En mai 2003 dans un article intitulé « Prévention : dérapage à Reims », les journalistes de Têtu, Xavier Héraud, Christophe Martet et Frédéric Praï écrivaient : « Une association homosexuelle de Reims, s’appuyant sur de pseudo-preuves scientifiques, vient de lancer la chasse aux barebacker », en ajoutant que « Cette grave dérive survient alors que les pouvoirs publics semblent se désintéresser de la lutte contre le sida ». On aurait pu penser que cet épisode avait conduit Têtu à traiter de façon très prudente tout ce qui touche aux relations non protégées. D’autant que Têtu, deux ans auparavant, dans son numéro de mai 2001, n’avait pas hésité à faire paraître, sous la plume de Patrick Thévenin, un article de deux pages (p. 24-25), fort élogieux, sur l’écrivain Guillaume Dustan, où l’on pouvait lire entre autres que « Dustan est un peu la conscience rebelle qui bouillonne en nous ». L’article se terminait par cette sentence, « Les choses ne sont pas toujours aussi simples qu’elles en ont l’air ».
Pourtant cela ne semble plus vraiment être le cas actuellement à Têtu et, du coup, nous éprouvons quelques difficultés à saisir dans le temps la cohérence du propos.

Ce mois-ci, Thomas Doustaly, rédacteur en chef, a choisi d’évoquer dans son éditorial la question des rapports non protégés, dans la dernière livraison de Têtu. Le titre choc, « Stigmatiser ? Pourquoi pas ? » place d’emblée le lecteur face à la brutalité des termes d’un débat devenu particulièrement brûlant depuis les procès successifs de Strasbourg puis Colmar.
La question de la pénalisation de la transmission du VIH est au cœur des débats sur la prévention depuis le procès, et « l’affaire Morat » pour reprendre une expression employée par Thomas Doustaly, occupe une place importante dans la motivation de son éditorial.

Rappelons d’abord les faits. La cour de Strasbourg a condamné à six ans de prison ferme pour « administration de substance nuisible » un homme de 30 ans, Christophe M., qui avait en connaissance de cause contaminé deux de ses partenaires sexuelles par le VIH. Puis la cour d’appel de Colmar a confirmé cette condamnation en janvier dernier.

Si l’appel de l’éditorialiste à la responsabilité dans les relations sexuelles a notre entier soutien, son approche réductrice d’une question éminemment complexe ne nous semble pas aider à la compréhension des termes du débat et de ses enjeux actuels. Pire, ce texte ne peut que pousser davantage vers la pénalisation.

Plusieurs points posent problème dans l’argumentaire :

En premier lieu, Thomas Doustaly met en avant la question des rapports non protégés chez les jeunes gays.
ll avance les résultats de l’enquête Sex-drive, menée par Philippe Adam en 2004, dans laquelle 30% des gays de moins de 25 ans disent avoir fait l’expérience de « pénétrations anales non protégées avec des partenaires occasionnels masculins dans l’année ». Mais auparavant il évoque, dans ce paragraphe consacré aux jeunes gays, l’apparition du bareback puis les pratiques de plombage décrites dans le documentaire californien « The Gift ». Et là nous ressentons un véritable malaise. Peut-on accoler aussi rapidement, incidence élevée de rapports non protégés chez les jeunes et pratiques bareback et « plombage » ? Peut-on passer ainsi d’un documentaire décrivant une situation américaine à une enquête internet française ?

Thomas Doustaly semble mêler ici bareback et relapse. D’ailleurs le dossier consacré aux « jeunes gays en danger » dans Têtu est bien plus nuancé et il met bien en lumière le rôle que joue une fatigue face à l’utilisation du préservatif, dans le relâchement des pratiques de prévention.

Partant de ce chiffre de 30% , l’éditorialiste invite les homosexuels à « regarder la vérité en face ». Mais quelle est donc cette « réalité dure à écrire » que nous, homosexuels, nous nous cacherions ou que l’on nous cacherait ? D’après Têtu « les homosexuels français ont cessé d’être, en tant que groupe, un modèle de responsabilité face à l’épidémie de sida » alors qu’à partir de 1984, année de la création d’Aides et de la prise de conscience de l’épidémie, « la responsabilité et la solidarité ont été les maîtres mots de la ’communauté homosexuelle’ ».

Thomas Doustaly passe abusivement des homosexuels français en tant que groupe à la communauté homosexuelle. Une large part des homosexuels français ne se revendiquent pas comme appartenant à une quelconque communauté homosexuelle. Surtout, Thomas Doustaly réécrit l’Histoire. D’une part, Aides, et ce depuis sa fondation, ne se revendique pas comme une association homosexuelle. D’autre part, bien après 1984, le Sida n’était toujours pas intégré en tant que danger de première grandeur par de nombreux gays. 
Il suffit par exemple de relire le livre de Didier Lestrade, lorsqu’il évoque l’époque de la fondation d’Act Up : « il y avait un tel déni de la séropositivité et de la maladie que les gays ne voulaient même pas être vus en train de lire un bout de papier sur le sida ».
Nous sommes donc avertis, Têtu essaie de nous embarquer dans le monde imaginaire des âges d’or glorieux. Nous savons que l’inéluctabilité de la mort a joué un rôle majeur dans le comportement de protection des gays et que l’arrivée des multithérapies est pour beaucoup dans le relâchement des pratiques de prévention.

Ce détour mythologique a une visée moralisatrice clairement affirmée et assumée. « Nous » serions, aujourd’hui des consommateurs, comme au supermarché, « alors nous nous consommons les uns les autres, sans que le souci de soi ne s’encombre jamais du souci de l’autre, sauf pour connaître ses mensurations ». Mais quel est ce mystérieux « nous » ? les homosexuels puisque c’est le sujet ? ou alors les homosexuels de l’enquête Sex-drive, menée sur le chat de Citégay ? Dans le premier cas de figure on aimerait bien savoir sur quel rapport Kinsey contemporain français Thomas Doustaly s’appuie pour avancer ses philosophiques conclusions sur l’éthos homosexuel actuel. Dans le second cas, il nous est tout de même permis d’émettre quelques réserves sur l‘élargissement du chat de Citégay à la diversité des modes de vie et des pratiques sexuelles des gays.
Mais, tout de même, c’est étrange cette sensation de déjà vu à la lecture de ce pensum sur les gays consuméristes. Allons, vous y avez sûrement pensé, bien sûr, « The End » écrit par Didier Lestrade.

Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais au cas où, voici quelques références. Par exemple à la page 47 : « Mais quand cela s’applique à des individus [les homosexuels] qui passent leur temps à consommer, on se demande vraiment quand ils vont parvenir à un état de satiété », encore pages 64 et 65 : « Les gens n’arrivent pas à s’opposer à ce qu’ils voient dans les sex clubs parce que ça leur fait du mal. Ils y reviennent sans cesse puisque ces sex clubs sont le chemin le plus court vers une sexualité de plus en plus brève. C’est comme un supermarché que vous connaissez très bien » de même, page 108 : « Ce qui importe, c’est le plaisir personnel. Dans l’échelle des valeurs homosexuelles, le risque de contaminer quelqu’un devient moins alarmant que le plaisir tiré d’un échange sexuel ». (The End, Didier Lestrade, Editions Denoël, 2004)

Bien qu’il rende hommage à « l’extraordinaire combat de dizaines de milliers de gays infectés par le virus du sida qui ont lutté et qui luttent encore pour protéger leurs partenaires d’une infection mortelle qui met leur vie en balance », Thomas Doustaly semble ne pas savoir que la grande majorité des gays en France ont des rapports protégés.
Pourtant, ce fait lui éviterait de verser dans des outrances langagières odieuses lorsqu’il écrit, « Comme au supermarché, chaque produit a son rayon, sa valeur, sa date de péremption, et chacun remplit son caddie selon ses moyens. Il nous manquait la traçabilité. En ce qui concerne le sida, cette lacune risque d’être très vite comblée ». Les personnes séropositives apprécieront cette association marketing.
Mais puisque l’éditorialiste de Têtu se chagrine de ce consumérisme gay nous lui suggérons de supprimer de son magazine les photos d’éphèbes aux poitrines dénudées dont il gratifie son lectorat mois après mois. Nous ne savons pas si cette mesure serait vraiment de nature à freiner les ardeurs consuméristes compulsives, mais enfin comme dit le proverbe on n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Thomas Doustaly en vient alors au point crucial de son éditorial, le procès de Christophe M. et sa condamnation à six ans de prison ferme. Il met en cause la notion de « responsabilité partagée ».

Rappelons que cette notion repose sur la coresponsabilité des partenaires dans une relation sexuelle non protégée
A priori nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui lorsqu’il remet en question la responsabilité partagée qui « a vécu ce que vivent les chimères ». Mais il parle à ce propos, évoquant « les associations gay et de lutte contre le sida », de « doxa homosexuelle », qui « refusait sans nuance le statut de victimes aux séropos nouvellement contaminés ». C’est cette position qui est aujourd’hui remise en question avec la condamnation de Christophe M.
Cette façon d’englober toutes les associations homosexuelles au sein d’une position commune est inexacte. Warning, association homosexuelle, n’a eu de cesse d’une part de dénoncer l’hypocrisie autour de la notion de responsabilité partagée dans le cas de transmission du VIH par tromperie ou abus de confiance, et d’autre part de réclamer le statut de victimes pour les personnes ayant été l’objet de tels abus. (1 2 3 4)

Têtu n’a repris aucun de nos communiqués de presse, qui lui sont régulièrement envoyés, et passe sous silence nos textes sur les questions de prévention et de responsabilité, alors même que le journal Libération et le gratuit Illico ont mentionné notre existence et notre position sur ces points (12). C’est donc au moyen d’une torsion du réel que l’éditorial de Têtu peut parler de « responsabilité collective des gays dans la reprise des contaminations par le VIH » et de « doxa homosexuelle ».

Partant de son constat, Thomas Doustaly s’attaque aux « séropos irresponsables », il faut comprendre ici les personnes séropositives qui ont des rapports non protégés. Et le mot est lâché, « Stigmatiser les séropos irresponsables ». Là, plus de point d’interrogation. Ces « séropos irresponsables » ce sont les « barebackers et les inconscients », qui doivent subir notre opprobre. Thomas Doustaly passe sous silence le fait qu’une part importante des rapports non protégés ont lieu entre personnes séropositives ou entre personnes séronégatives et on ne voit donc vraiment pas pourquoi on jetterait l’opprobre sur des personnes qui ne contaminent pas des personnes séronégatives. D’autre part Thomas Doustaly veut-il sérieusement nous faire croire qu’il faut stigmatiser un tiers de ces jeunes gays de moins de 25 ans, inconscients pratiquant le sexe à risque ? 
La stigmatisation comme moyen de prévention voilà une position progressiste et efficace !

Et puis lorsqu’il écrit « nous devons nous reprendre, collectivement, pour enrayer la reprise de l’épidémie. Car, si nous ne le faisons pas, les tribunaux nous y contraindront ». Thomas Doustaly n’envisage donc pas de recours législatif ou judiciaire. Mais il ne nous dit pas comment il compte s’y prendre pour favoriser cette reprise collective. Si son projet de politique de prévention consiste à désigner des boucs émissaires, ce qu’il appelle « des comportements dégueulasses », à la vindicte communautaire alors nous sommes en profond désaccord. On imagine tous les dérapages qu’engendreraient une telle politique, les chantages, rumeurs, diffamations et autres, toutes joyeusetés que certains de plus de 40 ans ont encore en mémoire lorsque l’homosexualité était qualifiée de « fléau social ». Thomas Doustaly affirme que « c’est évidemment stupide et dangereux d’envoyer en prison une personne séropositive », mais on voit bien qu’une telle stigmatisation ne pourrait que conduire au vote de lois extrêmement répressives qui conduiraient inévitablement à des peines d’emprisonnement.

Par son éditorial Thomas Doustaly donne du grain à moudre à tous ceux qui veulent criminaliser la transmission du VIH en tant que telle. Là encore nous avons bien du mal à saisir un fil cohérent dans sa démonstration.

Pour Warning c’est la question de la tromperie, de l’abus de confiance dont sont victimes certaines personnes dans le but d’obtenir des rapports non protégés qui est en cause et qui doit d’abord faire réfléchir les associations.


Il existe bien d’autres pistes en matière de prévention, nous les développons dans nos textes sur notre site et nous encourageons Thomas Doustaly à venir le visiter ou à nous contacter s’il souhaite un éclairage différent sur la politique de prévention. Nous lui répondrons avec plaisir.