En 1985 Marie-Claire Monchaux publiait chez un éditeur étiqueté plus qu’à droite (UNI) Ecrits pour nuire : littérature enfantine et subversion. But de son livre et ensuite des conférences qu’elle organisa : prévenir des dangers des publications destinées à la jeunesse. En 1986, quelques mois après la sortie de ce livre, des associations « bien pensantes », des municipalités d’extrême droite mais aussi la ville de Paris (Françoise de Pannafieu maire d’arrondissement et alors adjointe aux affaires culturelles, devint présidente d’une nouvelle commission de travail ou commission de censure ? chargée d’établir une liste d’ouvrages pouvant être commandés en bibliothèque jeunesse) ont imposé aux bibliothécaires quels livres, quels auteurs pourraient ou ne pourraient plus désormais avoir le droit de cité dans les bibliothèques pour enfants. Ce mouvement de censure des bibliothèques a touché en priorité des auteurs, qui à travers des romans pour adolescents, abordaient des problèmes de société actuels comme la violence, le racket mais aussi des sujets tabou comme le suicide, l’homosexualité. Tout particulièrement dans le collimateur un éditeur pour enfants « L’Ecole des Loisirs » qui a vu censurer plusieurs de ses auteurs français et étrangers présents dans ses collections de romans destinés aux adolescents.
20 ans après, L’Ecole des Loisirs et les bibliothèques se trouvent de nouveau dans le collimateur mais cette fois pour un unique livre : un album destiné aux touts-petits, aux moins de 3 ans, Jean a deux mamans. Un album traitant avec tendresse et délicatesse, par l’image et la voix d’un petit loup noir, de l’homoparentalité. L’existence de cet album est logique puisqu’il fait partie de la collection « Loulou & Cie » qui se propose d’expliquer très simplement aux jeunes enfants les diverses situations familiales qu’ils peuvent rencontrer : divorce, famille monoparentale, famille recomposée, adoption mais aussi famille homoparentale avec deux mamans (pour l’instant la famille à deux papas n’est pas encore là). Les bibliothèques sont montrées du doigt pour proposer un tel album aux touts petits. Une association catholique, Femina Europa, demande le retrait du livre et appelle au boycott de l’Ecole des Loisirs.
A l’origine de ces attaques contre cet éditeur pour la jeunesse et dirigées en fait contre la famille homoparentale, deux articles du Figaro datés du 09 septembre 2005 : dans le premier article une mère de famille s’offusque qu’un tel livre puisse trouver sa place en bibliothèque et ainsi prendre le risque d’être choisi par son jeune enfant, alors qu’elle n’a pas envie de lui raconter l’histoire de ce petit loup qui a deux mamans. Dans le deuxième article une interview de la pédiatre renommée Edwige Antier, mais aussi élue UMP. Ses réponses sont une attaque en règle contre l’homoparentalité. A la question « Et l’homoparentalité, c’est une valeur ? » E. Antier répond : « Pas une valeur, mais un fait marginal. Elle véhicule donc, dans ce sens, des anti valeurs. » Elle termine par « ...Lire ou raconter ce genre d’histoire bouleverse tout et peut nuire à la construction psychique. » L’homoparentalité serait-elle alors une nuisance ?
Jean a deux mamans n’a donc pas le droit d’exister.
Jean n’a donc pas le droit de vivre heureux avec ses 2 mamans. Jean n’a donc pas le droit de parler à ses camarades de classe de sa famille.
A travers la polémique autour de l’album d’Ophélie Texier, est clairement énoncé qu’il ne faut surtout pas parler de famille homoparentale, et donc d’homosexualité, aux enfants.
C’est pourtant dans les toutes premières années de la vie que se construisent les relations entre l’enfant et ses parents. C’est dans les toutes premières années de sa vie que l’enfant apprend très simplement à respecter l’autre, différent de lui par sa culture, son origine, son genre...L’enfant se construit ainsi, au fil des rencontres et avec l’histoire de sa famille.
S’il y a danger pour le jeune enfant, ce n’est pas de lui parler d’homoparentalité mais plutôt de ne pas en parler : le danger pour l’enfant issu d’une famille homoparentale n’est-il pas, tout particulièrement à l’adolescence, de n’avoir pu se reconnaître enfant, dans des livres qui auraient raconté la même histoire que la sienne et d’avoir pu ainsi faire partager l’originalité et la richesse de sa famille à ses amis ou camarades d’école ?
Quand j’étais jeune maman et jeune bibliothécaire, L’Ecole des loisirs, reconnu par la profession, par le milieu enseignant et par les parents ainsi que la pédiatre intervenant à France Inter, Edwige Antier, faisaient partie de mes références.
L’Ecole des loisirs ne m’a pas déçue. L’éditeur, à travers ses romans ou albums, a su parler aux jeunes des évolutions de société et des problèmes qui les touchent. Dans un courrier daté de décembre 1986 faisant suite à la demande d’une association de suspendre l’office de certaines collections pour enfants et adolescents, Jean Fabre répondait déjà que les livres écartés « ont été choisis pour servir et non pour nuire. » C’est ce que continue de transmettre l’éditeur aujourd’hui.
Par contre Edwige Antier me déçoit profondément. Elle n’a pas su accepter et participer à l’évolution de la société, notamment de la famille. Elle utilise aujourd’hui sa renommée de pédiatre pour la mettre au service d’idées réactionnaires sur l’homoparentalité et l’homosexualité en général, portées par sa famille politique. Une famille politique dont plusieurs élus ont tenu des propos homophobes.
A quelques jours de la 3e conférence internationale sur l’homoparentalité organisée par l’APGL (25 et 26 octobre à Paris), associant des spécialistes internationaux et des chercheurs universitaires français, cette attaque contre la réalité et la visibilité du couple homoparental à travers la dénonciation d’un album pour enfants, atteste une fois de trop du rejet du couple homosexuel en tant que possible fondateur d’une famille et demandeur d’être lui aussi des parents à part entière.
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