Act Up-Paris, dans son dernier numéro d’Action (n°102), a publié un texte qui incrimine l’approche holistique en « santé gaie », et notamment ses promoteurs étrangers et locaux, comme – sans jamais la nommer – notre association Warning.

Le titre – « le nouveau révisionnisme sida » (expliquez moi d’abord, ce serait plus rigoureux, ce qu’est l’ancien… [1]) – est avant tout choquant, voire insultant pour toutes les victimes de l’holocauste. Mais en fait, il synthétise la teneur et la nature du contenu et du style de ce pamphlet, et relaie la pauvreté analytique des concepts néo-conservateurs (genre « khmers roses ») qu’on nous assène trop souvent en ces temps sarkoziens.

En fait, on pourrait résumer le parti-pris paradigmatique de ce texte en se contentant d’en lire uniquement le premier paragraphe. En effet, l’auteur y oppose la « perception » de l’épidémie VIH/Sida à sa réalité. Oubliant d’abord que perception et réalité sont rarement unes et univoques (le pluriel conviendrait mieux), il oublie surtout que le réel n’est pas qu’un procès signifiant, qu’il est aussi signifié, significations, représentations ; donc à la fois réalités matérielles et symboliques. Opposer épidémiologie et sociologie est intellectuellement absurde, il s’agit des deux faces de la même médaille : la maladie. Pire, pour conclure ce premier paragraphe, on pathologise les associatifs et on prend le quidam pour un con qui gobe tout sans réfléchir…

Passons…

On peut lire ensuite une attaque en règle du terme « post-crise Sida ». Pour ma part, j’ai proposé celui de « trans-crise » dans un texte précédent. Mais pour ne pas s’éloigner sémantiquement des anglo-saxons et souligner la nature avant-tout sociologique (la perception du Sida) et physiologique (on meurt beaucoup moins) de ce concept, sans oublier la réalité épidémiologique (stagnation d’une forte prévalence, reprise dans certains cas des contaminations) et psychologique (choc de la séroconversion), il s’agit de trouver une expression conceptuelle plus satisfaisante. Certains s’y sont attelés, comme Michel Setbon : « normalisation paradoxale du sida », même si l’expression n’est pas totalement identique ; voir l’article paru dans Infothek et celui de Martin Dannecker. Voir aussi « Warning se retire de la plate-forme interassociative de prévention de l’infection VIH ».
Au lieu d’attaquer un concept qui n’est pas le fruit d’un fantasme mondialisé ou une volonté perverse de banalisation, mais le résultat d’observations et d’analyses des discours, des représentations et des pratiques de la nébuleuse gaie dans toute sa diversité, l’auteur devrait plutôt s’interroger sur la définition de crise sanitaire qu’il avance comme argument contradictoire, ça ferait beaucoup plus avancer la réflexion.
Si le débat sur ce concept est légitime et constructif, faudrait-il encore comprendre ce qu’il désigne vraiment, non le considérer d’un point de vue réductionniste, dans le but important de le faire cheminer…

Passons…

On arrive ensuite à la partie la plus croustillante, même drôle (c’est déjà ça !) de l’article. L’auteur s’attaque là directement à la santé gaie, sans jamais la définir. Il nous liste une série d’outils à systématiser pour faire de la prévention modernisée, en les opposant à l’approche en santé gaie alors que ces mêmes outils sont des vertèbres du squelette de cette dernière :

Le holisme : comprendre tous les déterminants de la prise de risques sexuels et penser la santé comme à la fois physique/physiologique, socioculturelle et économique. Les anglais du Terrence Higgins Trust parlent de contexte biopsychosocial. Mais à Act Up, on ne lit plus Michel Foucault depuis longtemps.

L’empowerment : renforcement des ressources individuelles, et conséquemment (l’auteur oublie) communautaires.

La contre-expertise : par le croisement dialogique des recherches en sciences sociales avec les recherches épidémiologiques.

Le champ politique : certes, à condition qu’il ne s’agisse pas d’un positionnement stratégique sidacrate mais d’un réel engagement d’objectifs à moyen et long terme en faveur de la défense des droits et des intérêts des LGBT.

L’approche en santé gaie ne constitue donc pas « un déni de l’impact du sida dans notre communauté », au contraire. L’intérêt est que justement le VIH/Sida n’est plus pensé comme c’est trop souvent le cas ici en France essentiellement en terme épidémiologique [2], mais aussi humainement, soit en terme d’impact psychologique, social et économique. Il ne s’agit donc pas « d’évacuer la question du Sida » mais d’élargir ces implications multiples à des questions tout aussi sérieuses et intriquées. Car même si la prévalence déclarée est estimée, à la louche, autour de 10% chez les gais français, le Sida n’est justement pas « indéniablement » le « principal déterminant de santé » homosexuel. Comme la population en général, les cancers, l’usage de tabac et d’alcool, par exemple, sont, du point de vue de la létalité, au moins si ce n’est plus important que la question du VIH/Sida. Ne parlons même pas des hépatites B dont on dit maintenant qu’elles tuent plus que le sida en France. C’est pourquoi je ne m’attarderai pas sur la critique spéculative quasi-paranoïaque que cet article évoque à propos l’enquête de Dialogai en 2002 sur la santé des gais de Genève.

Mais passons…

Dans la dernière partie du pamphlet d’Act Up, les contradictions avec l’argumentaire avancé en première partie, et les jugements de valeurs, s’accumulent. On apprend que le serosorting serait tout compte fait une possible stratégie de réduction des risques. Puis on nous dit que les approches en santé gaie ne « reposent sur rien d’autre qu’une volonté de légitimer le sexe non-protégé ». Encore du mépris pour les associations étrangères et les bénévoles qui donnent de leur temps, alors que le militantisme se doit de ne pas construire une néo-morale ou diffuser des procès d’intentions, mais plutôt d’amener les gens, à l’aide d’une variété de moyens, à ne plus prendre de risques, sans se demander s’ils sont légitimes ou pas.
Finalement on nous explique que « l’épidémie de Sida est considérablement plus complexe »… Ah bon ? Ce n’est finalement plus seulement une question épidémiologique alors ? Il s’agit par ailleurs « d’autreS choseS »… On nous explique aussi qu’il faut s’intéresser à la « question de la charge virale », de « la fréquence des IST », car le VIH/Sida est un phénomène « auquel les comportements participent collectivement »… On découvre que les questions de santé sont aussi des questions inter-subjectives, sociales ! Mieux vaut tard que jamais !
Après un court retour à un débat dépassé, l’auteur en vient à des attaques ségrégationnistes anti-séronegs. Mais qui est séroneg ? De qui parle-t-on ? Est-ce marqué sur le front ? Est-ce que le statut sérologique est corrélé à l’intelligence ?

Passons, passons, s’il vous plait ! Car il y a pire encore…

Puisque en guise de conclusion on nous explique que « seulement une minorité de gais est en rupture totale vis-à-vis de la prévention ». Ca veut dire quoi ? Que quand on n’est pas majoritaire et normatif on peut crever ? Qu’un tiers des homos – grosse minorité tout de même – qui déclarent avoir eu au moins une relation anale non-protégée peuvent crever ? Et pour finir, le plus affligeant, cette dernière phrase : « Plutôt que de proposer un discours à coup sûr populaire qui annoncerait qu’on peut bien baiser sans capote, ne serait-il pas plus judicieux de conforter celles et ceux qui continuent de mettre la capote, celles et ceux qui souhaitent rester séronégatifVEs ou des séropositifVEs qui refusent de participer à la diffusion de l’épidémie… ». Certes pourquoi pas, mais cela laisse sous-entendre que les autres ne sont que des assassins… Là, Act Up continue de répandre l’image du séropositif meurtrier [3]. Porte ouverte à la stigmatisation et la criminalisation…

Bref, vous l’aurez compris, tout ça n’est pas très sérieux !

Est-ce parce qu’Act Up-Paris ne fait pas le meilleur travail en matière de prévention [4] qu’ils reprochent à d’autres de faire ce qu’ils ne font pas tout en tentant de faire croire que les autres ne le feraient pas ou mal ? Mais bon, cela fait déjà plus de deux ans que Warning à entamé ce travail de ré-évaluation et d’innovation des outils conceptuels et pratiques de prévention…

En fin de compte, les intéressés ne s’y tromperont pas : ils savent ce que sont et ce que contiennent les nouvelles approches et les nouveaux concepts en santé gaie, ils savent ce qui est bon pour eux, et pour leurs amour(eux), quelque soit leurs sérologies ou leurs (en)vies… ils ne sont pas si cons que ça les pédés !

 

Face aux perpétuelles plaintes de certains à propos de la démobilisation associative vis-à-vis de lutte contre le VIH/Sida, Warning a justement voulu, en organisant la conférence « VIH et santé gaie » en novembre 2005, montrer qu’on pouvait la contrer. Il suffit d’apporter des approches nouvelles qui intéressent. C’est pourquoi il y a eu un public important à la conférence et des débats denses. Quand on fait quelque chose de pertinent, les gens reviennent. Quand on se répète, qu’on ressasse des pseudos dogmes avec des équations stupides, les gens fuient.

 

[1L’ancien « révisionnisme » étant le déni du lien entre le VIH et le Sida dont la figure de proue est Peter Duesberg très écouté en Afrique du Sud. Ou encore le Sida qui serait notamment la cause d’une mauvaise alimentation (on propose des régimes à base de jus de citron et autres stupidités du genre). Voir par exemple le site virusmyth ou encore le site d’Act Up-San Francisco (note du claviste).

[2Il suffit de voir quel est l’organisme qui gère les enquêtes presse gay et baromètre gay et le choix des indicateurs mis en valeur.

[3Sur ce thème, voir le livre de Christophe Brocqua Agir pour ne pas mourir ! Act Up, les homosexuels et le sida, Paris : Ed. Science Po, 2006.

[4En même temps, le but 1er d’ Act Up n’est pas de faire de la prévention.