2013 : Projet de loi de financement de la sécurité sociale(PLFSS), suite de l’application des recommandations du Plan national de lutte contre le VIH/SIDA et les IST 2010-2014 et peut-être aussi début de la fusion des CDAG et des CIDDIST. Ce qui signifie réorganisation des soins en France mais aussi des financements. C’est donc le moment opportun pour lancer l’expérimentation de centres de santé sexuelle communautaire dédiés aux minorités sexuelles que sont les LGBT et plus encore.

Depuis 2005 Warning promeut la création de centres de santé sexuelle LGBT

En novembre 2005 la conférence internationale VIH et santé gaie : nouveaux concepts, nouvelles approches que nous, militants à Warning, avions organisée à Paris avait permis « d’insuffler l’idée qu’il serait peut-être intéressant de mettre en place des structures de type maison ou centre de santé où seraient présents plusieurs spécialités de santé, santé sexuelle, psychique, VIH, spécifiquement destinés aux gais et aux personnes ayant des difficultés d’accès aux soins du fait de leurs pratiques sexuelles ». [1] Lors du 1er décembre de la même année, nous évoquions d’ailleurs l’existence d’une telle structure à San Francisco [2].

Suite à cette conférence nous avons continué notre réflexion sur ce besoin de centres de santé pour les gays, les lesbiennes, les bis et les trans : des inégalités de santé face à la population générale, une sursuicidalité des jeunes LGBT en particulier des jeunes gays, l’impact de l’homophobie sur le bien-être mais aussi la santé globale des LGBT, trop souvent encore une inégalité de traitement dans le système de soins en France qui nuit à la santé des LGBT, le besoin d’un suivi adapté pour les gais et bisexuels ayant de multiples partenaires (en particulier tests réguliers pour le VIH et les IST, suivi de l’état de la muqueuse anale, suivi gynécologique pour les lesbiennes, consultations adaptées pour les personnes trans, prise en compte des besoins spécifiques en santé pour les LGBT ayant des pratiques SM ou hard). Cela nous a amené à réfléchir notamment « sur la façon et les moyens de mettre suffisamment en confiance pour parler de sexualité, de santé sexuelle, de vie en couple gay ou lesbien, mais aussi de mal-être à son médecin ou en consultation spécialisée ». Nous proposions alors dès 2006 que les consultations de dépistage anonyme et gratuit (CDAG) s’ouvrent à la santé gaie en créant des consultations de santé sexuelle mais aussi des consultations de santé mentale [3].

Notre réflexion sur le besoin de centres de santé pour les LGBT mais également d’évolution des CDAG a précédé les recommandations du « Rapport Lert-Pialoux », les recommandations de réorganisation et fusion des CDAG et des CIDDIST (centres d’information, de dépistage et de diagnostic des IST) proposées depuis 2008 par plusieurs instances nationales (Groupes d’experts dit « Rapport Yéni 2008 », Ministère de la santé dans son « Plan national de lutte contre le VIH/SIDA et les IST 2010-2014 », etc.).

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Des projets bloqués de façon inattendue par la Direction Générale de la Santé

Nous avions pensé à la piste des CDAG pour pallier l’absence en France de centres de santé gaie. Mais ce n’était pour nous qu’une piste parmi d’autres pour permettre aux communautés LGBT d’être accueillies dans une démarche d’égalité de soins, sans jugement ni discriminations. Nous avions des réponses concrètes à apporter sous forme de projets en santé gaie, en premier lieu une enquête de santé LGBT et une mission exploratoire et de sensibilisation sur un projet d’ouverture de centre de santé gaie. Mais nous nous sommes heurtés début 2007 au mur de la DGS (Direction Générale de la Santé) ancrée dans une approche tradipréventionniste du sida, pour le financement de nos projets. Ce qui a eu pour conséquence de stopper l’expérimentation de santé gaie en France jusqu’à l’ouverture du « 190 » le 1er février 2010. Ce blocage a été pour nous une surprise complète car la DGS avait totalement soutenu notre conférence en 2005 et là de façon inexplicable, alors que la conférence avait mis en évidence la nécessité de poursuivre les projets de santé gaie pour enrayer l’épidémie de sida chez les gais, la DGS arrêtait tout. Il est vrai aussi que le but pour nous était de créer les conditions pour une réalisation concrète d’un centre de santé sexuelle LGBT et qu’il s’agissait donc d’apporter un engagement financier sur le long terme, bref il s’agissait pour la DGS d’infléchir son approche de la prévention du sida en milieu LGBT en France.

Face à l’échec, les instances officielles de la Santé en France se décident à bouger

En novembre 2009, soit 4 ans après notre conférence, Warning est auditionné par la Mission Réduction Des Risques Sexuels. Le maintien à un haut niveau des contaminations parmi les gais en France montre aux yeux de tous que la politique tradipréventionniste orchestrée par la Direction Générale de la Santé est un échec puisqu’elle n’a pas permis de faire diminuer le nombre de contaminations chez les gais. Il faut donc faire quelque chose, d’où la réunion de la Mission RDRS qui doit envisager de nouvelles pistes en matière de prévention du sida. La version courte de la Mission RDRS : prévention et réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST (dit « Rapport Lert-Pialoux ») propose alors notamment « la création de centres de santé sexuelle LGBT qui offriront la prévention, le dépistage et le traitement du VIH et des IST pour les personnes les plus concernées (HSH, Bi,Trans…) ». Ces centres de santé sexuelle LGBT ne seraient pas des centres de soins primaires mais auraient pour vocation de coopérer avec les médecins de ville et hospitaliers ainsi que de former à la santé sexuelle LGBT.

Le Plan national de lutte contre le VIH/SIDA et les IST 2010-2014 paru en novembre 2010, préconise lui aussi de réorganiser le dispositif CDAG/CIDDIST et de créer un réseau de centres de santé sexuelle (en améliorant les compétences des CDAG/CIDDIST en direction des populations LGBT et l’accueil des populations LGBT dans ces structures) . L’Etat reconnait enfin la nécessité de faire évoluer un système préventif qui ne répondait plus depuis des années aux réels besoins des gais.

Quant au CNS, celui-ci a rendu en septembre 2012 une Note valant avis sur les conditions de la fusion des centres de dépistage et de diagnostic du VIH et des IST. Dans cette note valant avis, « au-delà d’une adaptation des modalités de dépistage, la fusion des dispositifs peut contribuer à une approche plus globale de la santé sexuelle fondée sur la prise en compte des enjeux extrêmement imbriqués de la sexualité et de la santé. […] Les CDAG et les CIDDIST demeurent, dans leur forme actuelle, des structures médicales. Fusionnés ceux qui constitueront ces centres de la santé sexuelle seront conduits à intégrer des compétences d’écoute, de dialogue et d’accompagnement en prise réelle avec les cultures et les pratiques sexuelles des publics cibles. A cet égard, l’appui des savoirs et des savoir-faire des associations, dans leur diversité, apparaît primordial ».

La création du « 190 » à Paris : un tournant mais un projet pionnier qui n’a toujours pas essaimé.

Le 1er décembre 2009 était enfin inauguré à Paris le « 190 », 1er centre français de santé gaie, à l’initiative de Michel Ohayon et de l’association Sida Info Service dont il est le coordinateur médical. Nous l’avions interviewé à cette occasion : le 190 s’adresse principalement « à celles et ceux qui ont une sexualité « hors norme » et qui ne peuvent pas parler de leurs pratiques dans le milieu de soins classique, alors que celles-ci les exposent ». Il s’adresse bien évidement aussi aux personnes séropositives, leurs conjoints et partenaires. C’est donc un projet inclusif pouvant bénéficier à tous les membres de la communauté parisienne. A la fois centre de santé et lieu associatif il est pour l’instant le seul de ce type en France : « ce centre de santé sexuelle veut, par une approche par le soin, contribuer à une réduction de l’épidémie de VIH. Mais au-delà, l’idée est d’accompagner les personnes dans la construction d’une santé sexuelle s’intégrant dans leur santé globale, dans le respect de leur mode de vie et de leur choix. Faut-il le rappeler ? La santé sexuelle est un élément fondamental du bien-être ».

Depuis son ouverture il y a 3 ans et malgré un équilibre financier fragile qui menace chaque année sa pérennité, le 190 continue de réfléchir, de s’étoffer et de construire des partenariats pour le mieux-être et le bien-être des personnes qu’il accueille, quel que soit leur genre, leur orientation sexuelle, leurs pratiques sexuelles, leur statut sérologique. Warning soutient évidemment le 190 et depuis le début de l’aventure. Malheureusement le 190 ne touche principalement que la population francilienne et demeure pour l’instant un lieu et projet d’exception en France. Pourtant cette expérience de centre de santé sexuelle communautaire nécessite d’être multipliée en France, quels que soient les statuts adoptés par ces centres : centre de santé à l’image du 190 ; centre LGBT avec un important volet santé ; centre de santé sexuelle associatif avec un partenariat médical (médecins de ville, infirmières, spécialistes, réseau hospitalier, Planning familial) mais aussi psychosocial, et pourquoi pas CDAG/CIDDIST transformé en centre de santé sexuelle (à condition que l’expertise des associations LGBT et de santé communautaire soit reconnue et qu’elles soient associées).

Fin 2012, le 190 demeurait toujours le seul centre de santé communautaire alors que Michel Ohayon rappelait fort justement dans son interview pour Yagg que les minorités sexuelles n’ont pas le même accès aux soins, qu’elles sont surexposées à des problèmes de santé d’une gravité extrême, que les hommes homosexuels représentent moins de 1% de la population active sexuellement et qu’ils supportent au moins 50% des nouvelles contaminations par le VIH. Nous partageons la même analyse. Il nous parait alors impérieux en 2013 d’expérimenter en France de nouveaux centres de santé sexuelle avec des projets qui correspondent aux besoins des personnes constatés par région : les minorités sexuelles que constituent les LGBT, les personnes séropositives et leurs partenaires mais également toute personne qui s’estime mal accueillie en système de soins classique et qui ne peut trouver de réponse à ses questionnements et ses attentes en santé sexuelle (pensons par exemple aux travailleuses et travailleurs du sexe). Car il faut rappeler que le système de santé actuel est bien trop limité par son hétérocentrisme, son cissexisme [4] et la criminalisation du travail sexuel.

Les futurs centres de santé sexuelle doivent apporter une offre de soin globale à tous les LGBT

Comme au 190, il est important que ces centres de santé sexuelle offrent un programme de santé globale qui permette aux personnes séronégatives de le rester tout en vivant pleinement leur sexualité : des dépistages (VIH, IST, hépatites, HPV, grossesse, mammographies et échographies, frottis), des vaccinations (hépatites A et B, HPV), des outils de prévention (préservatifs masculins et féminins, gels, digues dentaires, gants, TROD et autotests, TPE mais aussi accès à la PrEP), des traitements (hépatites, IST) ; des consultations en santé sexuelle (en particulier santé vaginale avec des consultations gynécologiques et santé anale avec des consultations de proctologie), en santé mentale, émotionnelle et psychique (stress, dépression, addictions, violence domestique) avec du soutien « counselling ».

La PrEP, lorsqu’elle sera accessible comme c’est le cas actuellement aux États-Unis, au Canada, la prophylaxie pré-exposition nécessitera un suivi régulier pour vérifier si le traitement ne provoque pas d’effets secondaires, éviter l’apparition de résistances en cas de primoinfection. Il est important aussi de privilégier pour la santé sexuelle, la formation par les pairs, notamment par et pour les personnes trans, avec les associations de santé trans qui peuvent former les professionnels de santé. N’oublions pas non plus l’accès à la PMA qui doit devenir un droit pour les lesbiennes. Ce programme de santé globale doit concerner également les personnes séropositives, dans un souci de mieux-être, à commencer par un accueil et des consultations « sérofriendly » : apprendre sa séropositivité, l’accepter, pouvoir en parler dans sa vie quotidienne professionnelle et privée, bénéficier de soins et des traitements, conserver ou retrouver une santé sexuelle, devrait être beaucoup plus simple en 2013. Ce qui n’est toujours pas le cas dans une société française qui reste sérophobe, particulièrement en ce qui concerne l’accès aux soins : soins dentaires, consultations gynécologiques, soins infirmiers, etc. D’où l’importance de l’accueil et du suivi par les centres de santé sexuelle des personnes séropositives qui en font la demande.

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La santé mentale doit être un point fort des futurs centres

En 2013 les gays et les lesbiennes vont pouvoir enfin se marier en France. C’est une étape importante dans l’égalité des droits avec la population générale. Ce droit au mariage est en train de bouleverser les vies des LGBT à travers les mobilisations de soutien dans la rue, le soutien de médias hétérosexuels. Pouvoir se marier va peut-être aussi contribuer à renforcer la santé mentale et physique des minorités sexuelles (à ce sujet une étude anglaise est parue en 2005 : What same sex civil partnerships may mean for health) .

Cependant la société française est encore homophobe (lire le rapport 2012 de l’association SOS Homophobie et les témoignages qui l’accompagnent). Pour SOS Homophobie « si la sanction pénale ne guette plus une personne homosexuelle, celle-ci risque encore d’être victime d’homophobie dans chaque recoin de sa vie quotidienne : chez elle, dans son quartier, sur son lieu de travail. La répression officielle et « exceptionnelle » n’est plus, mais la réprobation officieuse et quotidienne est encore et toujours là. Il est venu le temps de l’homophobie ordinaire ». De plus les prises de positions homophobes dans les médias et sur le web (articles de presse mais aussi sur Facebook et Twitter), les amendements et interventions particulièrement haineuses à l’Assemblée nationale pendant les débats sur le mariage universel ainsi que les manifestations contre le droit au mariage ont ravivé une homophobie latente qui s’exprimait depuis quelques années beaucoup moins en public et dans le milieu familial. Cette violence a fragilisé un peu plus des jeunes qui se découvraient homosexuels ou bisexuels mais certainement aussi des moins jeunes : il est nécessaire d’être encore plus attentif et d’agir face à la sursuicidalité des jeunes LGBT, en particulier les jeunes gays mais aussi aux pensées suicidaires et risques de suicide qui touchent les autres LGBT. C’est pour ces raisons qu’il est important que les centres de santé sexuelle puissent accueillir un volet dédié à la santé mentale faites par des spécialistes gayfriendly mais surtout avec une réelle action de prévention du suicide des jeunes gays comme le proposent les associations suisses Dialogai et Lestime avec le projet Blues-out , Aconen Australie, et d’autres encore.

Pour terminer, ces centres de santé sexuelle offrent enfin la possibilité de construire un programme de « santé gaie », de promotion de la santé sexuelle et de promotion de la santé mentale pour les LGBT en tant que minorités sexuelles, qui soit communautaire : par santé gaie nous entendons une vision holistique de la santé, fondée sur la définition de l’OMS : « la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Mais plus encore, la santé gaie concerne « divers aspects de la santé : émotive, mentale, physique et spirituelle de même que les liens relationnels entre ces différents aspects de la santé et les conséquences en terme d’affections notamment celle relative au VIH. Il faut aussi envisager les relations entre la santé, le bien-être des hommes gays et les facteurs de nature interpersonnelle, culturelle ou sociale, structurelle ». [5]. Les LGBT comme tout le monde ont droit au bonheur, les centres de santé sexuelle devraient y contribuer.

Qu’est-ce que la Direction Générale de la Santé attend encore pour impulser et financer la création de centres de santé sexuelle dans toutes les grandes villes de France ? La santé des LGBT n’attend plus.

 

Auteure : Sylvie Rouby (Warning)

Illustrations : Latuff2 et KenjiArts.

 

Le 190

 

[1Jablonski O.,« Pourquoi la santé gaie à Warning ? » In Jablonski O., Le Talec J.-Y. et Sideris G. (dir.). In Santé gaie, Paris : Pepper- L’Harmattan, 2010

[2L’expérience du centre Magnet à San Francisco,  http://www.thewarning.info/spip.php…

[3Pour une ouverture des CDAG à la santé gaie : santé mentale et LGBT,  www.thewarning.info/spip.php?article162

[4Parfois utilisé sous la forme abrégée de cis, la cissexualité décrit une personne dont le sexe assigné à la naissance correspond à son corps et à son identité personnelle, conformément aux attentes sociétales et aux normes concernant le sexe. Par exemple, une femme cis se rapporterait à une femme, selon l’assignation biologique, ayant une identité sexuelle féminine. Ce terme sert souvent à décrire les personnes qui ne sont pas transgenres ou transexuelles et peut être employé de manière interchangeable avec « sexualité normative ». En fait, le mot « cis » signifie « du même côté » en latin. Il est donc l’opposé du préfixe « trans », qui signifie « passage de l’autre côté ». Donc le terme cissexuel(le) est un terme qui a été développé pour qualifier l’opposition à transsexuel(le), dans le même ordre d’idée qu’hétérosexuel(le) l’a été pour homosexuel(le). Ainsi, le cissexisme est la croyance, l’attitude et les préjugés voulant que la nature trans soit inférieure à la nature cissexuelle ou non trans. Cette croyance veut que le cissexisme soit la forme d’identité sexuelle naturelle, universelle, normale et la seule valide. Il signifie le renforcement des normes sexuelles classiques et l’illégitimité des identités qui ne sont pas conformes à ces normes. Un exemple de cissexisme est d’avoir à cocher « homme » ou « femme » sur un formulaire.

[5Dossier de presse de la Conférence internationale VIH et santé gaie : nouveaux concepts, nouvelles approches, association Warning, novembre 2005.