Dans le précédent texte, nous restions avec une question : que faire face au rejet moral des utilisateurs de PrEP ? En analysant mon expérience personnelle et mes « prises de risques », je vous ai donné un exemple de « la vraie vie ». Un exemple qui diffère des structures et du langage de la « science » de la prévention du VIH telle qu’on peut l’entendre ou la lire de nos jours. J’ai aussi illustré à quel point la structure morale de nos sociétés (notamment la société américaine) fait encore appel à la stigmatisation et à l’exclusion. Il n’aura fallu que quelques mois pour qu’une idée comme celle de « Truvada Whore » émerge et soit débattue, parfois violemment, dans les blogs et les forums de discussions américains en prévention. Serait-ce la pointe de l’iceberg ? Et au Québec, sommes-nous dans une situation différente ?

Première certitude : la peur du stigmate m’est bien réelle comme elle l’est chez mes connaissances. D’où peut bien émerger cette tension ? Longue réponse possible. A minima, force est de constater que l’opposition faite entre ceux qui seraient victimes du sida et ceux qui auraient pris des risques de manière intentionnelle a toujours été ambigüe dans les discours de prévention du VIH. À titre d’illustration, je cite le plus récent document d’orientation de politique publique du Ministère de la Santé au Québec – via son « Service de lutte aux ITSS » – Une épidémie silencieuse (2010) [2]. Il met en exergue le fait que des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) existent dans « des groupes plus touchés » et y conceptualise l’intentionnelle victime de la façon suivante :

À cette notion [de groupe à risque], il faut en ajouter une autre : celle de vulnérabilité. Ce concept renvoie aux caractéristiques psychosociales qui influent sur les capacités individuelles de se protéger. Des conditions de vie difficiles, un état personnel précaire, un manque de maturité ou d’expérience, un environnement défavorable fait que, parfois, des personnes relèguent leur protection et celle des autres au second plan, ce qui les rend vulnérables et plus à risque de contracter une ITSS (p.23).

Ai-je donc des conditions de vie difficiles, un état personnel précaire, un manque de maturité ou d’expérience ou un environnement défavorable ?

Ma médecin, dans toute l’ambigüité de nos échanges de novembre et janvier, avait cette réflexion « j’ai peur que tu prennes plus de risques… » mais réduisait sa dissonance cognitive en disant « mais je sais que tu joues avec le feu depuis longtemps »…

N’est-ce pas là où se pose le problème de la PrEP : elle vient conceptuellement inverser la logique promulguée par la bureaucratie du sida. Les sujets prennent acte de leurs risques, veulent se protéger « avant » parce qu’ils ont conscience de ces-derniers… Mais du même coup, ils font le choix et l’aveu d’être preneurs de risques. Comment la société protectrice trouve son équilibre dans ce cas ?

JPEG - 69.4 ko

>>> Manifestation d’Act Up-New York en faveur de la PrEP, janvier 2014.

Histoire de sexe et de morale

Je me suis amusé à me replonger dans certains textes canoniques pour nourrir ma réflexion. Je me suis entre autres arrêté sur celui de Gayle Rubin : Thinking Sex : Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality (1984). Replacez-vous : à cette époque, il n’y avait pas encore d’organisme en prévention du sida à Montréal. Nos voisins des pays du Sud vivent au cœur du déni des autorités politiques. Traduit, republié et encore enseigné dans les universités, ce lumineux article est souvent décrit comme étant un des textes fondateurs du courant d’étude de la sexualité dans une perspective politique et queer. L’objet vise la démonstration suivante : nous faire comprendre, à partir d’exemples historiques des années victoriennes à nos jours, qu’au-delà des « catégorisations » de la médecine ou de la psychologie, le rapport politique, en tant que société, est transcendant dans notre façon de percevoir et de juger ce qui est « sexuel » ou pas.

L’histoire nous démontre que le sexe des humains est constamment objet de campagnes et de « scandales » posée par différents groupes idéologiques. Bien que loufoque de nos jours, pensons par exemple à 1969 où l’extrême droite américaine accuse le Conseil américain d’information et d’éducation sur le sexe et ses cours d’éducation sexuelle « d’être des complots communistes visant à détruire la famille et à saper le moral de la nation » [3]. En se basant sur la pensée de Jeffrey Weeks, sociologue britannique de courant similaire, Rubin explicite ainsi la notion de « paniques morales » que connaissent les sociétés :

Moral panics are the ‘political moment’ of sex, in which diffuse attitudes are channeled into political action and from there into social change.

« Les paniques morales sont le « moment politique » du sexe, où les attitudes diffuses sont redirigées vers l’action politique et, de là, vers le changement social » [4].

De ces paniques morales, Gayle Rubin cite d’autres exemples comme la vague anti-homo des années 50 sous le Maccarthysme. Pour Rubin, la panique morale est le moment où les peurs se cristallisent sur « une activité ou une population sexuelle ». Médias, État, police entrent en action, de nouvelles lois sont mises en place. Des groupes utilisent des objets nouveaux pour justifier leurs pressions et leur mission. Elle donnera exemple des mouvements de droite américaine utilisant le sida pour propager les idéaux homophobes. De façon contemporaine, nous pourrions citer la criminalisation de l’exposition au VIH et de l’ancrage du dispositif juridico-médiatique l’entourant, renforçant la représentation des personnes vivant avec le VIH comme des personnes à risque constant d’être de potentiels agresseurs.

Est-ce que je suis pris dans un dispositif de panique morale en tant qu’utilisateur de PrEP ? Je me pose la question, le doute peut exister. Pour faire un retour à notre question de départ « Que faire ? », le besoin de prendre un recul et une réflexion politique se dresse. Je prendrai exemple de débats féroces avec un ami séropositif qui m’énonçait clairement que « ses taxes et impôts » ne devraient pas subventionner le sexe débridé des gars séronégatifs… Euphémisme serait d’affirmer que la question de la PrEP, comme nouvel objet de débat, ne fera pas unanimité.

JPEG - 100.5 ko

>>> Suite à l’article de David Duran sur les Truvada Whores, Adam Zeboski (à droite sur la photo) a créé le hashtag #TruvadaWhore et lancé une campagne de vente de tee-shirt qu’il est possible d’acheter ici. L’argent ainsi récolté va au Centre gay de santé sexuelle de Castro/San Fransisco (plus d’infos).

Histoire morale du sida

Devant cette tension, faisons un arrêt au début des années 2000 pour attaquer un petit rafraichissement. J’oserais parler de… barebacking. On se rappellera que celui-ci a été connu du public au Québec en majeure partie par la sortie/provocation artistique du livre d’Éric Rémès. Sortie assez bruyante pour que la COCQ-SIDA en fasse un surprenant communiqué de presse en 2003 [5] :

La Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida s’interroge sur le fait qu’un phénomène aussi marginal que le barebacking prenne autant de place dans les médias. « À Montréal, la Cohorte Omega (qui a touché environ 1800 hommes gais séronégatifs pendant cinq ans) a déjà démontré que sur une population de 482 hommes, 1.2% ont des relations anales sans protection et cela de façon préméditée ou spontanée » a déclaré Mario Fréchette président de la COCQ-SIDA.
[…]
« Certains sports extrêmes sont tout aussi suicidaires que le barebacking et on n’en fait pas les manchettes »
, souligne Lyse Pinault, directrice générale.

Le concept de barebacking – en sol québécois – a depuis été défini formellement à l’intérieur d’études épidémiologiques (par exemple, dans la l’enquête Argus). Deux ans après – 2005 – on utilise le concept et on le défini de la façon suivante :

11,8 % ont eu « intentionnellement » des relations anales non-protégées (barebacking) avec un partenaire sexuel masculin occasionnel au moins une fois. [6]

En deux ans les indicateurs statistiques augmentent de plus de 10%. Est-ce la parole qui se libère ou le relapse qui apparait ? La question de l’intention débute quand ? Comment ? À vous de me le dire… Je me permets de souligner qu’ironiquement, pour l’auteur de la deuxième étude, l’intention du risque a toujours existé… Du moins, à ce qu’il nous en dit en 2006 dans La Presse :

« Le barebacking, à mon avis, a toujours existé », lance le Dr Gilles Lambert, médecin-conseil à la Direction de la santé publique de Montréal [7].

Donc le problème, et le malaise sont clairs : c’est l’intention qui compte et à ceci s’ajoute l’idée d’irresponsabilité.

Devons-nous prévoir une tempête médiatique sur les Truvada Whores et la PrEP au Québec ? Quels seront les enjeux et les thèmes soulevés dans les médias ? Qui l’amènera ? Et surtout… Quand ?

J’illustre ici l’importance de prendre un recul dans l’ancrage d’une réflexion collective sur la prévention du VIH. Une mutation est nécessaire : nous sommes dans une réalité tout autre aujourd’hui, celle du « post-sida ». Une réalité où, dans le monde occidental/riche, quand on est soigné à temps, on ne meurt plus du sida. Une réalité où les enjeux de vie pour une personne séropositive sont différents. Et qui change la vie dans les communautés les plus affectées par le VIH, et de surcroit, la sexualité de ses membres. Une telle mutation impose la fin de la pratique d’un système disciplinaire de prévention basé sur la peur et le stigmate. Quand on lit les discours de la médecine, la dichotomie hypocrite et le malaise face à cette évolution semblent manifestes :

Non, il ne faut pas que tu deviennes séropositif, car tu auras des cancers anaux, et ce sera tellement plus difficile à vivre, la vie sera complexe et lourde…

Mais si tu deviens séropo, oh, inquiète-toi pas, ton espérance de vie sera aussi longue que tout le monde… ça va bien aller…

Le souci de soi et le souci des autres

JPEG - 29.8 ko

Analyser la question de la PrEP uniquement à partir du prisme biomédical est donc tout autant hypocrite. Il faudra considérer les forces sociales, politiques, culturelles et légales qui organisent la distribution des ressources (humaines, financières, techniques et médicales). Mon choix de prendre une prophylaxie pré-exposition, c’est-à-dire de passer à une pilule préventive, m’appartient-il ? J’ai certes été capable de le faire dans le cadre du système social et légal actuel. Je l’ai fait en étant un bon acteur bourgeois et néolibéral, ayant un niveau de revenus décent me le permettant, tout en étant résident du Québec. Ce qui me fascine, voire me fâche, c’est d’observer qu’il est assez facile de concevoir que le choix de la contraception ou de l’avortement appartient aux femmes, mais que mon choix de médicalisation de ma prévention est discutable et à débattre. Est-ce parce que mes 30 pilules coûtent 907$ (environ 620€) à mon assureur ? Si tel est le cas, exigeons une baisse des coûts et finissons-en !

JPEG - 33.3 ko

À mes amis de la santé publique et leurs arguments sur le fait que prendre une PrEP à la place du condom ne me protégera pas des autres ITSS, je répondrai, oui, bien sûr, mais qu’il faut élargir la perspective car la PrEP peut favoriser l’accès aux soins. Un dépistage et un suivi aux trois mois, n’est-ce pas déjà extraordinaire ? Une personne qui fait le choix de la PrEP est une personne qui s’intègre dans une responsabilisation et une prise en charge routinière de sa santé (suivi global de l’état de santé, dépistages réguliers et traitement s’il y a lieu). Au moins, c’est mon souhait pour toutes les personnes qui le feront.

Dans une perspective de santé gaie, j’aborde la question de la PrEP comme une opportunité. Celle de faire un pas en arrière, et de re-questionner ce qu’on entend par l’idée même de sexualité. C’est aussi une opportunité de repenser et de revoir ce que l’on entend par souci de soi et souci des autres ; ce que l’on entend par santé sexuelle et par sexualité saine. Je vois aussi l’opportunité de réaffirmer la diversité et la complexité des expériences des « sujets du risque » telles que définies par la discipline médicale. Mon histoire n’est pas celle de tout le monde – mon partage n’est que pistes de réflexions, et non un « idéal » de prise en charge et de souci de soi.

Pour terminer, je me permettrai de citer Scott O’Hara, qui aura notamment été une des sources des débats sur le barebacking, qui nous écrivait dans son Autopornographie en 1997 [8] :

Now, most doctors, upon reading the previous paragraph, will gasp in horror : Reinfection ! Cofactors ! Etc. With all due respect to the medical profession, I suspect that most of those gasps (and the theories of reinfection themselves) are based more on the medical profession’s long-standing distaste for gay sex than on scientific research.

« Maintenant, la majorité des docteurs, à la lecture du précédent paragraphe, s’étoufferons d’horreur : Surinfections ! Cofacteurs ! Etc. Avec tout le respect que l’on doit à la profession médicale, je suspecte que la majorité de ses réactions (et les théories de la surinfections elles-mêmes) sont basées plutôt sur la longue histoire de dégout du sexe gai par la profession médicale que sur la recherche scientifique » (Traduction libre).

Première partie : Pourquoi la PrEP ? Du silence et des salopes…

 

[3Cet article est disponible en langue française dans  Surveiller et jouir – Anthropologie politique du sexe, Éd. Epel, Paris, 2010. La citation est page 147.

[4Ibidem, p185-186

[5Communiqué de presse de la COCQ-SIDA diffusé le 30 avril 2003 : Le ‘Barebacking’ ; il ne faut pas généraliser ce qui demeure très marginal. Archives personnelles de l’auteur.

[7« Barebacking : Nouvelle tendance ou phénomène marginal ? », La Presse, Dimanche 13 août 2006)

[8O’HARA, S. (1997). Autopornography : A Memoir of Life in the Lust Lane. New York : Hawthorn Press, p. 201.