C’était ma première intervention dans une conférence publique en tant que doctorant en sociologie et homosexuel, dans une table ronde intitulée « Diversité et VIH ». J’ai tenté d’esquisser les facteurs culturels et sociaux qui pouvaient affecter la santé et le bien-être des homosexuels beurs et Maghrébins en France (voir article). Je retiens plusieurs choses de cette conférence.

D’abord, l’expression « post-crise sida » [1]. Expression discutable et discutée qui pourrait choquer le jeune militant que je suis. Si la baisse des contaminations et du nombre de morts cette dernière décennie par rapport aux précédentes est un fait dans les pays occidentaux, que l’état de crise est à première vue derrière nous, je ne peux adhérer d’un point de vue sémantique et sociologique à cette expression. En effet, qui dit « post » dit « passé ». Cette crise est passée pour qui ? Pour ceux qui ont précisément vécu LA crise. Pouvons-nous honnêtement utiliser ce préfixe alors que la reprise des contaminations ces dernières années touche principalement des populations qui n’ont pas été atteintes par les années noires, pour des raisons aussi multiples que l’âge, le sexe, la race ou l’origine ethnique, et dont l’incidence de contamination VIH est aussi élevée que sur le continent africain (qui lui, ne dispose pas des moyens de luttes institutionnels et communautaires dont nous jouissons) ? Si la crise est passée pour la communauté Gay, il semble qu’on ne puisse pas dire que la crise soit passée pour les communautés gaies, les communautés LGBT. Nous ne sommes pas entrés dans une post-crise, mais plutôt dans une transformation de la crise, une « trans-crise ». Car pour les migrant-e-s, les minorités ethnique et transgenre ou même les jeunes, la crise n’est pas finie, il semble plutôt qu’elle commence. Bien sûr il n’y a presque plus de morts, mais la séroconversion reste une période de crise qui, d’un point de vue de la santé mentale et du bien-être en général, nécessite toujours autant notre attention.

Ensuite, c’est la polémique autour de la Réduction Des Risques comme adaptation pragmatique au relaps et au bareback qui m’a paru surréaliste. C’est sur cette notion que la conférence a vu apparaître ses plus vives tensions. Act Up – Paris, fidèle à son discours historiographique et ses zap spectaculaires a pu exprimer avec toute la vigueur qu’on lui connaît ses désaccords. Mais pour quoi ? Pour spéculer sur des chiffres dont nous ne pouvons pas nous passer puisque c’est les seuls que nous possédons ? Pour culpabiliser autrui avec une rhétorique moraliste qu’on a plutôt l’habitude d’entendre dans la bouche des hétérosexistes convaincus ? Pour ignorer par angélisme naïf la diversité des comportements et des plaisirs sexuels ? Pour rester accroché à un discours normatif et à une méthode qui n’est plus productive ? Mon dieu, j’étais atterré.

Comment peut-on penser objectivement le VIH, une maladie dont la réalité n’est pas seulement physiologique, mais aussi psychologique, sociale, culturelle, raciale, ethnique, sexuelle, de genre, financière et politique, quand on la réduit comme le fait Act Up – Paris à une simple capote même pas parfumée ? En jetant des boîtes d’anti-retroviraux sur un activiste américain, homosexuel et séropositif, parce qu’il témoigne sur le fait qu’il baise consensuellement sans capote, alors qu’il a dans son pays contribué activement à la lutte contre le Sida et n’a jamais nié ni l’efficacité ni la nécessité du préservatif, on est face à une absence d’éthique ahurissante et inadmissible [2]. Mais surtout, au-delà de l’odeur d’anti-américanisme primaire, on est face à une vision exclusive de la prévention, qui pour le coup exclut tous ceux qui ne sont pas en mesure, pour des raisons morales, culturelles, d’exclusion socio-économique et de ségrégation territoriale, d’être efficacement touchés. Pour pouvoir prévenir, à défaut de savoir guérir, il faut écouter l’autre, quel qu’il soit. C’est à partir de l’analyse du réel dans sa complexité que l’on construit une politique productive qui tient compte de l’intérêt collectif et des réalités individuelles, des prises de risques statistiques face à des prises de risques personnelles. C’est par la multiplication des témoignages que l’on peut saisir la diversité LGBT et construire, quels que soient leur nombre, les divers outils qui pourront répondre efficacement aux diverses situations sociales qui affectent la santé et le bien-être des communautés concernées !

Pour finir, je tiens à évoquer ma perception sociologique vis-à-vis de cette conférence. Si l’action associative et le militantisme sont logiquement construits par et à travers l’auto-support avec des résultats positifs indéniables, il semble que ce soit aussi un facteur qui limite les possibilités d’adaptation aux évolutions socioculturelles et aux nouvelles réalités épidémiologiques. En effet, de la même façon qu’on peut expliquer l’expression « post-crise Sida » par le fait qu’elle soit « gay-centrée », il semble que les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui en France à réévaluer et à réorienter nos actions communautaires, au-delà de l’obscurantisme de certains, soient aussi dû au faible renouvellement générationnel et au manque de diversification sociale du monde associatif LGBT.

Alors comment repenser des méthodes préventives, des postures analytiques et des discours politiques aujourd’hui objectivement moins efficaces, en vue de comprendre la trans-crise VIH/Sida, et de se donner les moyens de la résoudre ? Justement, en organisant cette conférence internationale, Warning a amorcé la pragmatique et indispensable ouverture intellectuelle qu’il manque à certains, en multipliant autant que possible les points de vue : français, anglais, canadiens, américains, australiens, suisses, jeunes et moins jeunes, blancs, noirs, beurs, riches et pauvres, femmes et hommes, transgenre et transexuel-le-s, séropos et séronegs, barebackers, activistes, travailleurs sociaux, scientifiques, intellectuels, etc…. Mais si l’on est honnête, les minorités de notre minorité sont restées malgré tous nos efforts sous-représentées.

On ne peut obliger personne à s’investir dans le militantisme, mais on peut tenter de le faire pour elle, car au bout du compte c’est le faire pour soi et ceux qu’on aime. De même qu’il a fallu des hommes au côté des femmes pour soutenir et faire avancer la cause féministe, nous avons besoin du mouvement historique LGBT pour se soucier du sort des nouveaux LGBT contemporains. Mais pour cela, il faut absolument se penser collectivement comme pluriels et interdépendants. C’est seulement à partir de là que l’on pourra construire une vraie communauté, c’est-à-dire un groupe humain qui ancre ses valeurs et ses actions autour de la solidarité entre toutes ses composantes. Si l’on isole une de ses composantes sociologiques pour des raisons morales, ethnocentriques ou de pouvoir symbolique – comme une châtelaine en mal de prince charmant isolée dans son donjon – on insuffle, on nourrit et on reproduit à l’intérieur du monde LGBT les logiques de segmentation, de ségrégation et de domination qui historiquement structurent et pourrissent l’ensemble de notre société.

Ne soyons pas nos propres bourreaux, unissons nos différents !

 

[1Note de WARNING : L’expression évoquée ici dans l’article se réfère à l’utilisation du terme « post AIDS » par plusieurs intervenants étrangers dans le titre de leurs présentations faites lors la conférence VIH et santé gaie organisée par Warning. Cette expression proposée en 1996 par le chercheur australien Gary Dowsett est communément admise chez les scientifiques et militants. Elle désigne la phase qui débute au milieu des années 90 avec l’apparition de multiples changements dus aux succès de la prévention et à l’arrivée des multithérapies. Cette nouvelle phase de l’endémie de sida en milieu gay a des implications : baisse considérable de la mortalité, espoir d’une vie plus longue pour les séropositifs, réinvestissement dans la vie et la sexualité, moindre participation de bénévoles dans les associations basées exclusivement sur le modèle de l’urgence et renouvellement nécessaire de la prévention du fait de l’augmentation des pratiques à risques. L’expression post-sida ne concerne que certaines populations homosexuelles, blanches, de classe moyenne, bénéficiant des traitements antirétroviraux. L’épidémie de sida avance a des rythmes différents et chaque groupe de population, dans un même pays ou dans différents pays ne vit pas la même période de crise de l’épidémie de sida au même moment. Voir aussi « Warning se retire de la plate-forme interassociative de prévention de l’infection VIH » sur le même site

[2Ecrivain, perfomer et journaliste, Tony Valenzuela a notamment fondé l’association de jeunes séropos Twentysomething Positives (San Diego). Il est l’un des leaders du National Sex Panic Summit organisé en 1997 dans la même ville. Il est aussi un des premiers activistes qui a officiellement discuté de l’intérêt à prendre en compte dans les politiques de prévention VIH/Sida et IST, l’ensemble des pratiques sexuelles (quels qu’en soient les risques) et l’ensemble des facteurs inhibants la vigilance individuelle vis-à-vis du risque (notamment les consommations de substances psychoactives).