Depuis quelque temps, Warning observe différents débats dans les médias et sur les réseaux sociaux en lien avec le don de sang chez les homosexuels. Au Canada une interdiction totale de don de sang pour tout homme ayant baisé un autre homme depuis 1977 a été remplacée par une période d’abstinence de 5 ans (et bientôt un an). La France a récemment changé les règles pour une période d’abstinence d’un an et étudie la possibilité de réduire ce délai. La FDA a annoncé les mêmes mesures aux États-Unis.

Il est vrai que l’interdiction à vie pour tout homme ayant baisé avec un autre homme (HSH) est une relique du début de l’épidémie. Les données scientifiques ne soutiennent plus une telle interdiction. Par contre, ces données ne sont pas en faveur d’une levée complète des restrictions (voir l’excellent article de VIH.org sur le sujet). Les données probantes et les technologies actuelles justifient une période d’abstinence — dont la durée reste à préciser— car dans le cas contraire la sécurité des banques de produits sanguins serait compromise.

Warning souhaite ajouter une réflexion critique quant aux prises de position des différents individus et organisations qui crient à la discrimination, une discrimination basée selon eux sur une homophobie institutionnelle.

Donner son sang, un droit? Pas vraiment.
Premièrement, selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, « la discrimination crée des inégalités entre les individus et empêche l’individu ou le groupe d’individus qui subit la discrimination d’exercer pleinement ses droits ». Or, le don de sang n’est pas un droit. Un homosexuel ne perd rien en ne donnant pas de sang. Le don de sang est un geste d’altruisme et de civilité dans le but de sauver des vies. Il s’agit d’ailleurs de son but premier. Dans ce contexte, la sécurité de la banque de sang prime avant toute considération individualiste. Les personnes en manque de donner peuvent faire du bénévolat…

Changer les critères, quelles conséquences?
Certains organismes de défense des droits des gais estiment que l’interdiction faite aux HSH relève de l’homophobie, et critiquent les critères du collecteur de sang Héma-Québec en argumentant qu’ils devraient être basés sur le niveau de risque du comportement sexuel et non sur le sexe des partenaires. Ce raisonnement est erroné, parce l’appartenance à un groupe de la population et le sexe des partenaires jouent un rôle important sur le risque du VIH (et d’autres infections) et doivent être considérés. Un homme ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes est 71 fois plus à risque de contracter le VIH qu’un homme aux partenaires exclusivement féminines. Au-delà des comportements, il y aussi une réalité biologique ainsi que des facteurs historiques et structurels qui expliquent un nombre plus important d’infections chez les gais et autres HSH. The Lancet a d’ailleurs produit une excellente série d’articles sur ce sujet en 2012. L’ensemble de ces facteurs doit être considéré dans l’élaboration des protocoles en lien avec le don de sang pour en assurer la sécurité.

Cette « stigmatisation » ressentie ne serait-elle pas plutôt une illustration de l’homonormativité? Ces limites imposées par le principe de précaution transfusionnelle sont vécues par certains hommes gais comme un jugement sur leur sexualité. Ils estiment qu’eux sont « clean », parce qu’ils « ne couchent pas avec n’importe qui », parce qu’ils se protègent, parce qu’ils sont en relation de couple monogame. Pourtant, au Canada, 18% des HSH qui sont infectés par le VIH ne le savent pas et le condom a une efficacité qui se situe entre 70% et 80% contre le VIH. On estime, par ailleurs, qu’une proportion importante d’infections chez les hommes gais provient d’un partenaire de couple. En France, le SNEG en a même fait une campagne.

Remarquons aussi que les lesbiennes ne sont pas concernées par cette interdiction. Observons aussi que d’autres groupes sont mis dans le même bateau que les HSH: les utilisateurs de drogues par injection (même si cette utilisation s’est faite qu’une fois dans leur vie), les travailleurs et travailleuses de sexe et les personnes provenant ou ayant voyagé dans certains pays (dont la France ou le Royaume-Uni). Pourquoi les organismes de défense des droits LGBT n’en disent rien ?

La sécurité avant tout
Prétendre que les décisions en lien avec la sécurité transfusionnelle sont prises par un groupe d’homophobes ne voulant pas de sang de pédé dans leur banque rate complètement la cible. Il s’agit de groupes d’experts qui évaluent les risques pour la banque de sang, parce qu’ils en sont responsables. Les scandales du sang contaminé ont eu lieu partout, et ont bouleversé la vie de plusieurs personnes. La confiance en la sécurité de la banque de sang qui affecte la vie de milliers de gens chaque année requiert des mesures strictes de mitigation du risque. Ce risque est évalué à la centième décimale.

On répète souvent que le sang donné est testé. Certes, mais un test de dépistage du VIH ayant une sensibilité de 99,99 % donne un faux négatif – soit un résultat négatif pour une personne infectée – une fois par 10 000 tests. Ce qui semble infiniment petit au niveau individuel devient un risque important sur le plan populationnel lorsqu’on prend compte du nombre de dons de sang qui se font chaque année dans des pays comme les États-Unis, la France ou le Canada [1]. Il ne faudrait pas oublier la période-fenêtre des tests de même que les autres infections transmissibles par le sang où les gais sont là-aussi surreprésentés (la syphilis, par exemple, qui est transmissible par le sang).

Prétendre qu’il n’y a pas de raisons scientifiques pour justifier les limites imposées chez les gais, c’est prendre des raccourcis intellectuels. Plusieurs hommes gais considèrent à tort qu’ils ne sont pas à risque d’une infection par le VIH (ou d’autres ITS). Cette estimation est souvent basée sur les mauvais critères (je ne suis pas une salope, je suis en couple monogame) et non pas sur les risques réels.

Dénoncer les limites du don de sang comme une « discrimination » a aussi pour effet de stigmatiser d’autres groupes en se hissant dans une catégorie « meilleure que les autres ». La mobilisation de certains groupes pour lutter contre cette prétendue discrimination nous semble honteuse lorsque ces mêmes groupes ignorent les multiples autres problèmes, pourtant plus graves, qui affectent nos communautés [2]. Cette « cause » si médiatisée n’est-elle pas simplement reflet d’un vœu d’une minorité gaie normalisée qui veut se démarquer des autres qu’elle juge dévergondés? Il ne s’agirait pas de la première fois dans l’histoire de nos communautés qu’une telle fracture se manifeste.

Avant de crier au loup, il conviendrait de présenter a minima des données solides qui prouvent qu’une période d’abstinence moins longue qu’un an ne compromettrait pas la sécurité transfusionnelle, en prenant en compte le nombre de dons que doivent gérer ces banques et des facteurs comme la faisabilité, l’efficacité, les coûts, etc. En ce moment, cette période d’un an est justifiée. Le principe de précaution dans ce cas surpasse de loin l’envie de quelques personnes de donner du sang. Il y a zéro compromis à faire dans le cas d’une personne qui a besoin de sang dans une situation de vie ou de mort.

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[1] Il y a eu plus de 270 000 donneurs au Québec seulement en 2013-2014. Faites le calcul.[2] Comme, par exemple, le fait que les HSH soient les plus affectés par le VIH à Montréal, au Québec et au Canada et pourtant il y a un manque important d’investissement en ressources pour la prévention.