Comme nous l’avons expliqué ailleurs, le bareback est, d’une technique de non-transmission du VIH (sérochoix), devenu un mot courant désignant le sexe sans latex, en passant entre-temps par une idéologie radicale [1] qui s’articulait autour d’un discours opposé à l’aspect injonctif et coercitif de la norme préventive. Il faut prendre aussi en compte la version accusatoire par les tenants de « l’exemplarité » face au virus (cf. Act Up-Paris et consorts). On est donc passé d’une définition étroite à une conception élargie du « Bareback », qui amalgame tous les contextes de rapports sexuels sans préservatif. Il faut dire que les chercheurs en sciences sociales et spécialistes du VIH ont tardé à s’intéresser à ce phénomène polémique et sensationnel, se contentant d’un terme polysémique méthodologiquement inopérant. En conséquence, les individus concernés n’ont pas eu leur mot à dire pendant longtemps. Seule une minorité a osé casser l’omerta, mais son positionnement provocateur l’a socialement et médiatiquement discréditée. Si bien que le sexe sans latex a été très peu appréhendé verbalement du point de vue de ceux qui le pratiquent pendant qu’il était nommé, défini, assigné et souvent condamné par les autres. De ce fait, les définitions varient et l’identification comme barebacker aussi. En France, Jean-Yves Le Talec et Alain Léobon travaillent depuis plusieurs années sur cet objet. Ailleurs, où l’impact des débats autour de cette question a moins ralenti l’intérêt scientifique et le financement d’enquêtes, on a plus de publications sur le sujet (cf. A. Carballo-Diéguez, G. Dowsett, J. Elford ou M. Shernoff).

Barry Adam a publié il y a déjà 4 ans un article sur les notions de responsabilité et de souci de soi à travers les discours de 102 homos torontois qui sexent sans latex depuis plus de 20 ans. Il nous fournit une analyse du bareback qui correspond aux vécus des personnes concernées et pas aux stéréotypes dominants. Des chercheurs de l’université Columbia, de l’Institut Psychiatrique de l’État de New-York et du Centre de Recherche Australien sur le Sexe, la Santé et la Société viennent quant à eux de sortir un article qui procède d’une épistémologie et d’une déconstruction typologique du bareback à partir d’entrevues avec 120 homos new-yorkais – séropositifs comme séronégatifs. Et ils proposent, pour chaque catégorie, de se questionner sur le type de réponse préventive à envisager. La Commission Pialoux-Lert mise en place par la ministre Roselyne Bachelot, sur les nouvelles méthodes de prévention, a commencé ses travaux ; elle va donc devoir s’intéresser au sexe sans latex.

Des définitions… académiques ?

Entre les chercheurs, les militants et les « barebackers » (identitaires ou non), les définitions du bareback[ing] divergent.

Toutes n’incluent pas l’ensemble des orientions sexuelles : le bareback est le plus souvent exclusivement assigné aux homosexuels, le moins souvent à la fois aux hétéros et aux homo/bisexuels, en tout cas jamais à d’autres groupes fortement touchés par le VIH, par exemple vis-à-vis des personnes séropositives dans les pays du continent Africain. Cette assignation exclusive du bareback aux gais provient :

  • à la fois du développement d’un nouvel érotisme dans cette communauté à l’heure où les traitements antirétroviraux ont redonné espoir aux séropositifs (alors même qu’ils réalisaient que le sérochoix n’était pas un danger) ;
  • et par ailleurs, parce que dans les associations désemparées, on reprochait à ces gais, intégrés dans la société et bien informés, de déroger à la norme de la capote pour tous, quelque soit le contexte (séroconcordance ou pas notamment).

Toutes les définitions des personnes concernées interrogées dans les recherches susnommées ne postulent pas comme essentielle l’intentionnalité (c’est-à-dire la recherche intentionnelle d’un rapport sans préso) : sont alors amalgamés tous les actes sexuels sans préservatif, qu’ils soient recherchés, accidentels (rupture de préservatif ou « excitation du moment »), consentis, occasionnels, systématiques, stratégiquement positionnés [2], séroconcordants, ou pas. L’impact de chacune de ces variables, et leurs interactions, sur le « choix » ou non de sexer sans latex est finalement peu décrypté par les chercheurs. Barry Adam a pu constater que « la plupart des barebackers séropositifs ne considèrent pas le préservatif comme nécessaire avec d’autres séropositifs mais primordial avec les séronégatifs » (Adam, 2005 : 6). S’il y a intentionnalité dans la recherche de sexe sans latex, il n’y a pas intentionnalité dans la transmission potentielle de l’infection à VIH, bien au contraire ; ce que d’ailleurs Alain Léobon avait de son côté démontré dans ses recherches sur le bareback et la drague sur l’Internet (Léobon, 2004), ainsi que Jean-Yves Le Talec au travers de ses multiples entretiens (Le Talec, 2004). Le séropositif contaminateur est bien un mythe construit, il relève de comportements pour lesquels on n’a pas de données objectives. Les « plombeurs » relèvent-ils de la légende urbaine ou plus simplement d’homophobie ?

Enfin, même si cela est insolite, toutes les définitions ne désignent pas les mêmes pratiques sexuelles : une fellation sans préservatif est-elle du bareback ? Oui pour certains interviewés, mais pour une écrasante majorité, le bareback est uniquement assigné au coït. Un autre élément est avancé par une minorité d’individus : le fait ou non d’éjaculer dans le rectum (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 56).

Il y a donc un relatif consensus des gais interrogés sur une définition de base du sexe bareback – rapports anaux non protégées par des préservatifs, mais il existe une variation considérable concernant d’autres questions (intentionnalité, pratiques sexuelles, orientation sexuelle). Ainsi, du fait de cette variabilité des définitions de chacun, « toute identification en tant que barebacker apparait trop vague pour être d’une quelconque utilité du point de vue de la prévention en santé publique » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 51).

Jean-Yves Le Talec définit le bareback comme « le choix délibéré d’hommes gais d’opter pour des pratiques sexuelles non protégées » (Le Talec, 2004). Cette définition est celle qui faisait à l’époque quasi-unanimité d’un point de vue académique. Mais un élément nouveau s’est inséré dans le débat : étant donné qu’aujourd’hui « sur un plan individuel, traitement et préservatif ne se distinguent pas au regard du “risque zéro” » (CNS, 2009), il n’y a plus lieu de relier systématiquement la notion de non-protection au non-usage du préservatif. On peut, dans certaines conditions, être tout autant protégé lors d’une relation sans préservatif qu’avec préservatif [3]. Cette systématicité n’est donc objectivement plus pertinente. C’est pourquoi il est préférable de parler « du choix délibéré d’hommes gais d’opter pour du sexe sans latex ». Car le terme « sexe sans latex » est sans connotation, c’est à dire sans médicalisation, sans moralisation, sans politisation… il est juste factuel [4].

Typologie : entre intentionnalité et rationalité RDR

« Il a essayé d’utiliser un préso mais il n’arrivait pas à bander donc il a laissé tomber le condom… Je me souviens m’être senti mal et puis j’ai pensé : ok, je suis où là ? Dans un sauna à Oakland en Californie, est-ce que j’ai l’obligation de dire à ce mec que je suis séropo ? Je ne sais pas si j’ai bien agit ou pas, mais je sais en tout cas que j’étais préoccupé par ça » (30 ans, canadien, séropositif) – (Adam, 2005 : 338).

« Si des gens veulent avoir du sexe non-protégé sans discuter de la protection, je suppose qu’ils sont séropositifs » (30 ans, français-canadien, séropositif) – (Adam, 2005 : 339).

« Et bien, il savait que j’étais séropositif et il était conscient de la situation. Donc je ne me sens pas coupable de cela parce qu’il savait. Il est plus vieux que moi et, tu sais, c’est la situation » (30 ans, latino-américain, séropositif) – (Adam, 2005 : 339).

« J’ai dis – Je suis positif. C’est, tu sais, toi qui vois. Pas de problème. Et il a dit, en fait, il a noté – Je suis actif et donc j’ai moins de risque de l’attraper. D’accord. Et j’ai dis – Bien, c’est ton choix. C’est un risqué élevé. C’est ton choix de toute façon » (30 ans, métis, séropositif) – (Adam, 2005 : 340).

En fait, pour plusieurs de ces hommes interviewés dans le cadre de l’étude torontoise, « le sexe sans latex est justifié au travers d’une rhétorique d’individualisme, de responsabilisation individuelle, de consentement entre adultes et d’interaction contractuelle » (Adam, 2005 : 338). Barry Adam se demande donc « à quel point les messages traditionnels de prévention et les paradigmes de recherches diffusent et renforcent l’individualisme calculé, rationnel, autocentré, compétitif et mercantile qui est de plus en plus constitutif des conduites et des représentations dans l’espace public et privé des sociétés capitalistes développées ». Les entrevues avec ces hommes qui ont abandonné le safe-sex démontrent « comment leurs raisonnements moraux sont intriqués avec le modèle néolibéral de la subjectivité humaine » (Adam, 2005 : 344).

C’est que le sexe sans latex n’est pas un abandon irrationnel ou un échec personnel. Il s’agit d’un ensemble de pratiques contextuelles qui se fondent :

  • sur une distinction entre les comportements qui sont intentionnels et qui pourraient provoquer des transmissions primaires du VIH, et ceux qui ne le sont pas (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 51) ;
  • et la mise en application des savoirs en termes de réduction des risques de transmission du VIH par voie sexuelle : séroadaptation et sérochoix (Carballo-Diéguez et al., 2009) [5].

A partir de ce constat, Carballo-Diéguez et ses collègues nous présentent une typologie à laquelle ils proposent des réponses préventives adaptées à chacun des contextes identifiés :

1) « Les relations anales sans préservatif intentionnelles qui se produisent dans un contexte moins risqué, telles qu’entre 2 individus monogames séroconcordants négatifs ou à l’intérieur d’un couple qui pratique la sécurité négociée ». Aussi, le sexe sans latex « entre des séropositifs [sérochoix] devrait rejoindre cette catégorie ». Les auteurs reconnaissent que cela constitue « un risque en termes d’IST et de surcontaminations » mais qu’il ne s’agit pas là d’une problématique « centrale en terme de transmission primaire du VIH ». Par conséquent, « cette première catégorie requiert une stratégie ciblée de prévention et donc, des approches préventives qui assistent les individus concernés dans l’évaluation et la réduction des risques, par exemple via une éducation visant à atteindre avec succès une sécurité négociée » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 61).

2) « Les relations anales sans préservatif non-intentionnelles, qui ont un impact en termes de transmission primaire du VIH : excitation du moment, rupture de préservatif, relations non-consenties entre des partenaires potentiellement sérodifférents (un “barebacking technique” disent les répondants de l’enquête, car pratiqué par des individus qui ne se définissent pas comme barebackers). En décrivant toutes ces situations comme du bareback, dans des buts préventifs ou de recherche, on mélange un ensemble de contextes sexuels qui n’ont ni les mêmes déterminants ni les mêmes facteurs et qui ne peuvent pas être traitées par des stratégies préventives uniques » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 61) [6].

3) « La troisième catégorie regroupe les relations anales intentionnelles sans préservatif qui pourraient provoquer une transmission primaire du VIH. Elle inclut le « positionnement stratégique » (que le partenaire infecté joue le rôle de réceptif avec un partenaire de statut opposé ou pas), quelle que soit l’éjaculation intra-rectale, qui peut de plus nuancer les risques. La question de la conscience d’un risque sensible est essentielle pour cette catégorie – on fait le calcul du risque et de toute manière le sexe sans préservatif se produit quand même. Il est important de ne pas présumer que l’ignorance ou le manque de connaissance jouent toujours ici un rôle. Enfin, cela inclut les rapports anaux sans préservatif qui ne sont pas dénommés barebacking par ceux qui le pratiquent, les rapports anaux sans préservatif qui sont appelés barebacking, et également les rapports anaux sans préservatif de ceux qui s’identifient comme des barebackers » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 61).

L’utilité de cette typologie se trouve dans sa capacité à attirer l’attention sur les actes qui ont un sens en terme épidémiologique.

Dans la perspective d’une transmission primaire du VIH, les comportements de la première catégorie revêtent un moins grand risque épidémiologique que les deux autres catégories, puisque la première catégorie, par définition, ne provoque pas de nouveaux cas de séropositivité. D’après Carballo-Diéguez, « cela ne veut pas dire que l’éducation à la prévention est inutile pour cette catégorie, mais elle nécessite une éducation différente. Cela inclut des stratégies stimulant une utilisation correcte et cohérente du préservatif, où l’on peut se passer de préservatif dans certaines situations et après avoir pris certaines précautions ; par exemple, le dépistage régulier, la sécurité négociée, le sérochoix et la monogamie séroconcordante » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 61, 62).

« La deuxième catégorie présente à contrario un risque de transmission plus élevé mais dans des circonstances diverses et bien différentes que les deux autres catégories ; elle nécessite ses propres réponses préventives. Éduquer les individus à le comprendre et à développer des stratégies pour gérer une infection potentielle – en utilisant par exemple le traitement post-exposition (TPE) – et qui requiert en tout cas de nouveaux types de services, complètement distincts » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 62).

Reste la troisième catégorie où « les relations anales sans préservatif présentent un risque notablement élevé, et débouchent sur des transmissions intentionnelles. Prenant en compte cette spécificité, il faut, afin de cibler les réponses préventives, qu’elles ne soient pas toutes centrées sur le préservatif, telles que la réduction des risques, le positionnement stratégique, les microbicides (lorsqu’ils seront disponibles) et la prophylaxie pré-exposition (PrEP) » (Carballo-Diéguez et al., 2009 : 62).

Étant donné que la Suisse, la France et l’Allemagne considèrent maintenant le traitement comme un outil de protection à part entière, cette segmentation des conditions d’interactions sexuelles et la diversification des réponses préventives qu’elle appelle devient tout à fait primordiale même si elle doit tout de même être re-questionnée.

Réduction des risques et prévention biomédicale

Le sexe sans latex correspond donc à de multiples situations pour lesquelles la seule injonction au préservatif est inefficace. Seules des stratégies cumulatives de réduction des risques et des dommages (au Québec on dit « méfaits »), par ailleurs connues et pratiquées par les personnes concernées (mais pas forcément actualisées), ont un impact sur la transmission sexuelle du VIH dans ces situations de risque théoriquement élevé. C’est dans cette logique que l’universalité et la gratuité du traitement post-exposition (TPE) ont été obtenues : pour réduire les dommages potentiels. Depuis le dernier avis du CNS, la prévention biomédicale apparait non seulement comme un outil d’une efficacité égale à celle du préservatif, mais surtout elle est le seul espoir actuel et crédible de lutte contre l’épidémie au niveau populationnel. Les moyens de limiter le nombre d’infections à VIH sont multiples et inégaux en termes de réduction du risque de transmission ; mais ils forment autant de barrières possibles face au virus. Reste aux acteurs de prévention que nous sommes à les mettre en scène de manière appropriée : soit se fonder tout d’abord sur les capacités des personnes, construire à partir de là des outils efficients, et informer, expérimenter, évaluer, actualiser. Et l’on peut déjà faire un constat assez simple : à ses débuts, le discours de prévention s’est construit autour d’une logique communautaire – « protégeons-nous du Sida » ; et puis au fil des ans, il s’est individualisé – « protège-toi du VIH ». L’analyse de Barry Adam semble donc juste : les messages actuels de prévention renforcent l’individualisme du modèle néolibéral de la subjectivité humaine (Adam, 2005 : 344). Il s’agit donc de s’interroger sur les causes de ce glissement. Est-elle le fruit d’un décalage (décrochage ?) de plus en plus important des structures institutionnelles et communautaires de lutte contre le VIH par rapport au vécu des gais et la transformation de leurs modes de vie ? Ou est-elle la conséquence d’une mutation plus générale des sociétés capitalistes et plus précisément des communautés gaies elles-mêmes ? Sûrement un peu des deux. Des chercheurs de l’université du Minnesota se sont penchés sur la question, en comparant les changements structuraux observés au sein des communautés gaies de par le Monde. Leur constat est simple :

  • « À l’exception de New York et Londres, tous les participants à cette recherche décrivent leur communauté comme subissant un déclin structurel » (Simon Rosser et al., 2008 : 592).
  • « Ils trouvent que la taille de leur communauté est stable ou en augmentation, en particulier en Europe de l’est » (Simon Rosser et al., 2008 : 4).
  • « Ils considèrent que les quartiers gais disparaissent, les homosexuels s’assimilant au mode de vie banlieusard puisque ces territoires sont moins homophobes » (Simon Rosser et al., 2008 : 592).
  • « Ils perçoivent un déclin dans le nombre et la popularité des bars et des clubs gais » (Simon Rosser et al., 2008 : 592).
  • « À l’exception des villes d’Europe de l’est, ils rapportent une commercialisation galopante de la communauté gaie et moins d’activisme social autour des événements gais » (Simon Rosser et al., 2008 : 592).
  • « Ils estiment la communauté virtuelle de l’Internet quantitativement plus importante que la communauté visible » (Simon Rosser et al., 2008 : 592, 593).
  • « Dans les villes où les unions civiles ont été reconnues depuis un certain temps, le mariage gai est maintenant une question clé » (Simon Rosser et al., 2008 : 593).
  • « Ils disent un déclin de la prévention VIH et des services ciblant les gais » (Simon Rosser et al., 2008 : 593).
  • « Les transformations de la communauté gaie sont considérés comme augmentant la complexité des prises de décisions en matière de sexualité et de risques VIH, alors que l’impact de la prévention diminue » (Simon Rosser et al., 2008 : 593).
  • « L’oppression sociale, le manque de droits et l’épidémie VIH sont vues comme de forts arguments pour un regroupement des gais sur le modèle communautaire » (Simon Rosser et al., 2008 : 593).

Comme la communauté gaie est de plus en plus segmentée, des recommandations uniques en matière de prévention du VIH sont dépassées et contre-productives. Par exemple, « les interventions auprès des plus jeunes doivent être modélisées à partir des expériences actuelles de développement psychosexuel, qui diffèrent de celle des générations précédentes ». Il faudrait donc que « la prévention du VIH envers les gais mette l’emphase sur différentes stratégies pour différentes sous-populations, une mobilisation moins axée sur une base communautaire ». Le challenge « le plus urgent porte alors sur la construction de forts services sanitaires communautaires virtuels » (Simon Rosser et al., 2008 : 596). L’Internet semble alors être le moyen préventif par excellence pour répondre à cette fragmentation contemporaine de la communauté.

Sérofiers !


Références :

ADAM, B. D. (2005). “Constructing the Neoliberal Sexual Actor : Responsibility and Care of the Self in the Discourse of Barebackers”. Culture, Health & Sexuality, vol.7, juillet-août, n°4, p.333-346.

BARRAUD, S. (2009). « Pute » et « barebacker » : analyse comparative de 2 stigmates, Paris : Warning, article sur l’Internet : http://www.thewarning.info/article…..

BARRAUD, S. (2007). De l’inefficace injonction à la norme preventive vers des standards basés sur les expériences intimes…, Paris : Warning, article sur l’Internet : http://www.thewarning.info/article….

BARRAUD, S. (2007). A propos du blog « Confessions (anciennes) d’un actif barebacker », Paris : Warning, article sur l’Internet : http://www.thewarning.info/article….

CARBALLO-DIÉGUEZ, A. VENTUNEAC, A. BAUERMEISTER, J. DOWSETT, G. W. DOLEZAL, C. REMIEN, R. H. BALAN, I. and ROWE, M. (2009). “Is ’bareback’ a useful construct in primary HIV-prevention ? Definitions, identity and research”. Culture, Health & Sexuality, vol.11, n°1, p.51-65.

LÉOBON, A. FRIGAULT, L.-R. (2004). Caractéristique et dynamique d’émergeance d’une communauté gaie bareback sur le réseau Internet français, Montréal : 72ème Congrés de l’Acfas.

LE TALEC, J.-Y. (dir.). (2004). Bareback et prises de risques sexuels chez les hommes gais, rapport de recherche à l’ANRS, Toulouse, équipe Simone-SAGESSE, Université de Toulouse 2-Le Mirail, multigraphié, 250 p.

SIMON ROSSER, B. R. WEST, W. and WEINMEYER, R. (2008). “Are gay communities dying or just in transition ? Results from an international consultation examining possible structural change in gay communities”. AIDS Care, 20:5, p.588-595.


[1Le barebacking idéologique relie radicalement la liberté sexuelle à celle de pouvoir baiser sans préservatif. Elle fait du sexe sans latex une condition essentielle de la sexualité et de l’accomplissement de soi. Cette idéologie radicale s’est construite et a été rendue publique en France lors de la polémique autour des romans de Guillaume Dustan et Erik Rémès.

[2On désigne par « positionnement stratégique » le fait de baiser avec ou sans capote en fonction du rôle sexuel (insertif/réceptif) que l’on pratique. On sait déjà depuis 1983 que les risques de transmission ne sont pas les mêmes selon que l’on est actif ou passif. Dans le positionnement stratégique, c’est donc le séronégatif qui encule sans préso.

[3Même si cela a toujours été vrai entre 2 séronégatifs.

[4On peut d’ailleurs se demander s’il ne va pas s’opérer à court ou moyen terme un déplacement de la norme préventive vers une redéfinition de ce qu’est un rapport à risque. Étant donné que la question du sexe sans latex est essentiellement morale, ce qui pourrait devenir condamnable serait le fait que des séropos restent ignorants parce que non-dépistés : les relations non-protégées seraient donc soit sans capote entre sérointerrogatifs ou sans capote et sans traitements entre sérodifférents.

[5Ce que décrit Le Talec comme « l’échelle de rationnalité » (Le Talec, 2004).

[6Ce que les tradipréventionnistes s’acharnent à faire depuis des années !

Commentaires

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mercredi 16 septembre 2009 à 10h55 – par  GH

Bonjour
J’ai trouvé cet article très intéressant, il reprend bien les enjeux politiques et moraux que posent la définition du terme bareback. Merci à l’auteur !

Mais puisque l’intérêt est d’en débattre, je voudrais souligner trois points qui m’apparaissent moins convaincants :

  • Pourquoi le bareback s’est-il développé dans les communautés gays ? D’accord pour souligner le rôle du changement de contexte thérapeutique et le processus de normalisation de l’homosexualité comme facteurs importants. Mais ce qui en jeu dans la prévention et autour de la question du bareback, c’est la capacité à se doter de règles communes de gestion du risque dans la sexualité. Dans le cas des gays, groupe qui se définit sur la base d’une sexualité commune (avec toutes les limites et les tensions que cela comprend), c’est une question identitaire centrale. Rien d’étonnant donc que cela soit parmi les gays que se sont développés 1) le bareback comme sous-culture de sexualité, 2) les controverses et les discours sur le bareback, qui ont institué ce phénomène comme un « problème de santé », contribuant à le définir bien plus fortement que les barebackers. 
  • Je trouve qu’il y a un petit décalage entre le titre de l’article, qui parait assez alléchant (!), et la reprise des catégorisations proposées par Carballo-Dieguez et al. Je m’explique : si considère qu’il faut passer à une « ère post-bareback », faut-il continuer à proposer des définitions de plus en plus précises du phénomène, indépendamment du point de vue des gens qui s’auto-définissent comme tel ? On gagnerait à mon avis à se distancier radicalement du terme pour en adopter une lecture uniquement compréhensive, c’est-à dire fondée sur l’auto-définition des gays eux-mêmes. Je ne sais pas si les sciences sociales gagnent beaucoup à affiner leur définition du bareback comme phénomène comme le propose Carballo-Dieguez. Pour ne pas me défausser, si je devais retenir une définition, je dirais pour ma part que le bareback est uniquement un processus d’étiquetage : 1) parce que c’est un mode de désignation de pratiques sans préservatif, dont le sens varie en fonction du contexte moral et politique ; 2) parce que c’est un terme qui sert d’auto-définition pour les identités ou les pratiques de certains gays. Je livre cette proposition à la discussion !
  • Enfin, dernier point de désaccord : je partage la proposition de l’auteur quand il parle de la segmentation des communautés gaies. Mais il s’agit plutôt à mon sens d’une segmentation forte ce que signifie l’identité gay pour les uns et les autres (si elle a jamais constitué une identité homogène !). Ces désaccords sont liés à la difficulté de définir du commun autour d’un trait partagé (une sexualité opprimée). Pour être plus claire, cette segmentation identitaire n’efface pas l’utilité de penser des stratégies d’action communautaires, c’est-à-dire basée sur ce que les gens vivent et partagent. C’est d’ailleurs ce qui se pratique, à des échelles micro-sociales, sur les sites internet, à travers des réseaux affinitaires. Parler de stratégies de mobilisation communautaires ne sous-entend pas qu’il y a UNE communauté (cela n’a jamais été le cas), mais qu’il y a toujours une perspective politique à élaborer à partir des vécus homosexuels dans leur diversité. C’est selon moi une perspective politique plus pertinente (mais plus exigeante) que le développement de « services »…
 

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samedi 19 septembre 2009 à 22h51 – par  SB

Cher lecteur,

Votre contribution au débat sur la question est argumentée et constructive.

Comme vous livrez à la discussion la deuxième de vos trois critiques, nous vous répondons avec plaisir.

La fin du titre (« le nécessaire passage à une ère post-bareback »), est en fait une proposition logique suite au constat que l’article va livrer sur les limites sémantiques, conceptuelles et politiques du terme « bareback ». Le post-bareback est une constatation qui nous semble nécessaire, mais qui reste à intégrer maintenant, notamment dans le domaine de la recherche, de la prévention et pour le renouvellement politique de la communauté gaie. L’idée n’était donc pas ici de proposer une explication de ce qu’est ou plutôt pourrait être le contenu du concept de « post-bareback », ce travail est à mener.

Cependant, Warning a déjà commencé à opérer la transformation sémantique qu’exige la pensée post-bareback. Nous parlons déjà depuis quelques temps dans nos textes de « sexe sans latex », car nous pensons que « bareback », « rapports sexuels non-protégés » ou pire « sexe à risque », sont des termes qui sont méthodologiquement inopérants, socialement stigmatisant, médicalement inexacts, et politiquement moralistes. Le premier acte de la pensée post-bareback est alors de proscrire tous les mots qui déforment l’analyse du réel et orientent la perception que l’on se fait des individus concernés vers un jugement négatif. C’est un pas primordial pour, comme vous le soulignez, « se distancier radicalement du terme pour en adopter une lecture uniquement compréhensive, c’est-à dire fondée sur l’auto-définition des gays eux-mêmes ». Oui le bareback est un « étiquetage » social, et pour les raisons que vous avez définies. Ainsi, au lieu d’utiliser le terme de « bareback » quand il s’agit d’un acte intentionnel et revendiqué, identitaire, utilisons plutôt celui de « recherche de sexe sans préservatif » : il est plus difficile de transformer en étiquette un groupe de mots.