Membre de Warning depuis plusieurs années, Patrick habite Montréal. Il était présent au récent congrès de l’association francophone pour le savoir (ACFAS) en mai dernier. Il est intervenu au colloque sur les sciences sociales à l’épreuve des nouveaux enjeux de la lutte contre le VIH/sida. L’essai qui suit est une version adaptée de son intervention à cette table ronde.

La PPrE ou PrEP, c’est à dire l’idée que des personnes séronégatives ingèrent des molécules antirétrovirales pour bloquer la réplication du VIH dans leurs corps suite à une possible exposition, a été homologuée aux États-Unis comme outil de prévention par la FDA en juillet 2012. Juste quelques mois après, un blogueur « gai » du Huffington Post énonçait déjà le concept de Truvada Whores [1]. D’après lui, la PrEP allait encourager le sexe à risque et le développement des infections transmissibles sexuellement. Historiquement, la prévention du VIH est sujet à controverses. De la fermeture des saunas aux États-Unis comme stratégie des années 1980 aux débats enflammés sur le barebacking des années 2000, la moralisation des comportements a toujours été un enjeu des discours de la prévention.

Investigation, prescription

JPEG - 52 ko

Transcription de mon dossier médical – janvier 2014 :

DRSNP [dernière relation sexuelle non protégée] = décembre 2013.
A bien évalué sa prise de risque.
Top > Bottom
Pas de symptômes de maladies transmissibles sexuellement actuellement.
Donc : Après longue discussion avec le patient, considérant ses prises de risques répétées au niveau sexuel et [souligné] sa bonne compréhension de l’usage d’une PrEP, débutons Truvada 1 comprimé par jour.
Bilan infections transmissibles sexuellement : 1x par mois.
Prochain rendez-vous le 3 mars 2014.

Le 6 janvier dernier, ma médecin m’a prescrit ce fameux Truvada, une combinaison des molécules emtricitabine/ténofovir, à ingérer chaque jour. J’avais amorcé la discussion avec elle deux mois auparavant.

Transcription de mon dossier médical – novembre 2013 :

Célibataire depuis juillet.
DRSNP = 11 octobre 2013.
Dernier dépistage : 5 novembre 2013.
Prises de risque multiple au niveau sexuel, S&M, barebacking.
Se demande si la PrEP serait appropriée pour lui.
Veut pouvoir faire le choix au niveau sexuel.
Études actuelles démontrent efficacité Truvada à 97%.

Ma réflexion sur le sujet, c’était depuis bien avant. Alors, pourquoi avoir décidé de commencer une PrEP ? Écrire ce texte m’a permis de me replonger dans mon histoire médicale. C’est d’ailleurs avec l’accord de ma médecin que j’ai eu en main une copie complète de mon dossier.

Processing rationnel, sperme et question de taille

Ma première consultation avec elle, c’était il y a plus de 4 ans. La rencontre avait duré 1h30. En quatre ans, je l’ai consulté 12 fois.

D’après elle, j’ai une vie sexuelle « très active ». J’ai donc eu très vite un suivi régulier des infections sexuellement transmissibles (ITSS). En quatre ans, une seule au tableau : une gonorrhée survenue en septembre 2013. Des dépistages, tous les 3 mois, des fois même plus souvent. Je vais généralement à l’Hôpital Notre-Dame de Montréal. J’aime bien le côté « usine à ponctionner le sang », et l’aspect un peu anonyme, comme un lieu destiné à tout le monde.

Ces quatre dernières années, j’ai organisé plusieurs voyages chez des amants avec qui le sans condom avait été décidé. J’ai baisé sans capote des amis proches. Deux ou trois fois je me suis aussi fait prendre par surprise, j’ai aussi baisé des mecs séropos indétectables. Durant cette période, j’étais soit célibataire soit en couple.

Pour moi, ça été aussi le constat que le sexe sans latex (sur mon pénis, je précise !) c’était clairement une préférence. En regardant mon passé, c’est clair, mon indicateur comportemental était ancré au test de dépistage. C’était faire des tests avec pour objectif de rester séronégatif. À partir de mes dernières sérologies, je faisais alors mes choix raisonnés, en tenant compte des connaissances acquises en tant que militant depuis plusieurs années.

Dans mon dilemme face à la PrEP (parce que je n’ai pas toujours été totalement en accord avec cet outil), j’ai pris le temps de réfléchir sur la question des coûts, de l’accessibilité et des logiques contractuelles/conceptuelles auxquelles la technologie fait appel. Je me suis aussi beaucoup informé sur les dits effets secondaires. J’en ai profité pour en discuter avec un couple d’amants de Boston qui sont tous deux sous PrEP depuis un an, et avec qui j’eu une session sexe en octobre. J’ai aussi pris le temps d’échanger sur internet avec des amis.

Ce qui ressortait c’était l’absence d’effet secondaire significatif. Mes amis me disaient que la pilule bleue ne changeait pas vraiment leur sexualité, ou plutôt l’a rendu plus aisée.

Non ce n’est pas parce que je suis un fan invétéré et incontrôlé de sperme que je fais une PrEP. En fait, si j’ai à expliquer la chose sous la forme d’une équation, nous nous retrouvons avec quelque chose de légèrement complexe et somme toute assez drôle :

• Je considère Montréal comme une ville de bottom
• J’ai quand même une bonne queue.
• Les mecs me voient très souvent comme celui qui doit prendre les choses en charge (et j’ai finalement appris à aimer ça).
• J’ai besoin de temps pour atteindre l’orgasme lorsque je baise les mecs.
• Les capotes me font généralement perdre mes érections.
• Et surtout, je suis un fan d’urophilie. J’adore pisser dans un cul. (Avez-vous déjà essayé de le faire avec une capote ?)

Bref – pour tout cela, j’utilisais donc mon dernier dépistage comme marqueur de mon statut sérologique pour décider de ce que je faisais ensuite. Si, maintenant, une autre technologie me permettait d’atteindre le même objectif, pourquoi se la refuser ?

Ce qui est ironique, c’est que la PrEP m’a obligé à un retournement de situation dans ma façon de « vivre » le risque. Plutôt que de parler du VIH comme étant une menace, elle m’a amené à partir ontologiquement de mon corps, et de conceptualiser mon fonctionnement biologique comme étant un corps protégé en regard du VIH.

Le stigmate de la salope : échec des activistes ?

Avec le surenchérissement collectif de la prévention des 30 derniers années d’un système de pensée « condom = risque zéro », le silence a été mis sur tout un ensemble de pratiques et de diversités. Et de vérités… [2]. Pourquoi le discours du condom-citoyen est-il resté une réalité qui nous fait toujours face ?

À cet égard, la controverse des « Truvada Whores » aux États-Unis est intéressante et tout autant déconcertante. Nous sommes une fois encore devant la même absurdité et le même jugement politique sur la promiscuité sexuelle.

JPEG - 37.5 ko

Dans une perspective foucaldienne, « ce qui est dit » est nécessairement fondé dans un système de pensée, un « discours » qui permet de dire et d’énoncer du vrai. Ce qui est plus intéressant à analyser, ce n’est pas en soi le contenu des choses, mais de poser le geste de renversement face à ce qu’on observe – et d’y questionner les conditions de possibilités qui permet à ce qui est énoncé de faire sens. Par exemple et très simplement, quand Michael Weinstein, président de la Los Angeles Aids Healthcare Fondation déclare :

« If something comes along that’s better than condoms, I’m all for it, but Truvada is not that », said Michael Weinstein, president of the AIDS Healthcare Foundation. « Let’s be honest : It’s a party drug. »

« Si quelque chose de mieux que le préservatif apparaît, je suis totalement en accord, mais le Truvada n’est pas cela », dit Michael Weinstein, président du AIDS Healthcare Foundation. « Soyons francs : c’est pour les gens qui font des plans chem/PNP  » (Traduction libre).

Voici un bel exemple d’un système de pensée qui place la perception de la sexualité dans un cadre moral et interdit toute possibilité de raisonner sur le pourquoi/comment les gens pratiquent celle-ci. On est devant une dynamique de la valeur et du jugement inquisitorial, devant le bon vieux linéaire/binaire/téléologique, un système qui trace une ligne partant du « bon » au « dépravé ». C’est aussi ce même système de pensée qui amène les quelques personnes sous PrEP que je connais à Montréal à vouloir garder l’anonymat et leur réalité « low profile ». Leur crainte : c’est la stigmatisation qui détruit votre réputation et fait de vous un infâme, la perception négative des autres.

Le stigmate de la salope est encore bien présent en 2014. La grande révolution de pensée et d’ouverture souhaitée par les activistes du sida de années 1980 ne s’est donc pas produite. Que faire ?

JPEG - 137.4 ko

Deuxième partie : La PrEP, réelle opportunité ou reproduction du passé ?

 

[1David Duran, « Truvada Whores », Huffington Post, décembre 2012.

[2Par exemple : le VPH peut se transmettre malgré l’utilisation religieuse du condom.