La fusillade qui vient d’avoir lieu dans un club gay d’Orlando questionne. La place des LGBT dans les sociétés démocratiques et dans le monde est ébranlée. D’ores et déjà, on sait que la tragédie marquera l’histoire du mouvement gai. Ses morts ainsi que ses blessés physiquement et moralement seront symboles. La bulle vient d’éclater. Le choc du backlash apparait. Est-ce la fin de l’aveuglement politique et du rêve illusoire dans lequel plusieurs de nos communautés se sont enfermées ces dernières années?

Ce massacre s’inscrit dans la guerre que Daesh mène contre les sociétés démocratiques. Ces actes ne sont pas le résultat d’une « folie ». En assassinant des homosexuels, en les jetant du haut de toits, Daesh met en scène son idéologie politique homophobe. Mais l’analyse ne doit pas s’arrêter ici. Le terrorisme islamiste n’est pas la seule menace que les LGBT doivent affronter. Les meurtres d’homosexuels ou de transgenres reflètent l’homophobie plus générale instituée dans de nombreux États au Moyen-Orient mais aussi à travers le monde. L’homophobie d’État est bien connue, pensons à l’Iran, l’Arabie Saoudite, les États du Golfe, l’Égypte, des pays où l’Islam est majoritaire. Elle existe aussi dans des États majoritairement chrétiens où elle est alimentée par l’hostilité des Églises comme c’est le cas dans plusieurs états africains comme l’Ouganda ou encore au Cameroun.[1] L’influence d’églises évangéliques homophobes (américaines, notamment) a pour effet une terrible répression contre les homosexuels. De façon générale, cette homophobie d’État se traduit par des actes, des politiques et des législations homophobes. Persécution, arrestations, assassinats d’homosexuels voire exécutions sont à l’œuvre.

Orlando ne doit pas nous amener sur des perspectives restreintes à la seule question de l’islamisme et encore moins de l’islam. Il s’agit maintenant de considérer ce qu’engendrent les discours religieux homophobes, et ce, quelle que soit la religion.

À l’ONU les États homophobes, dont la liste est longue, agissent inlassablement pour bloquer les résolutions et actions en faveur de la reconnaissance de droits égaux pour les LGBT. Or, ces discours fondent leur légitimité sur des considérations morales religieuses. Les États-Unis et les pays occidentaux, lorsqu’ils daignent condamner formellement, ne font pas suffisamment, voire pas grand-chose, pour combattre ces politiques discriminatoires d’États. Leurs intérêts commerciaux et pétroliers passent avant la défense des droits des LGBT.

On a trop tendance dans nos sociétés démocratiques à considérer que les discours homophobes largement alimentés par des groupes religieux, consistant à faire croire que l’homosexualité serait un vice contre-nature, voire une perversion, et même un «satanisme» importés par la colonisation — «arguments» répétitifs en Afrique ou au Moyen-Orient notamment mais que l’on entend aussi à l’intérieur de nos sociétés démocratiques — ne seraient qu’une rhétorique bien connue. Sans compter certains discours, heureusement très minoritaires, qui affirment qu’il y aurait des vécus homosexuels qualifiés systématiquement de «spécifiques» dans les sociétés africaines ou du Moyen-Orient qui rejetteraient de prétendus modèles LGBT dits «occidentaux» revendicatifs d’égalité et de libre expression publique, et qui au contraire privilégieraient la discrétion en accord avec les «modes de vie» de ces états homophobes. Ces postures posent des questions redoutables. En effet, elles reprennent un vocabulaire anti-colonialiste ou issu des cultural et des post-colonial studies mais en le détournant.  De fait ces arguments, loin d’être émancipateurs, ont pour effet de relativiser les politiques homophobes d’État. Les victimes d’homophobie deviennent responsables de leur persécution, parce que coupables de chercher à diffuser des modèles «colonialistes occidentaux». D’une part on en arrive à relativiser les conséquences meurtrières pour les LGBT générés par les discours et actes homophobes dans de nombreux pays. D’autre part les mouvements LGBT locaux sont alors dépossédés de leur parole. Or, les groupes locaux LGBT agissent, ont des choses à dire et le disent en dépit des menaces mortelles qui pèsent sur eux, comme le fait par exemple Alternatives Cameroun dans son pays. Ces groupes locaux demandent aux LGBT des pays démocratiques non pas de vivre dans la «discrétion» mais de soutenir leur action pour la liberté, l’égalité et l’émancipation. Sommes-nous abusés ou endormis face aux discours et actes homophobes? Non! Ne devrions-nous pas alors réinvestir la sphère des discours afin de contrer les discours et stratégies d’aliénation? Et tout autant élaborer de nouvelles attitudes de fiertés?[2]

Orlando pose aussi la question du caractère licite de certains propos religieux contre les LGBT, propos qui proviennent largement de plusieurs religions. Ce ne sont pas seulement des LGBT qui posent cette question. Il existe des courants à l’intérieur même des religions qui appellent à une réouverture de l’interprétation des textes sacrés pour les mettre en conformité avec les valeurs des sociétés démocratiques. Force est de constater que la mobilisation de nos communautés contre ces discours et attitudes hostiles a beaucoup faibli ces dernières années. Les LGBT dans nos sociétés démocratiques peuvent se dire que leur situation s’est beaucoup améliorée avec l’égalité des droits, le partenariat civil ou le mariage. Et c’est vrai. Et pas vrai non plus. En France, ce pays où il est si doux de vivre pour nombre d’entre nous, (mais est-ce bien vrai pour les transgenres, intersexes, queers, non-binaires, celles et ceux qui subissent des discriminations racistes, xénophobes ou sexistes, SDF, chômeurs de longue durée, précaires et précarisés, et bien d’autres?), on ne peut pas oublier la mobilisation à forte connotation religieuse de la « Manif pour tous » qui a eu pour résultat le refus de l’accès à la PMA pour les lesbiennes (ainsi que les femmes hétérosexuelles célibataires) et la fermeture de tout débat sur la GPA. Dans beaucoup de pays du monde les LGBT sont persécutés. Si dans certains pays l’homosexualité y est légale, l’ambiance sociale dominante demeure homophobe et la Russie par exemple illustre tristement aujourd’hui les terribles conditions de vie faites au quotidien aux LGBT.

La fierté gaie n’est pas un thème dépassé. Au fil des années on s’est contenté des « gay pride » qui se sont ritualisées, surtout dans les pays démocratiques. Refuse-t-on de voir que nous vivons dans une bulle? Orlando vient nous rappeler que cette fierté est fragile et qu’elle est minoritaire dans le monde. Et quand on l’oublie, le réel vient faire irruption tragiquement au sein même de ce que nous avons si difficilement bâti: un espace de liberté, de musique, de joie. Ainsi, c’est le symbole de notre Fierté qui est sauvagement dévasté.

L’expérience de l’épidémie de sida doit nous servir aujourd’hui. Elle nous a appris qu’au cœur même du désespoir et de l’adversité, la mobilisation, la solidarité, la culture de la fête, la sexualité et la fierté de ce que nous sommes redonne espoir. Cette crise nous a donné les ressources pour créer des entraides, des associations, des institutions qui ont permis de faire reculer l’épidémie et nous ont permis de vivre. C’est une réflexion collective et une attitude critique envers les politiques qui nous a donné les outils pour recréer des liens, des communautés, des envies de vivre.

Alors, que faire maintenant? Surtout: ne pas céder à la peur. Investir les espaces festifs, en créer de nouveaux. Retrouver la conscience que les « autres », LGBT inclus, sont nos semblables, à côté de chez nous et partout dans le monde. S’efforcer de comprendre, engager le dialogue. Ainsi, il ne s’agit pas d’exclure, mais de prendre conscience que l’égalité n’est pas encore vraiment atteinte et que tous sommes légitimes et bienvenus, gais et straights, pour mener ces fraternisations de manière à atteindre l’égalité et un authentique vivre ensemble. Lancer des pétitions, les signer, recréer des espaces de mobilisation.

À titre d’exemple tout récent, l’insuffisante mobilisation LGBT à «Nuit debout» place de la République a été frappante, contrairement aux féministes très présentes. On peut se dire que ça y est, que nous avons (presque) tout gagné et que l’investissement dans les luttes et causes LGBT, la lutte contre l’homophobie et la transphobie n’ont plus de pertinence et que le véritable espace est maintenant celui des causes génériques (partis politiques, syndicats, associations de quartier, d’intérêt général et autres). Ces combats génériques sont essentiels. Il est fondamental que les LGBT s’y investissent en tant que citoyens, acteurs comme tout un chacun de la Cité. Mais les uns et les autres ne s’excluent pas. Les combats menés sont souvent intersectionnels, et prennent leur richesse en comprenant les problématiques de « class, race, gender ».  On peut et on doit les mener conjointement.

Orlando aura frappé à la porte de nos consciences LGBT.

Georges Sidéris

 

[1] Lors de la Conférence épiscopale nationale camerounaise en janvier 2016, les évêques ont « appelé les fidèles catholiques et tous les hommes épris de bonne moralité à barrer la voie à l’homosexualité ». Il faut savoir que l’homosexualité est lourdement pénalisée au Cameroun et un tel appel peut avoir de graves conséquences. L’association « Alternatives Cameroun » a alors « dit NON à cette institutionnalisation de la haine au sein de l’église catholique du Cameroun ». Elle a adressé un appel au pape François le 10 février 2016, relevant son « discours plus conciliant » sur l’homosexualité, appelant à « promouvoir la paix, l’amour, la tolérance » et lui demandant de « rappeler à l’ordre » les évêques de la conférence épiscopale et à « harmoniser enfin le discours au sein de cette église ».

[2] Par exemple, les expérimentations de nouveaux slogans et présentation de soi dans les manifestations, des différents Pink Blocs, sont intéressantes.