L’autotest VIH, c’est-à-dire la possibilité d’utiliser les tests rapides de dépistage du VIH, soi-même, dans le cadre privé, fait son apparition dans la lutte contre le VIH. Jusqu’à maintenant il n’était possible d’acheter que des tests sur Internet à la qualité incertaine, car aucun marché national ne permettait la vente grand public de produits de qualité. Mais tout a changé car depuis le mois d’octobre 2012, les États-Unis ont ouvert leur marché national en permettant la mise en vente libre d’un test rapide salivaire évalué.

Lire aussi notre communiqué du 22 mars 2013 : 
Les autotests de dépistage du VIH, ENFIN ! Warning les demandait depuis 2008.

Cet événement s’inscrit dans les nouveaux paradigmes de la lutte contre le VIH, où il est maintenant espéré d’en finir avec cette épidémie d’ici quelques trente années. En fait, les recherches et modélisations de l’épidémie démontrent clairement qu’une grande proportion des nouvelles infections provient de personnes qui ne connaissent pas leur statut sérologique. De plus, connaître son statut sérologique permet une prise en charge médicale et éventuellement une réduction de la charge virale qui réduit les risques de transmission.

En Europe et au Canada ce sont 20 à 30% des personnes séropositives qui ignorent qu’elles le sont et qui ne recourent pas régulièrement au dépistage pour diverses raisons dont l’accessibilité, la stigmatisation et les inquiétudes en lien avec la confidentialité. En entrant dans cette nouvelle ère de la lutte contre le VIH, grâce aux nouvelles technologies, dont les traitements antirétroviraux, le faire avec les personnes concernées au cœur du dispositif VIH apparaît incontournable. L’autotest VIH vient alors diversifier l’offre de dépistage, en favorisant l’autonomie des usagers, car il en va de leur mobilisation, y compris en matière de dépistage.

L’autotest VIH, entre épidémiologie et politique de santé

La France, la Belgique, la Suisse et le Canada ont des contextes différents et pourtant une épidémie qui ne se généralise pas, mais se concentre chez les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) et les personnes migrantes subsahariennes. Par exemple, en Belgique, les infections chez les HSH représentaient 23,5% des infections diagnostiquées en 2002, elles représentent 46,6% des infections en 2011. Cette proportion est plus nette encore chez les hommes belges où les contacts homo-bisexuels constituent la voie de transmission dans 82,1% des cas [1]. En Suisse, en 2011, ce sont également près de 50% des nouvelles infections qui concernaient les HSH. On estime entre 5500 et 7000 personnes qui ignorent leur séropositivité en Suisse [2]. Au Canada, c’est 25% des personnes vivant avec le VIH qui ne connaissent pas leur statut, soit 17 000 personnes. Cette proportion varie de 20% chez les gais à 34% chez les hétérosexuels [3]. En France, ce sont environ 30 000 personnes qui ignorent leur séropositivité et 64% des personnes infectées qui ont un traitement antirétroviral [4]. Les infections chez les HSH y représentent 40% des découvertes de séropositivités en 2011. Notons dès lors l’échec des dispositifs classiques de dépistage à opérer au rattrapage nécessaire afin de réduire significativement le nombre de personnes qui ignorent leur séropositivité.

Aujourd’hui, les stratégies nationales semblent en tout cas converger vers un renforcement de l’offre de dépistage, sa diversification, en particulier en direction des groupes les plus vulnérables. Par exemple, le plan national de lutte contre le sida 2010-2014 en France entend « banaliser le dépistage en direction de la population générale tout en renforçant l’action en direction des groupes les plus vulnérables ». En ce sens, le dispositif de dépistage est complété depuis 2010 par une offre associative démédicalisée qui propose un test rapide en allant vers ces mêmes groupes vulnérables. La ministre française, Marisol Touraine, a également saisi l’été dernier le Conseil national d’éthique et le Conseil national du sida pour avis sur la question de l’autotest VIH et l’opportunité de l’autoriser. En Belgique, un nouveau plan est voulu par la ministre fédérale des Affaires sociales et de la Santé publique, Laurette Onkelinx, qui entend « faire tomber les barrières au dépistage et réduire les opportunités manquées de dépistage ». La Belgique va, pour cela, recourir « davantage aux tests rapides de dépistage et de manière décentralisée » [5]. Quant à madame Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Égalité des Chances de la Fédération Wallonie-Bruxelles, elle défend « des dépistages anonymes et gratuits dans les lieux de proximité, ou même une offre de dépistage par des acteurs non médicaux et même d’autotests » [6]. Au Québec, l’Institut national de santé publique a publié en 2011 un rapport et des recommandations pour l’optimisation du dépistage du VIH [7]. De plus, des projets novateurs comme SPOT visent à augmenter l’offre du dépistage envers les HSH en milieu communautaire [8].

Afin d’avoir un impact sur l’épidémie cachée, c’est-à-dire auprès de celles et ceux qui ignorent leur séropositivité et qui ne se dépistent pas ou à qui on ne propose pas le test, il est nécessaire d’innover et de créer de nouvelles réponses qui complèteront les possibilités actuelles de dépistages. Les données suisses sont pour cela intéressantes. Ce pays connait une épidémie plutôt stable ces dernières années, s’établissant même à un niveau assez bas par rapport aux données de la dernière décennie. En revanche chaque année on observe des disparités régionales. Par exemple en 2012 on remarque un doublement des déclarations sur Genève (19,7 infections pour 100 000 habitants contre 11,9 en 2011) et à l’inverse une légère baisse des déclarations sur Zurich (11,3 infections pour 100 000 habitants contre 12,6 en 2011 [9]). Ce phénomène peut illustrer la logique des chaînes d’infection qui sont variables dans le temps et dans l’importance du nombre d’individus qu’elles vont concerner à chaque fois, c’est vraisemblablement un marqueur d’une épidémie concentrée. En termes de stratégie de santé, cela questionne la capacité de la santé publique à promouvoir efficacement des dépistages réguliers et accessibles.

C’est précisément sur ce point que l’autotest viendrait se juxtaposer aux offres existantes et notamment en s’appuyant sur une réelle banalisation du dépistage. Cette pratique du dépistage devrait favoriser les dépistages réguliers, sachant que pour les HSH, faire des tests c’est tout au long de sa vie sexuelle.

JPEG - 215.2 ko

L’autotest VIH, biomédicalisation et place de l’usager dans la lutte contre le VIH

Le changement de paradigme s’établit avec de nouveaux outils basés sur la puissance des traitements antirétroviraux. Ces traitements antirétroviraux s’améliorent d’année en année, deviennent de plus en plus puissants face au virus, ce qui ouvre de nouveaux horizons d’application. Maintenant qu’il a été démontré que le risque est extrêmement faible qu’une personne séropositive sous traitement avec charge virale indétectable transmette le VIH, et que le traitement apportait une meilleure protection que le préservatif pour des couples sérodifférents [10], des perspectives s’ouvrent pour convaincre les personnes de se faire dépister ou de s’auto-dépister dans le cadre privé, notamment pour celles en couple qui n’utilisent plus ou pas toujours le préservatif. De plus, il y a aussi le Truvada, médicament antirétroviral, qui est déjà utilisés en tant que traitement préventif [11]au Canada et aux États-Unis et peut être prescrit aux personnes séronégatives afin qu’elles ne se contaminent pas. Ces innovations obligent le médical à repenser son rôle et son discours au sein du dispositif de lutte contre le VIH, et notamment de prévention. Ce changement implique de nouveaux partenariats à instaurer entre communautés et monde de la santé.

L’autotest, dans ce qu’il cristallise comme craintes dans le débat public et surtout le débat entre professionnels, illustre que l’autonomie des personnes, des usagers, des patients, peut être une chimère si elle reste sous contrôle des professionnels de la santé. Disposer de l’information sur sa santé est pourtant un droit. Ajoutons en ce sens que faire un autotest, comme un test, est une démarche volontaire, la personne est ainsi dans une démarche de santé. L’autotest vient ici faciliter l’accès à la connaissance de son statut sérologique. En ce sens, il augmente la capacité d’agir des personnes pour elles-mêmes (empowerment) comme pour autrui. En d’autres termes cela permet de s’approprier, se réapproprier, sa santé, son corps, sa prévention, à l’heure d’un changement profond dans la manière de lutter contre le sida, pour plus d’efficience [12].

Demain, et pour les quelques dizaines d’années à venir, peut-être que les usagers de la santé se dépisteront eux-mêmes, entre partenaires également, gérant ainsi leur(s) réduction(s) des risques. Les patients séropositifs pourront peut-être aussi contrôler leur charge virale comme un patient diabétique contrôle sa glycémie. De même, les infections sexuellement transmissibles pourraient être dépistées et contrôlées, par soi-même, à la maison. Nous sommes à présent dans une santé publique d’un nouveau genre où la prévention du VIH est au carrefour du médical, de l’innovation et de l’action des communautés concernées. Remarquons aussi que les principes d’autonomie, de droit à la santé, de plaisir, sont au cœur de la promotion des droits sexuels portés par les plannings familiaux du monde entier [13]. À ce titre, la révolution féministe, avec une contraception maîtrisée, est un exemple incontestable de ce que la biomédicalisation a entraîné comme changement de société et pourrait s’entrapercevoir dans la lutte contre le sida. La biomédicalisation actuelle dans la lutte contre le sida avec le TasP, la PrEP, le traitement d’urgence (TPE), l’autotest, donne à penser l’idée d’une « prévention diversifiée maîtrisée ». L’autotest est un élément, certes discret, mais incontournable de ce tournant dans la lutte contre le sida.

En conclusion, l’épidémie cachée ne trouvera pas de réponse suffisante dans les dispositifs actuels de dépistage et les opportunités manquées de dépistage sont imputées à la pratique des professionnels de santé [14]. Les innovations sont nécessaires afin de compléter les offres actuelles de dépistage. C’est en ce sens que l’autotest représente un véritable tournant par sa manière d’envisager le dépistage. Il place l’individu au cœur du dispositif, lui confère une véritable autonomie dans une démarche de souci de soi et de responsabilisation, bref un acteur de sa propre santé, un acteur de la lutte contre le VIH.

Lire aussi :

Pour obtenir la liste de tous les articles en relation avec les autotests, cliquez ici

et notamment, 
Pourquoi Warning soutient la légalisation des autotests VIH 
Le 25 octobre 2012, Warning a été consultée par la Commission Autotest du Conseil national du sida. En voici la contribution.

« Ma séropositivité, c’est par un autotest que je l’ai apprise »
Jeune gay de 28ans, je vis en couple stable depuis quatre ans. Notre couple n’est pas établi sur la fidélité, on peut donc le dire « open ». Je vis ma sexualité depuis des années comme une vraie source de plaisirs, de partage et d’épanouissement. Je fréquente donc régulièrement d’autres mecs homo-bi que je rencontre sur les sites de drague, dans les lieux de sexe ou ailleurs. Ma séropositivité, c’est par un autotest que je l’ai apprise. J’ai décidé aujourd’hui de partager mon histoire…

JPEG - 27.5 ko

Juillet 2012 : Marisol Touraine se montre ouverte à la question des autotests VIH
Warning, par la voix de son président Georges Sidéris, interpelle la ministre des affaires sociales et de la santé Marisol Touraine sur la légalisation à la vente des autotests VIH en France. La ministre était présente au stand France de la XIXe conférence sur le sida à Washington le mercredi 25 juillet au matin. Plusieurs arguments ont été présentés à la ministre par le président de Warning

Crédit photos : Nels047Iynmeyer

 

Autotest VIH : faisons le point !

 

Pour suivre l’actualité des auto-tests VIH consultez régulièrement le site www.autotestVIH.info

 

[1Épidémiologie du sida et de l’infection à VIH en Belgique. Situation au 31 décembre 2011. Rapport annuel, novembre 2012. Mis en ligne le 19/11/12. Lien : http://www.wiv-isp.be.

[2Caractéristiques de l’épidémie de VIH / sida en Suisse 2011, état de déclaration au 19.3.2012, Office fédéral de la santé publique OFSP.

[3Agence de la Santé publique du Canada : http://www.phac-aspc.gc.ca/aids-sid….

[4Supervie, Ndawinz, Costagliola, HIV in Europe Conference, 2012.

[6www.lesoir.be, jeudi 29 novembre 2012.

[7Optimiser le dépistage et le diagnostic de l’infection par le virus de l’immunodéficience humaine. 2011. http://www.inspq.qc.ca/pdf/publicat….

[9Bulletin 48/12, VIH et IST en 2012 : tendance toujours à la hausse, Office fédéral de la santé publique.

[10On parle du traitement comme outil de prévention (TasP).

[11On parle de prophylaxie pré exposition (PrEP) orale.

[12Kippax, Susan. “Effective HIV prevention : the indispensable role of social science.” Journal of the International AIDS Society, 15:17357, April 26th, 2012.

[13Déclaration des droits sexuels de la Fédération internationale des plannings familiaux (IPPF), 2008.

[14Étude Opportunités (Agence Nationale de recherche sur le sida, ANRS).