Pour justifier le prix de vente élevé de ses médicaments, l’industrie pharmaceutique prétexte des coûts de recherche importants. Pourtant, une analyse rapide montre que ce sont les dépenses de marketing qui sont son premier poste budgétaire. La clé des hauts profits de l’industrie pharmaceutique est le marketing. Profits et dépenses marketing posent question dans le secteur de la santé. Le discours sur le coût de la recherche porté par cette industrie est en fait mythologique. Et est-elle vraiment l’acteur majeur de la recherche ? Au delà du débat récurrent entre dépenses marketing ou dépenses recherche de cette industrie pas comme les autres, c’est le droit à la santé du patient qui est de plus en plus menacé comme le montre la récente affaire du sofosbuvir.

Industrie pharmaceutique : une industrie centrée sur le marketing [1

Le marché mondial pharmaceutique actuel se situe autour de 1000 milliards de dollars dont 400 milliards aux USA. Un marché avec des taux de profits considérables, les plus hauts avec ceux des banques (FORBES, 2013), généralement autour de 20%, parfois plus (Pfizer 43% en 2013). Cette industrie est axée sur le marketing (SG&A) : les dépenses sur ce poste y sont importantes suivi ensuite dans une moindre mesure par la recherche et le développement (R&D – plus de deux fois moins). Comparée à d’autres industries innovantes, la part des deux postes y est nettement plus importante. Quelques exemples :

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Entre 1996 et 2005, le top ten de big pharma a consacré 749 milliards de dollars en marketing et administration, soit 2,6 fois le montant en R&D (Lauzon, 2006). Malgré la crise de 2008, la taille dans les effectifs et budgets, big pharma continue de dépenser plus en marketing qu’en recherche (Global Data, 2014)

Le budget marketing est composé à plus de 60% en distribution d’échantillons et de visites médicales. Le reste recouvre le financement de congrès, les mailings et, surtout, la publicité auprès du grand public, publicité qui ne cesse de prendre de l’ampleur (10ème annonceur aux USA en 2006). Une dépense marketing qui vise à maintenir de fortes ventes dans un contexte concurrentiel fort. Une dépense qui, selon l’OMS entraine un conflit d’intérêt entre les objectifs des compagnies et les besoins des fournisseurs de santé et du public pour choisir et utiliser les médicaments de la manière la plus rationnelle.

Les mythes de la R&D

Mais qui fait la recherche ? Les laboratoires le clament, la recherche est longue et couteuse. Une recherche prend 10 ans et il ne reste alors que 10 autres années avant l’expiration du brevet des rares médicaments approuvés pour espérer retour sur investissement. Les biotechnologies sont encore plus couteuses et risquées. Les prix des médicaments seraient donc justifiés en regard des investissements en recherche. La réalité est plus subtile, ce que l’on peut voir en décortiquant le coût de la recherche, mais aussi avec l’exemple récent concernant le traitement de l’hépatite C.

Le coût de la R&D US était de 48,5 milliards de dollars en 2012 (2 milliards en 1980). En 50 ans, 18% des budgets recherche des firmes américaines ont été consacrés à la recherche de médicaments innovants, par exemple d’une nouvelle classe thérapeutique (Light et al., 2006). Derrière ces volumes importants se cache une tout autre réalité : la recherche financée par les laboratoires est fondée sur une mythologie car les fonds publics contribuent à hauteur de 84,2% de la recherche fondamentale mondiale pour la santé. Selon le NIH, les recherches financées par l’impôt représentaient 55% des projets qui amenèrent la découverte et le développement en 1995 des 5 médicaments les plus vendus (Public Citizen, 2001).

Et une dépense par molécule nouvelle qui pose aussi question : Il est difficile de fournir un coût de recherche par médicament. Entre les estimations favorables à l’industrie et celles critiques, les écarts sont énormes. Selon Forbes, sur 100 compagnies pharmaceutiques, et d’après les données fournies par big pharma, le coût varie de 351 millions de dollars à 5 milliards chez les plus grosses compagnies. Le Tufts Center (plutôt pro labos) estime en 2014 ce coût à 2,588 milliards de dollarspar médicament approuvés. Le coût généralement retenu est celui de l’étude DiMasi et al. de 2003 menée aussi au Tufts : 802 millions de dollars 2003. Light et Warburton ont critiqué cette étude et aboutissent eux à un coût médian de 43,4 millions de dollars de l’époque (Light et al., 2011), soit 125 millions de dollars 2013 (Light et al., 2013)

Light et Kantarjian expliquent dans un autre article les raisons de la surestimation faite par DiMasi et al.. Tout d’abord, le calcul est déformé car réalisé à partir de 5 médicaments les plus couteux. Une moitié du montant ne devrait pas être incluse en coût de recherche car il s’agît d’une estimation des profits que ces compagnies auraient faits avec 11% de taux de retour si elles n’avaient pas investi cet argent en premier lieu dans la recherche. Parmi les autres raisons, on sait que l’argent public finance la moitié de la recherche menée par des compagnies au travers de divers crédits et déductions. Les auteurs préfèrent utiliser un coût médian plus pertinent qu’un coût moyen (Light et al., 2013)

Une industrie (pas) comme les autres ?

L’industrie pharmaceutique de part ses ratio marketing et recherches est spécifique, mais elle l’est aussi pour ce que devrait être sa finalité. Pour Marcia Angell, « Si les prescriptions de médicaments étaient comme les biens de consommation ordinaires, tout cela pourrait ne pas avoir beaucoup d’importance. Mais les médicaments sont différents. Les gens dépendent d’eux pour leur santé et même pour leur vie ». Ce qui pose la question du scandale des montants des dépenses marketing et ses conséquences sur la santé des patients, mais aussi le coût des fusions acquisitions que la santé publique, les assurances privés et les malades doivent payer en bout de chaine.

Prenons l’exemple du sofosbuvir, médicament contre l’hépatite C le plus rentable au monde. Selon Médecins du Monde, qui a récemment déposé un recours juridique en contestation du brevet au niveau européen, les arguments du fabricant Gilead justifiant son prix élevé (56 000 euros par traitement en France) ne tiennent pas. Le médicament a été développé par la biotech Pharmasset (rachetée 11 milliards par Gilead). Parmasset a consacré 62,4 millions de dollars en R&D pour ce produit. Le coût de fabrication a lui été estimé en dessous de 150 dollars. Si corrélation il y a avec le prix de vente, c’est plutôt donc avec le coût d’acquisition de Pharmasset : En un an, les ventes du médicament avaient générées déjà 10,3 milliards de dollars. Sur le dos des malades, Gilead s’est payé une biotech.

 

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Bibliographie

• DiMasi, J.A., Hansen, R.W. and Grabowski, H. « The price of innovation : New estimates of drug development costs », Journal of Health Economics 22 : 151–185, 2003.
• Forbes. The Global 2000, 2014.
• Marc-André Gagnon and Joel Lexchin. « The Cost of Pushing Pills : A New Estimate of Pharmaceutical Promotion Expenditures in the United States », Plos medecine, January 3, 2008.
• Léo-Paul Lauzon et Marc Hasbani. Analyse socio-économique : Industrie pharmaceutique mondiale pour la période de dix ans 1996 – 2005, étude, Uqam, 2006.
• Donald W. Light. « Basic Research Funds to Discover Important New Drug, in Monitoring Financial Flows for Health Research 2005 : Behind the Global Numbers, Mary Anne Burke, Andrés de Francisco », Global Forum for Health Research, 2006
• Light DW, Kantarjian H. « Market spiral pricing of cancer drugs ». Cancer, nov. 15, 2013
• Donald W. Light and Rebecca Warburton. « Demythologizing the high costs of pharmaceutical research ». BioSocieties 1–17, 2011
• Rx « R&D Myths : The Case Against The Drug Industry’s R&D » Scare CardPublic Citizen, 2001.

[1L’essentiel des données de cet article provient de sources américaines et concerne alors l’industrie pharmaceutique américaine. Toutefois l’essentiel des conclusions est valable pour l’Europe.