Jeune gay de 28 ans, je vis en couple stable depuis quatre ans. Notre couple n’est pas établi sur la fidélité, on peut donc le dire « open ». Je vis ma sexualité depuis des années comme une vraie source de plaisirs, de partage et d’épanouissement. Je fréquente donc régulièrement d’autres mecs homo-bi que je rencontre sur les sites de drague, dans les lieux de sexe ou ailleurs. Ma séropositivité, c’est par un autotest que je l’ai apprise. J’ai décidé aujourd’hui de partager mon histoire.

Comme beaucoup de mecs de ma génération, ma stratégie se limitait à l’utilisation quasi systématique du préservatif. Puis j’ai pris conscience que le statut sérologique négatif au VIH restait un état très précaire d’autant plus pour les mecs comme moi. J’ai eu la chance de fréquenter au travers de mes rencontres de sexe et associatives des mecs séropos ou des séronegs « en sursis », aux multiples parcours, qui ont eu la bonté, parfois le courage, de témoigner de leurs expériences, et je les en remercie. Grâce à toutes ces expériences, je n’ai pas mis longtemps à comprendre qu’il fallait que j’adhère sans tarder au concept de la Réduction Des Risques, une démarche assez naturelle pour moi et que j’ouvre mes stratégies de prévention à plusieurs outils et pratiques si je voulais tacher de retarder au plus ma séroconversion. C’était un vrai soulagement d’apprendre qu’il existait d’autres outils qui pouvaient venir compléter l’efficacité d’une prévention seulement basée sur l’usage du préservatif, notamment quand j’ai en même temps compris que la Kpot ce n’était finalement pas aussi fiable que ce que je croyais. Rupture, oubli, accident, tous les trucs qui foutent les bons moments en l’air !

Au Centre de Dépistage Anonyme et Gratuit (CDAG)… je n’ai en tout cas pas eu l’écho dont j’avais besoin

Je peux dire que j’ai presque tout essayé. Je dois tout de même reconnaître un regret : ne pas avoir eu accès à la PrEP [1], car depuis quelques années, à chaque fois que j’ai eu l’occasion de lire un article sur le sujet, je n’ai pu m’empêcher de me dire : « c’est ça qu’il me faut ! » Tout comme l’autotest, jusqu’au jour où je me suis mis à l’utiliser. Car dans la découverte des outils de prévention, il y a aussi eu mes différentes expériences du dépistage. En CDAG, où j’avais finalement réussi à créer de bons liens avec le médecin, mais jamais suffisamment pour qu’il me donne l’impression de vraiment comprendre ou d’adhérer à mes choix de sexualité. Demander à un médecin de comprendre mon multipartenariat peut paraitre présomptueux, mais je n’ai en tout cas pas eu l’écho dont j’avais besoin. Je n’ai donc pas mis longtemps à devenir client du dépistage communautaire, celui fait par les associations, où j’ai pu confronter mes pratiques à une évaluation de mes stratégies avec des personnes plus proches, plus crues et toujours sans jugements. Mais je me suis vite lassé de l’entretien qui devenait finalement rébarbatif et optionnel dans la mesure où mes pratiques s’inscrivaient de plus en plus dans une démarche assumée de réduction des risques. Si j’avais continué de fréquenter ce type de dépistage c’est avec certitude que je peux dire que cela n’aurait malheureusement pas empêché la faille et donc la révélation de ma contamination.

Le traitement d’urgence n’a jamais été une option suffisamment simple à mon goût

Dans mon histoire de séroneg, j’éprouverais presque un regret au sujet du traitement d’urgence. J’y crois, mais ça m’a toujours apparu compliqué d’accès, puisque les lieux de délivrance et horaires ne correspondent pas à mes fréquentations. Peut-être s’il avait été disponible en pharmacie, en association communautaire, au moins pour les premières prises, j’y aurais eu recours, sans aucun doute ! Mais, à 4h du matin après ton plan, alors que tu bosses le lendemain à 8h, ou dans une ville qui t’est complètement inconnue souvent destination de tes débauches sexuelles, courir aux urgences n’a jamais été une option suffisamment simple à mon goût.

Dès les toutes premières rencontres collectives que j’ai eues au sein d’une association, et étant donné mes pratiques, j’ai su que conserver ma séronégativité était un combat permanent. Je me vivais en « sursis » à propos de ma séronégativité. J’en ai beaucoup parlé et cela m’a permis d’amorcer ma réflexion. En parallèle mes pratiques sexuelles se développaient, le nombre de partenaires occasionnels augmentait, et surtout, mon âge aussi. A 18 ans, je dirais que l’âge médian de mes partenaires se tenait dans ma génération, et cela a continué. Plus je vieillissais, plus mes partenaires aussi. J’augmentais donc le risque de baiser avec un séropo en primo-infection. Peut-être que si j’avais sauté de 18 ans à 55 ans directement, j’aurais moins eu de risque de rencontrer un mec en charge virale extrêmement élevée, donc moins de risques d’être contaminé par le VIH.

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Le dialogue et la libre parole… les premiers outils de prévention

Parmi ces nouveaux concepts que j’ai dû apprivoiser, celui que j’ai toujours privilégié, et j’en suis très fier et heureux aujourd’hui, c’est le dialogue et la parole libre sur ma sexualité et ma prévention. D’un certain coté, cela m’a beaucoup couté dans le milieu gay. Mais ne pas avoir accepté le tabou de la parole sur la prévention avec les partenaires de baise comme avec mon conjoint est pour moi le premier outil de prévention. Si cela n’a pas empêché ma contamination, le dialogue a évité celle de tous mes partenaires dans cette période de trois mois.

Trois mois

Trois mois, c’est la période qu’il aura fallu entre mon rapport à l’origine de l’infection et mon auto-dépistage. Jusqu’à présent, au plus profond de moi je ressens une vraie fierté d’avoir pu écourter autant cette période, car je crois que j’aurais très mal vécu la transmission du virus à mon conjoint et mon amant de l’époque. Et pourtant, je suis séropositif au VIH, j’ai 28 ans, et je continue ma sexualité. Alors quelle leçon j’en tire ?

Avec l’autotest, non seulement j’ai choisi où, quand et avec qui lever le doute. J’ai gardé le contrôle de mes annonces du début à la fin !

Il y a quelques années j’ai lu pleins de témoignages sur l’expérience traumatisante de l’annonce de séropositivité : en CDAG, chez le médecin de famille, par téléphone, sur simple résultat papier. J’ai lu des récits terrifiants. Je n’ai aucun doute sur l’impact de l’annonce d’un test positif sur le parcours de vie et de soins. Et je crois m’être mis à exorciser à l’avance cette étape cruciale de la vie d’un séroneg « en sursis » depuis mon implication dans la lutte contre le VIH.

Depuis longtemps, j’avais adhéré à l’idée de liberté de pouvoir choisir comment je voudrais lever le doute sur mon statut quand cela serait nécessaire. Les offres classiques me posaient le problème d’être dépossédé par un médecin d’une annonce essentielle pour moi, et que cette annonce se fasse dans un lieu, un cadre hors de mon intimité. Le dépistage communautaire m’est apparu comme un début de solution, mais je n’étais encore pas sûr de la gestion des annonces qui suivent le résultat. Peut-être due à la proximité des intervenants et de mes lieux de vie.

Avec l’autotest, non seulement j’ai choisi où, quand et avec qui lever le doute, mais surtout, j’ai gardé le contrôle de mes annonces du début à la fin ! J’ai gardé le privilège d’être le premier informé sur ma santé et ainsi de ne pas me sentir dépossédé d’une part intime, fondamentale de moi-même. J’étais sûr à 100% que c’était moi qui choisirais qui le saurait ou pas !

Le discours de l’efficacité du préso à 100% a eu comme effet que le deuil de ma séronégativité a commencé très tôt dans mes rapports

J’ai fait mon annonce tout en entamant déjà mon deuil de la séronégativité. En fait, je pense même que ce deuil, si je peux dire ainsi, commence dès lors que j’ai pris conscience que ce virus était à ma portée, dès lors où j’ai eu une sexualité active. Très tôt, l’éducation à la sexualité m’a déculpabilisé d’une possible faille à compter du moment où j’utiliserais et utiliserais TOUJOURS le préservatif dans les conditions optimales. Je me souviens très bien de ces campagnes qui promettaient que si on utilise le préservatif on ne risque pas d’être contaminé par le VIH et les IST. J’ai toujours été utilisateur du préso à mon sens. Les quelques rapports que j’ai pu avoir sans n’ont jamais été hors contrôle mais dans une démarche de RDR. Mais des accidents de préso (préso qui pète et autres) ou des non utilisations ponctuelles m’ont fait comprendre que ce discours de l’efficacité à 100% du préso avait des faiblesses et ne correspondait pas aux problèmes que posait son utilisation dans la réalité de ma vie sexuelle. Pourtant, à chaque non utilisation ou accident, j’ai beau avoir pris conscience des faiblesses du préso, cela n’a pas empêché de continuer cette utilisation quasi systématique. Le discours de l’efficacité du préso à 100% a eu comme effet que le deuil de ma séronégativité a commencé très tôt dans mes rapports, d’abord toujours avec préso puis par instants sans préso.

Pour moi, pas de chasse aux sorcières, pas de coupable

Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui, je ne peux absolument pas en vouloir au médecin ou à la personne qui m’aurait annoncé cette perte. Je me sens comme le seul responsable de ma situation. Je pense que je suis le seul qui pouvait l’éviter ou la retarder, avec un bémol tout de même. Je ne peux pas m’empêcher de me demander : comment cela aurait pu se faire autrement ? Qu’est-ce que j’aurais dû utiliser de plus, si ce n’est renoncer à toute sexualité ? Est-ce que je serais devenu séropositif si j’avais pu disposer de la PrEP comme c’est possible aux États-Unis et au Canada ? De même que je suis le seul responsable de ma santé, c’est donc en toute logique, que je peux être fier de m’être dépisté dans un délai tout à fait raisonnable de séroconversion pour protéger mes partenaires, augmenter mes chances de réussites thérapeutiques. Pour moi, pas de chasse aux sorcières, pas de coupable, et pas de méchant bourreau qui m’aurait condamné aux traitements et à un suivi médical régulier.

Où en suis-je en taux de CD4, et surtout, pourvu que ma charge virale soit encore faible !

Quand je partage maintenant mon expérience avec des mecs de ma génération, je trouve très peu de différence dans notre façon de gérer nos traitements, tout comme notre vie avec, et l‘apprentissage de cette nouvelle vie « positive ». Si ce n’est que le délai, entre incubation du virus et révélation de positivité est très variable. Pour moi, le moment de la révélation du test a signé la fin du chapitre de la séronégativité dans l’histoire de ma vie tout en entamant le chapitre de la vie séropositive sous traitement. La prise en charge pour moi devait aller très vite. La première chose à laquelle je me suis accroché dès les premières minutes de mon annonce, de la révélation pour être exacte, était : « quel virus ? Depuis combien de temps ? Où en suis-je en taux de CD4, et surtout, pourvu que ma charge virale soit encore faible ! »

Le premier bilan, le lendemain de mon autotest, donnait un taux de CD4 de 450 et une charge virale à 16 000 copies/ml. L’accueil par mon médecin référent VIH m’a presque étonné, elle ne m’a posé aucune question sur l’utilisation de l’autotest, elle m‘a simplement dit qu’on allait faire confiance à ce résultat, et donc directement procédé au bilan sans se préoccuper d’un test de confirmation. J’ai avalé mes premières pilules d’une trithérapie de première intention classique (Truvada+Prézista-Norvir) deux semaines après mon test. Trois mois plus tard, j’avais une charge virale parfaitement indétectable et un taux de CD4 supérieur à 600 copies, aucune difficulté de prise de traitement et aucun effet indésirable. Comment ne pas être ultra positif quand on vit son parcours de la sorte, et qu’on a en mémoire tous les témoignages poignants, attristants et douloureux qu’on s’est pris dans la gueule depuis qu’on parle de sexe et de VIH avec les gens qu’on rencontre ?

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Direction la maison… il m’a demandé de lui faire son test

Je ne serais pas sincère si j’occultais dans ce récit l’annonce à mon conjoint et à mon amant, après l’apparition du point bleu sur mon test. Une fois le test positif, ma première réflexion s’est centrée sur la démarche administrative de mon acte, puisque non encadré légalement. Le coup de fil à un ami me parut indispensable, le choix d’un ami militant qui pratique le dépistage communautaire. Celui-ci a très vite répondu à mes fausses questions sur le processus administratif, mais m’a tout de suite ramené à la dure réalité que j’aurais pu très vite oublier, mon conjoint, mes partenaires, mon amant. A ce moment-là, ma gorge s’est sérieusement serrée, mon palpitant a commencé à perdre le contrôle du calme et du serein.

J’ai une nouvelle fois fait ce qui me paraissait le plus logique, je me suis procuré un test et direction la maison. Quand j’ai dit à mon conjoint, bon, là, il m’arrive une merde que tu ne voulais pas tout de suite, il a tout de suite compris. Il s’est complètement fermé à moi, je n’avais plus moyen de capter son attention. Quelques minutes plus tard, il m’a demandé de lui faire son test. On a pris le temps de discuter, de mes craintes que j’avais à devoir peut-être lui annoncer qu’il serait aussi positif. Et puis, dans le calme, aucune larme, aucune crise, aucun reproche, nous savions tous les deux que nous étions « en sursis » depuis qu’on jouissait avec d’autres mecs et qu’on profitait pleinement de nos weekends et vacances ; alors, il fallait parfois se confronter à cette réalité que les outils de prévention que nous avons essayé d’utiliser de la façon la plus optimale avaient leurs limites. Tout comme moi, il avait conscience depuis longtemps des failles que peut comporter l’utilisation du préso. Et bien, ces limites ne sont pas si étroites, puisqu’il est séronégatif, mon amant aussi, et mes partenaires de cette dite période aussi ! A ne plus douter, le dialogue les a protégés. Cette fois-ci, car à l’issue du rapport qui m’a contaminé, j’avais su sans tarder les prévenir du fort risque que j’avais pris. Mon aveu au lendemain de cette baise inoubliable, a certainement entrainé une vigilance plus forte dans nos rapports. Un grand merci au dialogue, au gel et Kpot, au retrait, à l’évitement, au test régulier, à l’autotest, au TPE, au counseling, à l’échange et à la bienveillance communautaire, aux traitements antirétroviraux de nos multiples partenaires positifs qui nous ont permis de démontrer que la contamination dans le couple pouvait s’éviter, si on négocie nos stratégies d’après nos choix et nos connaissances !

L’autotest est devenu son mode de dépistage

Je dois changer de traitement dans quelques jours, pour alléger le nombre de comprimés et éliminer le Norvir, je suis revenu à une sexualité sans Kpot avec mon conjoint sur sa demande, après négociation et discussion ensemble chez mon infectiologue. Pour mon compagnon, le dépistage communautaire ne lui correspond plus du tout, car témoigner de ma séropositivité lors de ces entretiens ne lui convient pas. Il est encore actuellement difficile pour lui de pouvoir témoigner de notre sexualité basée sur une stratégie de TasP [2], ajouté à notre multipartenariat qui ne s’est pas arrêté sans risquer d’être jugés, ou incompris. Je suis quelque part devenu son acteur de prévention. Il préfère exprimer ses doutes et ses craintes directement avec moi, sans y mêler quelqu’un d’autre. L’autotest est devenu son mode de dépistage, même si nous sommes conscients que c’est hors cadre légal, mais pour nous c’est ce qu’il y a de plus adapté pour notre santé !

Illustrations : SarutDX et KaZeBlackSwan

 

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[1La PrEP, ou prophylaxie pré-exposition est un nouvel outil de prévention qui est validé aux Etats-Unis depuis juillet dernier. Il consiste en une prise quotidienne de Truvada, une combinaison anti-VIH, afin de diminuer le risque de contamination. Cet outil n’est pas disponible actuellement en France, ni en Belgique. Il l’est par contre au Canada.

[2TasP : en anglais « treatment as prevention », ou autrement dit la prévention de la transmission par le fait que la personne séropositive prend un traitement anti-VIH efficace qui rend quasi nul le risque de transmission aux partenaires.

Commentaires

mercredi 13 mars 2013 à 02h00 – par  chaanbi

 

à lire … très intéressant témoignage … 
bravo à l’auteur , merci de nous avoir fait partager une partie de ta vie et avoir le courage d »assumer tes actes , leçon à apprendre personne n’est à l’abri

 

mercredi 13 mars 2013 à 19h26 – par  SB

Et bien moi, ma séropositivité je l’ai apprise dans un CDAG, et les mdecins chuchottaient entre-eux dans le couloir pour dsigner celui ou celle qui allait me le dévoiler. C’était horrible, déshumanisant et impersonnel. Heureusement que j’avais des copains pédés qui avaient vécu les années noires et m’ont pris en main pour me faire redescendre et relativiser…