L’article qui suit a été publié en avril 2005 suite à l’affaire du « supervirus » qui aurait été découvert à New-York début 2005. C’est une enquête menée par le journaliste américain David France. C’est un texte qui permet de faire le point sur cette affaire. Dans ses argumentations et ses constats, il ne reflète pas nécessairement la position de Warning, même si nous avons émis déjà de nombreuses réserves face au « supervirus ». En voici la traduction !

Version originale : The Invention of Patient Zero, David France, New-York Magazine, avril 2005.

(traduction Jessy pour The Warning)

Aussi un quadragénaire new yorkais qui a tout fait pour éviter d’être contaminé par le VIH durant toute son existence, y succomba-t-il un certain vendredi 22 octobre 2004, quand il eut du mal, ne serait ce qu’à mettre une seule capote lors d’un week-end sous crystal et de rencontres sexuelles multiples. En temps normal, notre homme était sexuellement actif, autrement dit : celui qui « pénètre ». Cela a changé le vendredi 22 octobre dernier. « Il parait qu’il utilisait du Viagra, et le jour où il n’en avait pas pris, il est devenu passif », affirme Dennis deLeon, grand expert des politiques du SIDA ayant pris connaissance de cet épisode. “Le crystal peut faire de n’importe qui un passif. On m’a même fait part de cas où des hétéros cambraient le derrière sous l’effet de ce truc. »

Cet homme était peut être au sauna West Side, comme quelqu’un le dit, et qu’alors un homme que l’on a pas encore identifié s’est pointé d’un recoin du bain de vapeur, sachant probablement qu’il était séropositif et que son infection défiait tout traitement imaginable. Notre New Yorkais admit, avoir eu, sous l’effet altérant du crystal, plusieurs centaines de rapports sexuels à cette période, et plus de sept ou huit cette nuit là.

Disons que la majorité des gens supposaient que l’homme était lui même séropositif, ce qui pourrait en partie expliquer le fait que personne n’insistait pour mettre une capote. Plusieurs gays, pratiquent cette tactique appelé dans le jargon local le “ sérotriage”, une pratique fondée sur la croyance qu’avoir des rapports non protégés avec un partenaire partageant le même statut sérologique comporte un risque minime. Plusieurs médecins ne sont pas du tout du même avis, parlant plutôt du danger de surcontamination. Les études montrent que dans de telles circonstances, les séropositifs ont plutôt tendance à supposer que leur partenaire éventuel l’est tout autant, ceux qui sont séronégatifs, font la supposition contraire, toute aussi inavouée.

Et peut être aussi, que cette nuit là à Chelsea, le pire arriva…. Notre New Yorkais contracta un « supervirus » extrêmement fatal, du jamais vu jusque-là. Ce qui va suivre se révéla extrêmement épouvantable.

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Alors que la majorité des gens ne montrent des symptômes majeures de la maladie que dix ans plus tard en moyenne, notre homme est devenu l’ombre de lui même vers la mi novembre, atteignant le stade de la maladie au mois de décembre et celui de curiosité au mois de janvier quand tous les examens révélaient qu’il était résistant à la plupart des antirétroviraux. Le 11 février dernier, quand le préposé à la santé publique de la ville de NY, docteur Thomas Frieden, organisa une conférence de presse afin d’alerter le monde vis à vis de ce cas, notre homme était déjà devenu la Typhoid Mary [1]des temps modernes, une sorte de patient zéro d’une nouvelle épidémie annoncée, qui menaçait New York et la Terre entière.

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“ Nous avons identifié cette souche de VIH qui est particulièrement difficile ou impossible à traiter” annonça de façon inquiétante le Dr. Frieden, “ Personne n’est potentiellement immunisé contre ce virus”, ajouta -t-il.

Avec de tels propos, le malheur de cet homme devint le plus grand fait divers du SIDA du 21eme siècle, amplement médiatisé des Etats-Unis à l’Inde. Le New York Times jeta les lumières sur le supervirus dans 12 articles dès la toute première semaine. L’alerte sur le virus engendré par la fameuse drogue qui est le crystal, donna une occasion de plus aux mouvements hostiles à critiquer l’irresponsabilité sexuelle de la communauté homosexuelle.

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« Il existe une nouvelle souche de VIH à New York. C’est à cause des Homos », déclara William Donohue de la Ligue Catholique, sur la chaîne de télévision MSNBC. “Ces gens sont en train de mettre en péril des vies “. Même, William F. Buckley, qui, 20 ans auparavant, avait suggéré que les « derrières » des porteurs du VIH soient tatoués de signes d’avertissements, refit son entrée sur la scène. « Ces assassins doivent être arrêtés », expliqua-t-il au quotidien National Review.

Pris sous la panique du nouveau virus, les gays n’ont rien fait cette fois-ci pour dénoncer Buckley. Inquiets, ils se sont juste rués vers leurs médecin. Le site web de Gay Men’s Health Crisis a enregistré une augmentation des visites de l’ordre de 63%. Durant deux meetings passionnés à Manhattan, des homos et des fournisseurs de service anti sida se sont échangés les accusations rappelant les anciens débats d’ACT UP. Cette fois, par contre, la colère était dirigée vers les services de santé plutôt que vers les malades. « Ma première réaction était bien sûr la colère -qu’un quadragénaire, rescapé de la dévastation et de la douleur des années 80 et 90, se soit séroconverti » déclara Tokes Osubu, directeur d’un collectif de gay africain-américains basé à Harlem. “Nous avons perdu ce sentiment de colère. Plusieurs de nos amis et amants sont morts, mais nous n’avons plus peur”.

Après que la bourrasque se soit calmée, la nouvelle épidémie commença à paraître moins épouvantable. En effet, suite à un examen plus approfondi, presque tous les faits de ce dossier semblaient ténébreux. Une enquête conduite par le Département de Santé publique, indiqua qu’il n’existait aucune preuve que l’homme en question ait transmis le virus à qui que ce soit. Le 29 mars dernier, le département publia un communiqué de presse disant que le malade réagissait bien aux traitements administrés.

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“Ce virus qui a failli bouffer le tout New York” comme le disait si bien, Richard Jefferys, du Project Treatment Action Group, “n’est qu’un cas unique.”

La responsabilité de cette panique médicale est due toutefois à divers acteurs. Du patient aux journalistes qui en ont fait une caricature, au préposé à la santé publique qui a terrifié la ville entière ainsi que les médecins qui en ont fait des tonnes, notamment le Dr. David Ho, le renommé chercheur en chef au sein du très prestigieux Aaron Diamond AIDS Research Center de l’Université Rockefeller, ainsi que son assistant le Dr. Marty Markowitz. Ces deux personnes nous ont alarmé quant à la présence de ce qu’ils appelaient le « tsunami insidieux » qui non décelé, est prêt à déborder sur la terre ferme.

“Il y avait toute une série d’indices nous poussant à être plus circonspects, plus réservés, … personne n’a été foutu de les déchiffrer » dit Martin Delaney, fondateur du Project Inform : une sorte de bureau central d’informations sur le sida. “ Tout le monde avait mal calculé le coup, ce fut comme une tempête parfaite, tous les éléments étaient réunis pour en faire une telle chose ».

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Revenons donc au 22 octobre 2004, une nuit où il faisait doux et clair à Chelsea [2].
Selon, le Dr Larry Hitzeman, un collègue du docteur qui traitait le malade new yorkais au Cabrini Medical Center, l’homme avait été décrit comme dépendant du crystal depuis un long moment. “Il en a pris une fois par mois pendant 5 ans” dit le Dr Hitzeman au Meeting FIT “ Durant les deux dernières années, il en prenait quasiment tous les week-ends”.

Cette drogue est devenue endémique parmi les gays et les bisexuels dans les grands centres urbains. Certains utilisateurs de cette drogue à l’instar de l’homme de New-York, âgé de 42ans, que j’ai connu pendant plus de 20 ans, peuvent en sniffer quelques dosettes de manière épisodiques chaque mois, sans qu’il y ait d’augmentation. « C’est un truc courant dans mon monde à moi, » m’a-t’il dit récemment, « si tu sors dans les grosses soirées tard dans la nuit, tu dois sûrement en prendre un peu.”

Cependant, le crystal reste pour la plupart une substance qui crée une dépendance particulièrement dangereuse. C’est un désinhibiteur puissant, qui a la particularité remarquable de concentrer l’attention sur le sexe des heures durant. Les invitations aux plans culs (« party and play » 
 [3]), sont incluses dans les petites annonces sur des sites Internet tels que Manhunt ou Craiglist. En outre, une récente enquête a montré que les hommes qui prennent du crystal sont deux fois plus nombreux à ne pas utiliser de préservatifs, ainsi, l’homme de New-York ne fit pas exception à la règle.

Parmi les gays, des histoires comparables à celle du malade New Yorkais tombant dans la dépendance du crystal sont monnaie courante. « C’est le problème le plus sérieux que je traite en ce moment », déclare le Dr Paul Bellman, un expert sida à Manhattan. « L’utilisation du crystal meth. entraîne sans surprise une augmentation des pratiques à risque. -Ainsi, de plus en plus d’hommes ayant évité le VIH pendant deux décennies contractent de façon soudaine le virus à la quarantaine. “ Enfin, pour moi, Chelsea c’est comme l’Irak » dit Bellman, chaque jour, un homme se fait sauter ».

Le 22 octobre dernier, le fameux patient, était encore sous l’emprise de la drogue. Il se rappelle avoir veillé toute la nuit, et le jour suivant, grâce au crystal. « Il pense le lendemain que la nuit précédente était vraiment trop cool » dit le Dr. Markowitz à un groupe de médecins spécialiste du sida en février dernier. Ces derniers examens remontent au 9 mai 2003, ils se sont révélés négatifs, comme tous les précédents, et son système immunitaire est normal. Ses médecins ont eu plutôt tendance à croire sa propre théorie à propos du moment où il s’est infecté, en partie parce que deux semaines après qu’il ait contracté le virus il a souffert de symptôme rappelant la grippe, suggérant ainsi une primo-infection aiguë . Plus de la moitié des gens présentent ces symptômes suite à une exposition au VIH. A la mi-décembre, notre malade, commença à perdre du poids et devint alité à cause de grande fatigue. Inquiet, il consulta son médecin le 16 décembre. Deux semaines plus tard, il est informé du diagnostic : une charge virale de l’ordre de 280.000 copies par millilitre et une oblitération presque totale des lymphocytes T. Un bilan hématique normal est de l’ordre de 700 à 1200 lymphocytes T . Il en avait que 80. Cela signifiait que deux mois après sa supposée exposition au virus, il avait déjà développé le stade sida de la maladie. [en fait l’auteur de l’article veut parler des lymphocytes T CD4. ndc]

“C’était assez alarmant,” dit le docteur Michael Mullen, médecin de longue date du patient, parlant à son sujet pour la première fois. “ Vous ne vous attendez pas à voir une telle évolution de la maladie en si peu de temps”.

Le 29 décembre dernier, juste avant que le médecin lui ait donné les terribles nouvelles, le patient, présumant qu’il était encore séronégatif, avait levé un jeune homme dans un bar, et selon Markowitz, l’a sodomisé, ce qui a l’a peut-être infecté.

Mullen recommanda son patient à des médecins du Aaron Diamond AIDS Research Center, un des plus prestigieux établissements dans le domaine. Sous la direction du Dr David Ho, le centre a collecté des avancées scientifiques spectaculaire en matière de recherche contre le SIDA.

JPEG - 1.8 koLe Dr Ho a découvert la méthode de traitement par trithérapie grâce à laquelle le sida est passé d’une maladie fatale à une affectation chronique, ce qui a sauvé ainsi des dizaines de milliers de vies. En 1995, près de 50,000 Américains sont morts de la maladie, en 2003, presque 18 000 ont succombé à la maladie. Juste une fraction de la population des 850.000 individus vivant avec le VIH. Ho a été élu homme de l’année par le TIME Magazine en 1996, écartant des personnalités comme Bill Clinton ou Mère Thérésa.

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Depuis lors, le Dr Ho a publié d’importants travaux sur la réplication virale qui permirent de fournir une image plus claire des faits. Alors qu’il existe un large consensus sur le fait que différentes souches virales peuvent produire des différents effets, la focalisation de Ho sur le virus comme facteur important dans l’évolution de la maladie frappent beaucoup de gens. En effet, certains médecins pensent que cette approche minimise les questions immunologiques impliquées et l’éventuelle contribution des les facteurs environnementaux, comme l’abus de la drogue. Cela n’a pas toujours été un débat sans heurs. Il y quelques années, Ho flirta avec la controverse dans ce domaine fermé en ordonnant pour son staff des pins affichant « Mais c’est le Virus, couillon ! »

Au-delà des tensions, Ho est encore largement respecté en tant qu’un des meilleurs spécialistes du sida. Toutefois, plus récemment, l’Aaron Diamond Center a eu quelque mal à être à la hauteur de sa réputation. En effet, l’institut changea de centre d’intérêt, passant de la recherche fondamentale à celle d’un vaccin, un domaine qui n’a pas produit de résultats prometteurs en deux décennies.

A quelques égards, Ho et son centre sont considérés comme des victimes de leur propre succès. Au moins, parmi les Américains les plus riches, le sida est perçu comme une condition qu’on peut gérer plutôt qu’une sentence de mort. Conséquemment, les fonds destinés à la recherche ont commencé à se tarir. Selon le fisc, Aaron Diamond déclara 9.4 millions de dollars en donations et offres pour la recherche en 2003, contre 20 millions dollars en 2000. Quant aux budget accrédités par Ho, ils sont partis dans d’autres directions -atteignant l’année dernière 518,000 dollars seulement. Avec les frais de consultations octroyés par les compagnies pharmaceutiques, cela reste tout de même l’une des plus grandes sommes destinées à la recherche médicale dans le monde.

Un nombre sans précédant de chercheurs se sont éloignés de Ho suite à des conflits personnels avec ce qu’ils qualifient de personnage au caractère houleux et aux postures pédantes. Certains leaders dans la recherche sida se demandent si Ho ne voit pas de potentiel dans les mystères de son nouveau cas. “David Ho a une grande boutique à maintenir,” a déclara le Dr. Cecil Fox, une spécialiste sida, qui possède une compagnie de biotechnologie dans l’Arkansas et pionnière en matière d’escarmouches avec le fameux Ho. “S’il découvre un nouveau phénomène il sautera dessus sans retenue” dit-elle. Ho nie toute rumeur selon laquelle il était sous pression quand le fameux patient arriva au centre. « Comprenez cela, nous sommes médecins, scientifiques, nous faisons de la recherche » a-t’il dit, « notre mission c’est la recherche ».

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Marty Markowitz

Le 17 janvier, le patient a été vu par Marty Markowitz un vieux collaborateur du Dr Ho. Markowitz ordonna plus d’examens, confirmant ainsi l’état clinique effroyable. Le patient continua sa chute libre, perdant plus de cinq kilos durant les trois semaines qui ont suivi la découverte du virus. Sa charge virale s’élevait à 650.000 copies. Des échantillons viraux furent envoyés à un laboratoire de San Francisco pour des séquençages de résistance, une série d’examens déterminant quels traitements seraient efficaces ou pas.

Bien que Markowitz n’ait pas répondu favorablement aux demandes d’interview, il s’est souvent exprimé en public sur cette affaire. « Je vais vous dire quelque chose, ce mec m’a dit qu’il a eu quatre partenaires et jamais été dépendant de la drogue » a dit Markowitz en février dernier à un meeting de médecins sida. « On ne peut pas me prendre facilement pour un con…Il est très charmant, très beau, très brillant, vous l’auriez invité à passer Noël chez vous, présenté à votre mère, il est loin d’être un diable, c’est un mec génial, mais …. Il avait un petit quelque chose de très louche. »

Enfin, notre homme finit par dire la vérité à Markowitz à propos du crystal et sa descente dans l’underground sexuel. « Cet homme » dit-il « a eu des milliers de rapports sexuels sur les trois dernières années. Oui, des milliers je vous dis. »

Dans les semaines suivant la supposée exposition au virus au mois d’octobre et son diagnostic après Noël, Markowitz apprit que l’homme avait eu des rapports non protégés avec une dizaine d’autres partenaires, sans savoir qu’il les exposait à son virus. Cela est sans nul doute, un des plus grands problèmes du sérotriage. Les gens ne sachant pas qu’ils sont contaminés sont responsables de plus de 50% de toutes les nouvelles contaminations. C’est pourquoi, en dépit de tous les conflits inter médicaux, il y a unanimité chez les médecins sur le safe sex. Toutefois, certains proposent une sorte de « sérotriage comme moyen de ralentir l’épidémie. Une étude a démontré, en effet, que si les hommes qui sont nés avant 1980 n’avaient jamais eu de rapports avec d’autres hommes nés après cette année, l’épidémie aurait finalement disparu dans la communauté gay.

Alors que le taux de contamination par le VIH semble avoir chuté durant les trois dernières années, des cas d’infection de syphilis ainsi que de gonorrhée résistantes aux médicaments décollent parmi les homos, suggérant ainsi que davantage de gens ont des pratiques sexuelles non protégées.

Bien qu’il se soit senti malade, le patient New Yorkais supposait qu’il était encore séronégatif et sans risque pour les autres, suggère son médecin. Pour Larry Kramer, “ ce mec est un vrai sale type”. C’est ce qu’il a dit au quotidien le New York Observer. “ Ce qui se passe ici, c’est que les gens pensent que les gays sont comme ça. Maintenant on ne peut aller de l’avant, on n’a pas notre place au soleil, à cause de sales cons comme ce type.”

Michael Mullen a fermement défendu son patient, déclarant que ce dernier n’a jamais eu des rapports non protégés après son diagnostic. “ Il est tellement accablé à cause de tout cela. C’est un mensonge grossier, une diffamation, ce n’est pas du tout vrai.”

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Le 22 janvier, un mail arriva sur la boite de Markowitz en provenance du laboratoire avec les résultats des tests de résistance montrant que le virus du patient avait extrêmement muté, le rendant moins réactif à 19 des 21 traitements antirétroviraux. Markowitz n’avait jamais vu une souche aussi résistante. La seule chose qui permet au virus d’acquérir une résistance c’est son exposition sporadique aux traitements antirétroviraux- le virus, un ennemi futé, peut saisir l’opportunité de prises irrégulières de traitement pour changer ses attributs et esquiver le remède.

Cela n’a cependant pas inquiété Markowitz, car ce qui le préoccupait, c’étaient les mutations du virus qui faisait évoluer la maladie. En moyenne, le VIH requiert environ 10 ans pour atteindre le stade sida bien qu’une certaine frange de la population infectée – à peu près 45 personnes sur 10,000-développent la maladie au bout d’un an. Normalement, la progression rapide est plus probable en cas d’exposition à des virus qui ont peu ou pas de mutations ; plus une souche virale subit des changements pour esquiver les traitements, moins puissante elle devient. Toutefois, ici, nous avions à faire à un virus à progression rapide. De plus, Markowitz procéda à une culture in vitro du virus et il découvrit qu’il était aussi contagieux que les virus non mutants. Markowitz recommanda les examens standards qui permettent de voir les 9 marqueurs génétiques qui font que certaines personnes développent rapidement la maladie. Ces marqueurs étaient tous négatifs. Markowitz en vint à l’effrayante conclusion qu’il voyait là un nouvelle sous espèce virale fatale. “ Si vous ne pouvez pas voir le cheval et que vous voulez voir le zèbre, c’est votre choix. Ici les données sont incontournables” dit alors Markowitz.

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Toutefois, beaucoup de chercheurs confirmés ne furent pas vite convaincus. La plupart pensaient que les analyses de Markowitz étaient purement influencées par les idées du centre Aaron Diamond. “ On est tous d’accord que ce qui produit ce résultat rapide, c’est le porteur et pas nécessairement le virus. » dit par exemple le Dr. Michael Ascher, expert en immunologie travaillant pour le gouvernement fédéral. “ On ignore encore ce que pourraient être tous les facteurs responsables. »

Markowitz comme Ho avait des indices de la résistance et des doutes chez leurs collègues quand ils firent part de leurs découvertes à la Conférence sur le Rétrovirus qui s’est tenue à Boston en mars dernier. Quand il a été décidé, après examen par les pairs, que les résultats n’étaient pas suffisamment signifiants pour être discutés en atelier mais, plutôt, devaient être présentés sur un poster dans une salle au milieu d’autres posters de travaux de recherche, Markowitz est devenu furieux, selon les observateurs. Cela n’a fait qu’attiser la colère de Markowitz. “Il commença à prendre un ton assez agressif avec les organisateurs, disant qu’un poster serait un danger à la santé publique- car beaucoup de personnes allaient se précipiter sur ces posters de publication et qu’ils vont se faire du mal. Un des responsables qui était là nous dit « les gens présents à la conférence commencèrent à se gratter le crâne ».

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Revenons en janvier dernier, Markowitz commenca également à travailler sur un article qu’il espérait pouvoir publier dans le Times. Quand il eut la réponse, négative, du journal, il commença à le faire circuler lui-même “ Au moment où j’écris ceci, l’étendue de cette force, le tsunami insidieux commence à prendre forme. Ce virus intraitable, avec son lot d’agressivité clinique pourrait nous faire retourner aux années 80.”

“Ce fut bien évidemment, un moment assez émouvant pour lui,” me dit David Ho. “Marty avait vu que cet homme avait un virus qui résistait pratiquement à tous les traitements et qu’il provoquait inéluctablement une dégénérescence clinique agressive. Cela fut suffisamment alarmant pour nous. En fait, vu que notre patient avait une vie sexuelle assez active, on se demandait s’il n’y avait pas d’autres cas similaires.” dixit Ho. Ceci n’était pas facile à prouver, car la plupart des contacts sexuels du patient étaient anonymes. Même ceux dont il connaissait les noms hésitaient à se présenter.

Avec d’aussi flagrants manques de preuves, plusieurs experts du sida ne comprenaient pas comment de telles informations aient pu être publiées. D’après le Dr. Howard Grossman, directeur de l’Académie Américaine de médecine VIH , “ il s’agit d’un virus atypique dans ses modèles de résistance. Et ce point est très important. Cependant il n’y avait aucun signe suggérant le début d’une nouvelle épidémie.”

Le même samedi, Markowitz reçoit les résultats alarmants du labo. Très vite il les envoie par mail au département de santé publique de NY. Le Dr. Susan Blank, assistante du programme du contrôle des MST a le rapport le 24 janvier : « le patient était malade depuis des mois, inflammation du pharynx, perte de plus de 10 kilos, asthénie. Ces données me rappelaient celles des années 80… Cela m’a tellement alarmée que j’ai crié fort et fort et fort pour qu’on m’écoute. »

Thomas FriedenFrieden a fini par recevoir ces nouvelles une semaine plus tard. Nommé par le Maire de NY, Mike Bloomberg, en 2002, Frieden est un haut-commissaire très militant, largement respecté pour son instinct médical et son courage politique, qui s’est exprimé lors de la campagne pour l’interdiction de fumer dans les endroits publics. Cependant avant de faire son entrée dans la vie politique, Frieden était un médecin spécialiste des maladies infectieuses, notamment les tuberculoses résistantes aux traitements. Depuis plus de 18 mois, le sida était devenu sa priorité. Il est prévu qu’il annonce d’ici fin avril une nouvelle approche non sans controverse pour lutter contre l’épidémie à NY tristement connue pour être toujours l’épicentre du sida aux Etats-Unis. Dans toute la ville, plus de 110.000 personnes sont contaminées dont plus de 20.000 ne le savent pas. Selon un brouillon du projet qu’on m’a transmis, Frieden voudrait changer les lois de l’Etat afin d’étoffer le processus de consentement permettant des dépistages du sida de routine et plus largement disponible. “ Knowledge is power,” m’a t’il dit lors d’un entretien accordé dans son bureau de Chambers Street il y a quelques semaines. “La plupart des gens qui connaissent leur statut sérologique … agissent bien. Ainsi augmenter le nombre de gens connaissant leur statut est probablement la chose la plus importante à faire afin de réduire l’étendue de ce virus.”

Certains activistes sont dérangés par ce changement, “cela me semble comme une pente très raide,” dit Tracy Welsh, directeur du projet de loi sur le VIH à NY. “Bientôt on sera obligés de faire des tests universels, c’est-à-dire obligatoires… Et ensuite ? Restreindre les libertés civiles et individuelles. Criminaliser leurs comportements ?”

Frieden a longtemps été connu pour avoir milité pour la restriction des libertés civiles afin de contenir les risques sanitaires. Il a été à l’origine de la création de centres de détention pour les tuberculeux refusant un traitement médical en 1993 à NY. Alors que le haut commissaire a exprimé ses inquiétudes au sujet des personnes qui courtisent la mutation VIH en ne suivant pas leurs traitements médicaux, il a dit qu’il n’avais pas de plan pour rendre le dépistage obligatoire. A la place, il veut mettre en œuvre un suivi des profils viraux des patients et aider les médecins a trouver un meilleur traitement quand le virus mute. Quoiqu’il en soit, ce monsieur jouit d’une popularité respectable au sein de groupes assez antagonistes tels que le National Black Leadership Commission On AIDS, le GMHC et le Harm Reduction Coalition.

Au tout début, Frieden était assez méfiant sur l’affaire du super virus. “J’ai demandé à David et Marty, comment savoir si ce n’est pas un syndrome rétroviral aigu ? J’ai également demandé à des gens dans tout le pays S’agit il d’une réaction sévère de conversion virale ? » Ils m’ont répondu tous, « non ». Frieden n’était pas d’accord avec la conclusion qui disait que le patient venait tout juste de s’être infecté. Et si les symptômes de notre patients n’étaient que des simples symptômes grippaux, ni plus ni moins ?

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Dans les prochaines semaines, Frieden se réunira avec d’autres experts, y compris ceux du centre de prévention de contrôle des infections (CDC). Le 31 janvier dernier, les enquêteurs du département de santé avaient rencontré l’homme de New-York, dans l’espoir qu’il puisse concocter une liste des personnes qui auraient pu être contaminées à leur tour. Toutefois, à cause de l’anonymat de la majorité d’entre-eux, « on a commencé avec une probabilité de chance de 50/50 » a déclaré Frieden.

Le haut-commissaire a en outre demandé à une trentaine de laboratoires des Etats Unis, le Canada et l’Europe afin de voir s’ils pouvaient comparer les séquences nucléaires du patient à d’autres centaines de milliers d’échantillons.

Frieden jaugea plusieurs options supplémentaires et envoyé plusieurs fax très suggestifs à tout un réseau de médecins. Toutefois, il s’inquiétait que certains de ces hommes ne présenteraient pas les mêmes symptômes que le fameux patient, et qu’il s’agissait plutôt de choses plus bénignes qu’on ne l’imaginait.“Sivousvoulezgénérérdela demande, » dit- il, « vous voulezque les gens pensent :Oh j’ai eu un rapportà risque il y deux semaines, et là maintenant j’ai ce mauvais syndrome viral. Peut-être faut-il que je demande à mon médecin de me faire un test. C’est très important de faire ainsi car la charge viraleetl’infectiosité de quelqu’un qui vient de s’exposer au virus est extrêmement élevée. »

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Finalement, la décision d’organiser une conférence de presse fut à l’initiative de Frieden. Il réunit des leaders communautaires proéminents le 15 février dernier. Le jour suivant, la nouvelle avait fait le tour du monde.

Cette annonce fit l’effet d’une bombe dans le monde gay notamment à propos de questions relatives à la responsabilité sexuelle. “Nous sommes des assassins, nous nous entretuons,” déclara Larry Kramer, dont le nouveau livre qui s’intitule The Tragedy of Today’s Gays, sera publié ce mois-ci (avril). “ Si des mecs intelligents n’ont pas la volonté d’assumer à 100% la responsabilité de leur bite, je ne sais comment faire arrêter ces meurtres.” Certains, comme le chroniqueur Dan Savage, ont vu dans ce cas une raison pour amener l’activisme de prévention à une nouvelle phase de pénalisation. “ On est face à beaucoup de colère, et de frustration parmi les homos et les lesbiennes face à cette campagne interminable de prévention, qui nous dorlote et est marquée par la compassion. » dit-il, « Il n’y aura pas de compassion à notre égard quand cela nous arrivera de nouveau. Nous ne serons pas des bébés phoques comme nous l’étions dans les années 80 et 90. Nous avons repris le même flingue et nous avons dit : J’espère qu’il n’est pas chargé cette fois et nous avons de nouveau appuyé sur la gâchette. Et je suis gay, imaginez ce que pensent les hétéros. »

D’autres par contre, sont restés plus sceptiques. “J’ai pensé que ceci était plus familier qu’il ne le paraissait, J’ai cherché sur Google les termes « super », « superbug » et « AIDS », dit Gregg Gonsalves du Gay Men Health Crisis qui a trouvé deux cas assez similaires en 2001, découverts par le grand spécialiste du sida de Vancouver, Dr. Julio Montaner. Le journal Vancouver Sun a cité Montaner à propos de ces cas, car il pourrait bien avoir décrit ce nouveau patient zéro : « En quelques mois, ces personnes qui étaient totalement asymptomatiques, ont eu une système immunitaire très bas ».

Thomas Frieden dit qu’il n’a jamais entendu parler de ces cas de Vancouver et qu’il aurait aimé en savoir plus bien avant de convier les spécialistes à sa conférence de presse Quant au docteur Ho qui maintient le caractère unique du cas du patient New Yorkais, il n’a jamais pris connaissance des cas de Vancouver. Il a contacté Montaner le lundi qui suivit la conférence de presse. Il s’est avéré par la suite que les deux patients canadiens avaient répondu positivement aux traitements et que leur charge virale s’est estompée complètement au fil du temps.

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Entre temps, le Dr Ho, est vivement critiqué. « Quand j’en ai entendu parlé pour la première fois, je me suis dit, bordel, il n’y pas de preuve ! » , déclara le Dr. Robert Gallo, un virologue respecté. « De façon claire, conclusive et scientifique il n’était pas logique de faire ce genre de déclaration ».

Gallo et d’autres médecins proéminents, y compris le Dr. Tony Fauci, directeur de l’Institut National des Allergies et des maladies infectieuses (NIAID) disent que des cas similaires de résistances aux traitements sont maintenant assez répandus, en moyenne, 30% des nouveaux diagnostiques s’avèrent résistants au moins à un traitement anti rétroviral, tandis que 11% des cas peuvent résister à plus de deux traitements.

Dans cette foulée de critiques il y a eu aussi une part de ressentiment envers le Dr Ho. En effet, Michael Petrelis un activiste et blogger connu de San Francisco fit des révélations sur les liens entre le Dr Ho et du laboratoire de San Francisco, ViroLogic, chargé de l’analyse du profil de résistance et dont on sait qu’il reçoit des dons pour la recherche. Par ailleurs, Frieden est au board des directeurs du Aaron Diamond Center où travaille Ho. Petrelis ajoute « Je ne suis pas en train de dire que ce ne fut que des mensonges, ou bien minimiser l’effort des médecins pour contenir cette souche mutante, je dis juste que qu’il fallait mieux s’informer avant de divulguer les détails sur ce cas. C’est tout ce que je demande. Donnez-nous tous les faits, car je n’ai rien contre le docteur Ho ni Frieden », déclara-t-il.

« Je pense qu’il s’agit de quelques personnes acharnées sur nous », dit Ho, « cela est assez récurrent, ça nous a déjà arrivé… Ça ne me surprend pas ». Alors que Ho luttait avec ce retour de flamme, son assistant Markowitz fit la surprise, au meeting du 15 février, en annonçant ce nouveau virus avec une lecture claironnant sa supériorité. Il parlait de lui à la 3e personne. « Ce n’est pas pour les amateurs » a-t-il dit à un moment en réponse à une question de la salle. « Vous discuter de… vous semez le doute – sur le point de vue de Thomas. Pourtant, vous devriez aussi céder à l’expertise des gens qui savent ».

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Il était évident que tout avait l’apparence d’un grand cirque. Surtout lorsqu’un laboratoire de San Diego affirma avoir trouvé un cas similaire (démenti par Frieden). Même la série SouthPark avait fait un épisode mettant en scène le super virus. Un médecin du Connecticut affirma qu’il traitait le couple d’hommes qui avait infecté le fameux patient new yorkais. « Mes patients étaient au West Side le week-end en question » affirma le dr. Gary Blick, un expert sida de Norwal et ajoutait « la période colle. C’est le bon timing ». Selon Blick, Frieden l’empêcha d’annoncer sa découverte à la presse. Ce que fit Blick pourtant et sans retenue. « Je me suis senti obligé de le faire, avant que la Black Party [4] ait lieu, donnant ainsi un message de prévention. »

Le 29 mars dernier, Frieden, annonça la conclusion de la première phase de son enquête. Plus d’une douzaine des contacts sexuels de notre patient new yorkais avaient été interviewés et des milliers de prises de sang réalisées. Cependant l’enquête n’a pas réussi à élucider le mystère de la contamination d’origine. Frieden affirme, toutefois qu’il est plutôt soulagé par tout cela, et pas du tout déçu d’avoir annoncé au public et la presse la découverte. “ Le rôle de la santé publique est d’éviter le déclenchement d’épidémies, pas de les décrire” dit-il.

Le problème reste toutefois d’informer le public, comme on crie au loup, l’alarme devient de plus en plus dure à se faire entendre. Malgré le pic de visite des gays à leur médecin, ça n’a pas changé dans la communauté. Les préservatifs ne sont pas plus disponibles dans les lieux de rencontres homos et l’usage de drogue était tout autant présent à la Black Party que dans les années précédentes.

Sur un point, ce cas est une histoire édifiante sur les dangers du crystal, le sexe à risque et la complaisance. Et les atours mythologques qui entourent le supervirus se nourrissent de cette complaisance. Les façons de penser l’épidémie de sida à ses débuts a ouvert la voie à ce que Dan Carlson, co-fondateur du HIV Forum, appelle “la culture de la maladie”, un contexte dans lequel le VIH est maintenant accepté comme une réalité insurmontable. « Qu’il’ y ait un virus dangereux ou pas, nous avons besoin de parler de ce que le VIH représente pour nous » ajoute-t-il. « Pourquoi sommes-nous si frileux et effrayés de parler de ces raisons qui nous poussent à avoir des rapports non protégés ? Est-ce que nous parlons des décisions qui nous font prendre des risques ? Nous avons beaucoup de travail à faire. »

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Et qu’en est il de notre fameux patient zéro ? « C’est pas une partie de plaisir », dit Mullen, « il prends une quantité énorme de médicaments, son régime comprends deux injections par jour, il souffre des effets toxiques bien sur, mais, tout est rentré dans l’ordre. S’il continue sur ce rythme il va être assimilé dans les 110.000 de new yorkais qui vivent tranquillement avec le virus ». Hush McDowell, 39 ans, se demande si cela est bien possible. En 1998, McDowell fit la une des journaux comme étant le premier cas de séropositivité résistante aux traitements … d’ailleurs c’est à lui qu’on doit l’appellation de « super virus ». « Je me sens terriblement désolé pour lui, » déclara McDowell. « Il se peut qu’il soit capable d’ignorer la presse et de se concentrer sur son bien être, ce que je n’ai jamais fait. » Ces derniers jours Mc Dowell, se porte bien avec les médicaments administrés, il vit loin des lumières médiatiques, il élève des abeilles dans le Tennessee. « La meilleure chose que j’aie jamais faite » dit il.

Traduit par Jessy. Crédit photo : OJ

 

[1« Typhoid Mary » renvoie à l’histoire de Mary Mallon, une femme porteuse saine de la typhoïde qui aurait à son insu été la cause de nombreux cas de typhoïde à Long-Island. C’est aussi une référence au livre de Randy Shilts « And the band payed on » qui avait en 1987 évoqué la recherche par le CDC d’Atlanta du « premier porteur VIH » aux USA qui aurait été responsable de l’épidémie débutante. Hypothèse contredite depuis.

[2 
Chelsea : quartier gay au nord du Village, autre quartier gay et situé dans la partie ouest de New-York.

[3PNP party : sexe entre deux partenaires ou en groupe avec usage d’alcool ou de drogues.

[4Black Party : grande réunion annuelle américaine des cuirs gays avec de nombreuses soirées