Maintenant que plusieurs études démontrent l’efficacité de la pilule préventive à réduire le risque de transmission du VIH, d’autres débats doivent se poursuivre dans le contexte de sa mise en place. Déjà accessible au Québec et bientôt en France, nous avons décidé d’interroger plus en profondeur les questions qui lui sont liées dans une série d’articles intitulés « panique en Arcadie » [1]. Cette fois-ci, focus sur la tentative tradipréventionniste de contre-révolution biomédicale (lire le premier et le deuxième opus).

Récemment, Yagg publiait un article sur la prep se voulant un bilan de l’inéthique essai Ipergay. On y posait un argumentaire stratégique : une réflexion qui se veut éthique ne peut alors pas être amalgamée à de la moralisation. (Pour y apprendre, en conclusion, que le préservatif resterait le paroxysme de l’éthique…) L’auteur en dresse ses visées vertueuses – discuter des enjeux [perçus] de la pilule préventive en les ancrant à trois axes centraux : médical, communautaire et éthique. L’objectif étant de souligner les aspects dits « hypocrites » promulgués par certains à propos de la prophylaxie pré-exposition.

L’article tente donc une analyse d’une peur grandissante – soit la naissance d’une nouvelle injonction communautaire : le sujet homosexuel séronégatif se devant de prendre une prep. À partir de son auto légitimation éthique dite « non moraliste », une thèse est invoquée : le « consumérisme sexuel » comme grand mal contemporain chez nos frères. À cela, il faudrait une grande « révolution du désir homosexuel ». Là où on s’attend à des propositions audacieuses, la montagne accouche d’une souris :

« Il faut penser une véritable écologie de la sexualité : si on veut baiser à ce volume d’échanges, la seule solution massive c’est la capote. »

Tout ça pour ça ? Quel programme ! Le retour du traditionnel contrôle sanitaire et social version catéchisme actupien (monastère de Paris). Devant ces « constats » anachroniques, effectuons un petit retour historique salutaire. Choisissons, spécialement pour son titre, un livre fondateur paru en 1972, Le désir homosexuel, du non moins célèbre Guy Hocquenghem (p.53-54) :

« Homosexualité et maladie : L’homosexualité n’est pas seulement une catégorie de délinquance, elle est aussi une catégorie pathologique. Au sens de la psychiatrie, bien sûr, mais d’abord au sens physique : si drogue et homosexualité sont généralement citées ensemble dans les discours officiels, c’est qu’elles semblent occuper la même place de dégénérescence. 

Les maladies vénériennes paraissent occuper dans l’idéologie paranoïaque au sujet de l’homosexualité la place principale. Les mesures anti-homosexuelles de 1960 sont légitimées par une campagne de presse qui brandit le spectre de la recrudescence de la syphilis. Dans Le Monde de 1961, M. Chenot, ministre de la Santé publique, déclare à propos de la recrudescence des maladies vénériennes : « En réalité, les causes en sont de deux autres : résistance accrue des microbes aux antibiotiques ; développement considérable de l’homosexualité dans tous les pays… Comment lutter contre cette recrudescence ? En aggravant les peines appliquées aux homosexuels…  »

La question se pose : en publiant cette perle anti-sexe, Yagg cautionne-t-il une nouvelle ré-intériorisation de l’idéologie homophobe décriée à l’origine de la libération homosexuelle ? En utilisant la sacro-sainte science de la prévention (et sans en questionner les a priori épistémologiques adossés à une « science du comportement »), l’auteur explicite la dure réalité des maux de l’homosexuel contemporain :

« La situation sanitaire et affective de beaucoup de gays est difficile : solitude, polytoxicomanies, rejet familial, homophobie très active ces derniers temps, sexualité consumériste institutionnalisée et souvent vécue comme une fatalité, etc. Arrêtons de confondre jugement moral et jugement critique/éthique. Il s’agit de rappeler que le multi-partenariat et les drogues pratiquées à un certain niveau conduisent souvent à des comportements sexuels à risques majeurs. Cela ne veut pas dire que le multipartenariat ou les drogues sont à bannir, mais que dans certaines circonstances et à un certain niveau de consommation, ces comportements mettent en danger l’individu mais aussi la communauté.

Nous disons simplement qu’une des pistes de la prévention qui n’a pas été explorée, c’est d’interroger le consumérisme sexuel, tout particulièrement quand il se double d’un consumérisme médicamenteux, et d’accepter qu’il y a urgence à réinvestir la part sensible du désir et de la sexualité. Bien sûr on peut baiser sans affect : mais alors on baise avec quoi ? Nous avons fait notre révolution politique, notre révolution sexuelle reste à inventer. »

Un tel appel fait peur dans le contexte actuel. À quels contrôles et quelles oppressions en appelle-t-il ? Bien que l’auteur tente une référence à Foucault, il ne l’a clairement pas compris… [2] Si ce nouvel objet de révolution devient l’« affect » – en réponse à l’idée de « sexualité désincarnée » – affirme-t-on que les relations des hommes de nos communautés sont nécessairement dépourvues d’affect ? Quel en est alors le modèle ? Les désirs hétéronormés ? Alors là… quelle révolution !

La stratégie discursive de ce genre de texte converge vers le même ethos décrié pendant les premières années de la crise sida : un discours public servant à établir un système de jugement et de discipline des corps. Le projet : établir des bonnes et des mauvaises raisons derrière le recours à une prep. La même formule : réifier des bons et des mauvais gais… comme au temps du bareback. Bref, avec Cédric Érard, on souhaite régresser directement à la préhistoire du sida alors que même Didier Lestrade avoue dans un de ses textes récents qu’il lui arrive de pratiquer la baise sans capote.

Force est de constater que les grandes révolutions souhaitées par les activistes sida des années 1980 n’ont pas permis d’engendrer cet autre monde. Ce « consumérisme » ne serait-il pas le reflet sociologique de toutes les sociétés occidentales… et non uniquement d’une « micro société gaie » dont les contours ne sont d’ailleurs bien commodément jamais définis par ceux qui la pointent du doigt ? En quoi la présence ou l’absence de la technologie des preps aborderait ou même « réglerait » cette description des grands « problèmes » socio-sexuels ?

L’auteur en appelle à « penser une véritable écologie de la sexualité ». À l’évidence il ne connait pas grand chose à l’écologie. En effet la démarche écologique privilégie la diversité, l’utilisation de techniques innovantes au plus près des besoins des individus, elle est donc à l’exact opposé de la capote pour tous. Une démarche écologique en santé n’est évidemment pas opposée à l’emploi de la pilule [préventive]. À notre connaissance les écologistes ne disent pas aux femmes « renoncez à la pilule, mettez des préservatifs ». L’écologie politique n’est pas synonyme de régression et d’obscurantisme.

Prep et désirs de malaises

Si l’on revient dans le concret de la vie des gens, en quoi une pharmaco-sexualité à la pilule préventive serait nécessairement désincarnée ? En quoi la prep ne permettrait pas à certains sujets d’exercer un auto-engendrement éthico-bio-sexuel de leurs désirs et plaisirs ? Pour un auteur reprenant 11 fois le terme « encadrement » dans son exposé, le désir [contre]révolutionnaire semble fort clair.

Les questions derrière tous ces débats ne cacheraient-elles pas un malaise ? Nous le posons : est-il réellement possible de définir, cerner et préciser ce qu’est la santé sexuelle ? Une absence de maladie ? Un état d’épanouissement spirituel et corporel ? Un espace efficient d’équilibre entre les différents stress du quotidien ? Un principe d’exploration et de découverte d’un espace inconnu et d’auto-engendrement de soi ? Nous pourrions continuer. Pour sa part, la définition de l’Organisation mondiale de la santé en est la suivante :

« La santé sexuelle est un état de bien-être physique, mental et social dans le domaine de la sexualité. Elle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles qui soient sources de plaisir et sans risque, libres de toute coercition, discrimination ou violence. »

Le malaise que la pilule préventive semble soulever, au fond, c’est qu’elle permettra probablement de rapprocher sexualité, santé sexuelle et le potentiel d’une sexualité plus épanouie pour tous ceux que l’on aura décrits à titre de parias durant toutes ces années. Qui sait, les tradipréventionnistes commenceront à songer à la prep pour eux-mêmes, comme on le voit en ce moment. (Des retournements surprenants sont possibles !) Les autres ITSS (IST) posent des questions de santé individuelle et publique et il est désagréable que ces questions soient instrumentalisées dans un but de morale sexuelle hygiéniste ou comme outil d’un régime de panique sexuelle, voire comme nouvelle cible de terrorisme discursif…

JPEG - 98.5 ko

…mais ça, on s’en doutait et depuis notre création, on en a une certaine habitude presque routinière ! Le sexe sera toujours éminemment plus complexe que la capacité intellectuelle de l’humain à le circonscrire.

Il faut donc savoir raison garder. La pilule préventive apporte une indéniable amélioration dans la protection contre le VIH, certes elle ne protège pas des IST mais là comme nous l’avons déjà écrit ce n’est pas la capote qui est l’outil miraculeux. Il faut mettre en place une véritable politique de lutte contre les IST, avec dépistages, centres de santé sexuelleéducation à la sexualité et autres. Ce serait changer profondément le rapport social à la sexualité, ce que les partisans de la « Manif pour tous » et autres mouvements conservateurs veulent à tout prix interdire. Le reconnaître serait déjà, en soi, le point de départ d’une révolution.

 

Crédit deuxième photo : Khairon (qui est vraiment fier de son affiche et de sa manière de circonscrire la sexualité des gais puisqu’il nous a demandé à la lecture de notre article, de préciser ici qu’il était l’auteur de l’affiche)…

 

[1Nous faisons ici un clin d’œil épistémologique à propos du groupe homophile français Arcadie (1954-1982), qui prônait une attitude discrète, réservée, chaste, hygiéniste et hétéronormative afin de gagner l’honorabilité, la respectabilité, et la tolérance de la société vis-à-vis des pratiques homosexuelles.

[2Nous dédierons un article complet sur ce « biopouvoir qui nous contre-attaque ».