Alors que la pilule préventive gagne du terrain, le temps est venu de s’intéresser au renversement de mentalité qui a entouré le sexe sans préservatif avec la « révolution biomédicale » : de l’infâme barebacker, nous sommes passés à l’altruiste Truvada Whore. En effet, il n’y a encore pas si longtemps, le « bareback » était une abjection qu’il fallait dénoncer comme du terrorisme sexuel : irresponsable et criminel au pire, inconscient et stupide au mieux. Aujourd’hui, les « barebackers » d’un jour – une majorité des gais – comme ceux de tous les jours, ont accès à des stratégies de prévention efficaces. Le traitement efficace pour rendre la charge virale indétectable s’ils sont séropos ; la prep quand ils y ont accès s’ils sont séronegs et souhaitent le rester. C’est grâce à tous les hommes et toutes les femmes qui baisent sans latex qu’on a pu prouver que les traitements antirétroviraux (ARV) comme moyen de prévention de la transmission (tasp) ou de l’acquisition (prep et tpe) du VIH, ça marche ! Les figures du risque les plus stigmatisées de nos communautés forment paradoxalement une part importante du contingent de cobayes/clés de sa possible éradication : sans eux, ils n’y auraient pas eu d’essais biomédicaux sur les nouveaux outils contre la transmission du VIH par voie (homo)sexuelle. De cette (r)évolution, une nouvelle norme est apparue : celle de la prévention biomédicale. Le problème, c’est qu’elle s’est construite sur une fausse prémisse.

 

La prévention biomédicale e(s)t comportementale

Lorsque le rôle des ARV dans la réduction du risque de transmission du VIH  est devenu une évidence, il a bien fallut donner un nom à cette nouvelle réalité préventive en actant sa différence qualitative – chimique – avec la prévention traditionnelle – mécanique – que l’on avait nommée « comportementale ». La prévention « biomédicale » est née. Avec le temps et l’aide des essais biomédicaux, on a compris que dans les deux cas, c’est l’adhérence au moyen de protection en tant que tel qui garantit son efficacité : lorsqu’on utilise irrégulièrement le préservatif ou les ARV, le niveau de protection diminue. Il parait donc évident que la différence qui fonde ces deux terminologies est devenue inexacte donc obsolète : on devrait parler non pas de préventions comportementale et biomédicale, mais de préventions mécanique et chimique, car elles sont toutes les deux comportementales – liées au comportement vis-à-vis de l’adhérence. L’analyse post-bareback a notamment permis de comprendre et combattre l’amalgame entre rapports sexuels à risques et rapports sexuels sans préservatif. Il s’agit maintenant de dépasser le post-bareback en rejetant la fraude constituée par la terminologie préventive actuelle, qui contraint à l’idée que le choix de l’utilisation des ARV comme moyen de prévention serait lié à l’échec préexistant de la prévention comportementale. Bref, si tu as de « mauvais comportements » en n’utilisant pas le préservatif, tu as un deuxième choix, les pilules. Sauf que la prévention diversifiée ce n’est pas ça, c’est le choix dès le départ ! Les gais informés sont de plus en plus nombreux à l’intégrer on va le voir.

 

Pharmadaptation ou la normalisation biomédicale

Une recherche récente [1] a montré qu’aux États-Unis, la moitié des utilisateurs gais d’applications de rencontres socio-sexuelles ont interagi au moins une fois avec un utilisateur de la pilule préventive (43% des séronegs et 62% des séropos) ou un homme vivant avec le VIH ayant une charge virale indétectable (68% des séronegs et 90% des séropos). Cela corrobore les observations empiriques des uns et des autres sur l’apparition successive des statuts « indétectable » et « neg + prep » sur les sites de rencontres. Il s’agit même d’un phénomène identitaire : les utilisateurs français de pilule préventive ont carrément inventé leur endonyme « prépeurs » (rendez-vous sur le groupe facebook PrEP’Dial). L’étude américaine ne dit pas dans quelle proportion ces 668 hommes gais pharma-différents avaient eu des relations avec ou sans préservatif. Cependant, beaucoup d’entre eux auraient pris en compte la prise d’ARV en prep ou en tasp dans leur choix d’avoir ou non des relations sexuelles sans préservatif. En effet, 55% des répondants séronégatifs qui ont eu des relations sexuelles sans préservatif avec un séropo indétectable ou un utilisateur de la pilule préventive, ont indiqué que c’était parce qu’ils savaient que le risque de transmission du VIH était plus faible. De même, les répondants vivant avec le VIH seraient plus susceptibles d’avoir des relations sexuelles sans préservatif avec un séropo indétectable ou un utilisateur de pilule préventive. Les chercheurs conceptualisent même une nouvelle forme de séroadaptation – pharmacologique – qu’ils nomment « biomed-matching » (appariement biomédical) : un prépeur qui a du sexe sans préservatif avec un indétectable, ou deux prépeurs qui ont du sexe sans préservatif ensemble. On parle désormais de « pharmasorting » (pharmasélection) pour ceux qui calculent les risques sexuels en prenant en compte la variable pharmacologique. Bref, la prévention chimique se normalise.

 

Vers une véritable ère post-sida ?

Alors n’est-il pas temps de tirer un trait sur les paniques sexuelles et de nommer enfin la réalité : parce que c’est possible, de plus en plus de gais baisent sans condom – en toute connaissance de cause ! N’en déplaise encore à certains entrepreneurs de morale, qui pensent que le recul du préservatif correspond au déni et à l’insouciance d’une génération, ce phénomène est inexorable et tout à fait légitime, car parfaitement rationnel du point de vue épidémiologique, médical et préventif. Les hommes gais se réapproprient leurs corps, leurs sexes et leurs spermes ! Lorsqu’en plus des chercheurs pensent à élargir la prévention chimique aux autres IST grâce aux antibiotiques, cela ne risque pas de se tarir. Ce qui est certain, c’est que pour vaincre le VIH, il va falloir donner leur juste part de pouvoir aux nouvelles générations dans l’économie de la lutte contre le VIH et revendiquer bruyamment, promouvoir visiblement pour de bon toutes les nouvelles normes préventives. Alors que sur la prep viennent d’être publiées l’actualisation du rapport 2013 des experts français et les déclarations de la principale association canadienne, l’OMS recommande quant à elle depuis peu l’accès à la pilule préventive pour TOUTES les personnes les plus exposées au VIH et au traitement précoce du VIH pour celles qui vivent avec. Désormais, la question de l’accessibilité financière à la pilule préventive, au Nord comme au Sud, doit devenir centrale comme nous le revendiquons depuis 2012.

 

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[1] Newcomb ME et al. “Partner Disclosure of PrEP Use and Undetectable Viral Load on Geosocial Networking Apps: Frequency of Disclosure and Decisions about Condomless Sex”. Journal of Acquired Immune Deficiency Syndromes online edition, doi: 10.1097/QAI.0000000000000819, 2015.