En novembre 2004 Warning réalisait une interview du militant américain Eric Rofes. Ce fut pour nous le début d’un tournant majeur. Nous étions une petite association issue d’une scission d’Act Up. De la culture actupienne nous avions hérité l’attitude moralisatrice et pessimiste sur la sexualité fondée sur une défiance fondamentale par rapport aux comportements des homosexuels. À ceci se conjuguait une approche hypercritique vis-à-vis des traitements médicamenteux, certes indispensables, mais produits par de grandes compagnies capitalistes qui se font du fric sur le dos des séropos. Eric nous a convaincu de la pertinence de l’approche en santé gaie, une approche globale de la santé et du bien-être des homosexuels. Il s’en est suivi un intense travail de réflexion, de lectures, de recherche sur les fondements et la pensée de l’approche en santé gaie. Du moralisme nous sommes passés à une conception ouverte des modes de vie homosexuels et de la sexualité. Du tout préservatif nous avons défendu une approche diversifiée de la prévention, faisant confiance aux capacités des personnes. Non plus une injonction comportementale à se conformer au « bon sexe » mais apporter à chacun de l’information pour adapter sa prévention à ses pratiques réelles. Nous avons compris que la lutte contre le VIH s’inscrivait dans une approche globale, holistique de la santé des individus. Sur cette culture de santé et de plaisir, ces identités corporelles en construction (homosexuels, lesbiennes, gais des parties, bears et autres), Warning a entrepris un travail de description, d’analyse et de réflexion décrit dans le livre Santé Gaie. Nous y sommes, le combat ne fait que commencer.

Lorsque quelque dix ans plus tard, la prep est arrivée comme nouvel outil préventif aux Etats-Unis nous avons immédiatement saisi les opportunités que ce nouvel outil préventif apportait. Au lieu de n’y voir qu’un instrument supplémentaire de mainmise capitaliste sur la santé des personnes, nous avons perçu que cette pilule préventive correspondait à une tendance profonde dans la sexualité. L’explosion des produits pharmaceutiques favorisant l’érection a grandement amélioré la sexualité des personnes d’un certain âge, voire a fait renaître leur sexualité. Le fait qu’on sache qu’un traitement anti-VIH efficace empêche la transmission, ce qu’on appelle tasp, a grandement libéré la sexualité des personnes séropositives. De son côté, la prep redonne de la liberté et un contrôle sur sa prévention aux personnes séronégatives.  La question identitaire, qui avait été mise en avant par Guillaume Dustan pour les séropositifs, est de retour, cette fois chez les séronégatifs.

À nouveau, branle-bas de combat contre le désir gai, mais cette fois contre les séronégatifs. Les Truvada Whores sont stigmatisées, ces séronégatifs qui mettent en avant leur désir. Insupportable. La machine stigmatisante se remet en marche : et les IST ? Il faut doubler la protection etc. etc. [1]. Car les séronégatifs qui réclament la prep sont dangereux. Ce qu’ils affirment c’est en particulier leur droit à construire une identité de plaisir qui leur soit propre, qui échappe aux dispositifs classiques d’encadrement d’Etat, et notamment pour ceux qui ont passé une grande partie de leur vie à n’avoir que le préservatif comme moyen de protection et qui avec la prep pourront avoir le droit à réinvestir une sexualité libre. Surtout, le combat pour la pilule préventive dessine un territoire politique qui est celui des homosexuels ou des gais. De fait, la pilule préventive a été pensée par la recherche médicale avec les essais iPrEx, Proud ou Ipergay prioritairement pour les hommes ayant des rapports homosexuels. Il en résulte deux conséquences majeures. D’une part, alors que le préservatif était universel, s’adressant aussi bien aux hommes hétérosexuels qu’homosexuels, la pilule préventive elle, est conçue pour être délivrée prioritairement aux gais. Mais, signal intéressant, des femmes se sont emparées de cet outil et l’utilisent aux Etats-Unis. D’autre part, le combat pour la pilule préventive fédère dans plusieurs pays toutes les subcultures homosexuelles (gais, bears, queers, lesbiennes, bisexuelles et bisexuels et autres), générant même des croisements, des intersections stimulantes pour la pensée politique de l’action puisque des  transgenres, des intersexes, notamment ceux qui se perçoivent comme intéressées par une ou des subcultures homosexuelles (FTM ou intersexes bears par exemple) sont aussi tout autant concernés et impliqués par le combat pour la pilule préventive [2]. Que ce soit question de pilule contraceptive, des hormones, de la pilule préventive ou même des classes de médications anxiolytique ou antidépressive : la pharmacologie contemporaine engendre aussi les gens dans le monde contemporain. C’est un des aspects saillants de la nouvelle biopolitique en action. Il est certain que tôt ou tard des femmes, notamment des femmes migrantes, voudront elles-aussi bénéficier de cet outil, mettant en question le cloisonnement des frontières politico-identitaires établies par les pouvoirs d’État. On peut rapprocher le combat pour la pilule préventive de celui pour le Pacte Civil de Solidarité en France. Le contrat souhaité à l’origine en particulier par des LGBT pour offrir un cadre et des protections légales aux couples homosexuels a finalement abouti à un contrat universel, accessible aussi bien aux couples homosexuels qu’hétérosexuels, et dont tous, homosexuels comme hétérosexuels, profitent largement aujourd’hui. Si la prep aujourd’hui est portée par les homosexuels elle est pour Warning un outil qui doit être accessible à tous ceux qui le désirent.

La pilule préventive se présente donc actuellement comme un outil politique qui permet de remettre en discussion nos identités dans un champ unifié mais divers. Cette unification ne peut évidemment qu’inquiéter tous ceux et toutes celles qui s’évertuent depuis un certain nombre d’années à éclater, parcelliser le champ des luttes identitaires.

Le combat pour la prep, c’est-à-dire pour la pilule préventive n’est pas gagné. Au Canada, le fabricant vient de déposer une demande officielle d’agrément à Santé Canada qui permettrait l’accès à la prep en indication formelle [3]. Mais cela pose un enjeu : par la suite, comment réagiront les entités provinciales visant le contrôle des coûts ? Viseront-elles à en limiter l’accès ? L’accès hors-indication au Québec se retournera-t-il contre les premiers concernés ? En France, le dossier de RTU qui permettrait d’ouvrir l’accès n’est toujours pas arrivé à son terme, on dit même qu’il serait bloqué par Marisol Touraine. Aujourd’hui on voit renaître les mêmes blocages que les femmes ont connus. On multiplie les commissions, les avis d’experts, pour ralentir l’accès à la prep. Les résistances se trouvent aussi bien au sein même des associations sida et LGBT que dans les institutions d’État. C’est que certaines de ces associations et ces institutions sentent bien que la pilule préventive dessine un champ nouveau de réengagement des personnes et des sexualités, un espace de réflexion qui sort des cadres et des positions acquis.

À Warning nous mettons les pieds dans le plat, nous le faisons, contre les moralismes d’hier et d’aujourd’hui, nous mettons notre force politico-militante au service de ce combat.

Notre corps, notre santé, nos sexualités nous appartiennent.

Georges Sidéris

 

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[1]Nous avons d’ailleurs déjà discuté de toutes ces spéculations : risques de toxicité, non protection contre les IST, potentialité injonctive/coercitive, abandon du préservatif, résistances induites, lobby pharmaceutique

[2] À titre d’exemple, mentionnons le récent texte de Paul Preciado « Condoms chimiques »  ou encore l’existence d’un groupe prep sur Facebook spécifiquement nourri par des personnes trans.

[3] »Regulatory applications for Truvada for PrEP were filed in South Africa in 2013, in Thailand and Brazil in 2014 and in Australia and Canada in 2015. At the request of the French National Agency for Medicines and Health Products Safety (ANSM), Gilead also has provided data to permit an assessment of Truvada for a PrEP indication, which could result in a recommendation for temporary use in France«