement (ITS) dans l’équation. Il est temps de le dire haut et fort : on ne peut pas transmettre le VIH quand on a une charge virale indétectable, quels que soient l’orientation sexuelle ou le nombre de partenaire. Point.

Ainsi, la prévention diversifiée est maintenant INCONTOURNABLE. Il est plus que temps d’aborder complètement et sérieusement les besoins et les réalités complexes des hommes de nos communautés. Pour cela, le point d’ancrage doit être notre diversité.

L’Agence de santé publique du Canada a publié les estimations de nouvelles infections pour l’année 2014. En comparaison avec celles de 2011, il y a une légère baisse et une stabilisation chez les HSH. Est-ce lié à l’efficience du tasp? Au nombre grandissant d’utilisateurs de prep? Les prochaines années le diront. Mais une certitude persiste : la prévention diversifiée offrant de multiples moyens de prévention combinables ou non en fonction des besoins de chacun, c’est pour maintenant.

Le Québec est-il en mesure de répondre aux besoins et à la demande? Quelles sont nos forces? Quelles sont nos faiblesses? Une amorce du travail s’est fait avec un projet de cartographie des services qui démontrent des lacunes importantes autant dans le réseau de la santé que dans le communautaire [1]. La suite est tentée avec le projet Mobilise!, qui se veut un projet rassembleur ayant pour objectif de renouveler la santé sexuelle par, pour et avec les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Défi de taille! Pour ce faire, le projet crée une coalition parapluie permettant de guider un processus de participation citoyenne. Il vise, en amont, à donner la parole aux premiers concernés et leur donner des outils pour leur permettre d’énoncer leurs préoccupations. À titre de nouvel acteur dans cette coalition parapluie, nous souhaitons, à l’occasion de la Journée mondiale contre le VIH/sida 2015, formuler des constats.

Constat 1 : Le travail en silos est contre-productif.

Voici un portrait typique de l’accès aux soins en prévention du VIH au Québec :

  • Les cliniques médicales privées spécialisées, structurées par une compétition et une absence de collaboration entre elles. On y demande des frais pour les prélèvements et les consultations se font rapidement. Parfois, trop rapidement : on y rapporte que le temps consacré à l’écoute des patients serait insuffisant.
  • Les organisations publiques formées en SIDEP : déconnectées des besoins des communautés locales, elles cherchent à offrir un nombre élevé de dépistages pour répondre à un plan d’action « populationnel ». Soulignons que souvent cette finalité est entravée par un roulement de personnel élevé et des problèmes d’absentéisme.
  • Les organismes communautaires effectuant des séances de dépistage communautaire avec les ressources du réseau. Par la force des choses, ces groupes doivent démontrer que l’approche du « communautaire » a une valeur ajoutée.
  • Les urgences hospitalières qui donnent (ou parfois refusent) le traitement d’urgence (PPE) sans prise en charge pour un suivi médical global (alors qu’il s’agit d’un moment clé).
  • Les directions de santé publique avec différents agendas régionaux et nationaux, devant négocier avec des organismes à besoins diversifiés.

Résultats : des corridors de services qui ne se croisent pas, des intérêts qui entrent en conflit… Comment travailler ensemble pour bâtir un système concerté, avec comme objectif premier de ramener les préoccupations diversifiées des hommes de nos communautés au centre de l’action? Voilà d’abord pourquoi Warning s’engage dans Mobilise!

Constat 2 : Qui décide quoi, pourquoi et comment? Le besoin de revoir les processus. 

Pour les organismes communautaires qui réclament plus d’argent, il convient dans un premier temps d’évaluer le travail effectué. Remplissent-ils leurs missions convenablement? Sinon, pourquoi? Si nous ne remettons pas en cause leur bonne volonté et leur expertise, force est de reconnaître que le milieu a besoin de porter un regard sur son organisation. Comment s’établissent les priorités? Quelle est la place des personnes concernées dans la prise de décisions? Quels sont les rapports avec le réseau de la santé et ses bailleurs de fonds? Un profond travail sur nos structures démocratiques est à faire de manière à retrouver une action communautaire autonome, dont la mission est dictée par et pour leurs membres, et dont la démocratie s’entretient et se protège. Voilà pourquoi Warning s’engage ensuite dans Mobilise!

Constat 3 : Le manque de coordination et de réponse critique. Le besoin d’un plan d’action concerté à partir des premiers concernés.

Les directions de santé publique ayant un mandat spécifique en regard des exigences du Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, les groupes communautaires arrivent-ils à réfléchir, identifier et proposer des pistes de solutions face aux lacunes dans l’offre de services? Sont-ils en mesure de collaborer activement et être acteurs avec ces Directions? Où est l’animation sociale pourtant nécessaire aux dialogues de nos communautés? Alors que les données et les résultats de recherche sont prolifiques, ils ne débouchent pas sur un plaidoyer de santé, pourtant mission première et inaliénable d’une grande partie des groupes communautaires. Avoir une capacité d’innovation et d’adaptation rapide aux changements sociologique, économique, sexuel et de mode de vie de nos communautés est cruciale. Voilà aussi pourquoi Warning s’engage dans Mobilise!

Constat 4 : Savoirs et technologies. À qui appartiennent-ils? Partage et accessibilité plus que nécessaire.

Que faisons-nous de ces données de recherche compilées dans des projets instrumentalisant la parole des gars de nos communautés? Que ce soit dans les milieux communautaires, institutionnels ou universitaires, chacun semble garder ses résultats sans les croiser, ce qui permettrait de faire émerger de nécessaires constats transversaux. Que dire du niveau de connaissance des gens sur leur santé sexuelle? Qui s’en préoccupe et en est redevable? Même chose sur le plan des technologies : test rapide, dépistage par test de charge virale, autotest, prep, pep… Qui est responsable de s’assurer qu’elles sont connues, mises en place et utilisées? Personne. Voilà notamment pourquoi Warning s’engage dans Mobilise!

Constat 5 : À qui sommes-nous redevables ? Le besoin d’une arène citoyenne.

Il est temps de prendre du recul, pour vrai. Rares sont ceux qui définissent ce qu’est notre communauté, mais beaucoup prétendent parler en son nom. Malgré leurs assemblées générales de membres, les organismes communautaires demeurent des corporations avec des agendas bien définis. Quelles sont les principes guidant les décisions de gestion et d’allocation des ressources au nom de la communauté? Plusieurs personnes (jeunes, PVVIH, prépeurs, ethnoculturels, trans…) demeurent sous-représentées si l’on ne s’en tient qu’au portrait des organismes. En dehors de ces groupes communautaires, il n’existe pas d’espace citoyen indépendant des subventions publiques pour établir un rapport de pouvoir politique forçant une réelle redevabilité envers la santé des populations. Voilà intrinsèquement pourquoi Warning s’engage dans Mobilise!

Constat 6 : Plus de 30 ans plus tard, revenons à la base, à la parole des premiers concernés.

Face à tous ces constats, il est temps de prendre une nouvelle direction pour aborder concrètement les enjeux de santé. Parce que le terrain a encore et toujours plus à nous enseigner. Le champ de la prévention du VIH n’existe pas seul : pour tous les grands phénomènes sociaux, on constate que les solutions aux obstacles au mieux-être sont déjà connus et documentés au niveau des premiers concernés. Outre nos biais et nos agendas politiques, pourquoi ne reviendrions-nous pas à la base de la parole des premiers concernés? Il est urgent de s’élever au-delà de nos conflits et de nos égos. Voilà stratégiquement pourquoi Warning s’engage dans Mobilise!

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[1] Understanding access to prevention strategies: taking the first steps toward combination HIV prevention for MSM in Montreal : Otis, Martel and the Intersectoral Coalition of the MOBILISE! Project, Page 106 B [En ligne] :  http://www.cahr-acrv.ca/wp-content/uploads/2012/10/InfDis_26_SB_MarApr2015_Final.pdf

 

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