« L’éducation comme pratique de la liberté n’est plus une force qui fragmente ou sépare, mais une force qui nous rapproche en donnant une plus grande extension à nos définitions de la famille et de la communauté. » Bell Hooks

Ce texte est une traduction de celui paru récemment dans leNew England Journal of Medicine((vol. 354, #9, March 2, 2006) sous le titre « Improving Health Care for the Lesbian and Gay Communities » (Traduction Azelle pour Warning)

Le jour de mes 40 ans j’ai pris deux résolutions importantes pour ma santé : consulter un nouveau médecin et lui avouer franchement mon homosexualité. Cela peut sembler tardif, mais c’était pour moi un grand pas en avant. Le médecin que j’ai consulté m’avait été recommandé par des collègues. Pourtant j’ai été déçu par le peu de dialogue qui a suivi l’annonce éprouvante de mon orientation sexuelle. Il n’a pas cherché à connaître mon histoire sexuelle et ne m’a pas conseillé de faire le test du VIH. Nous n’avons pas non plus parlé de l’importance de s’immuniser contre les hépatites A et B. Plus récemment alors que je prenais rendez-vous à l’hôpital, une personne du guichet m’a demandé sans discrétion si j’étais marié ou célibataire. Quand j’ai répondu que j’avais un compagnon, une autre employée, assise juste à côté, s’est exclamée assez fort « il est célibataire ». Même si j’ai essayé de prendre les choses avec humour, j’ai été frappé que l’on puisse évacuer aussi facilement une relation importante, et que cela ait un tel effet refroidissant sur mon envie de consulter dans ce service. De mon point de vue de clinicien et enseignant, ces expériences ont été décevantes mais non pas surprenantes. Les formations médicales intègrent très peu d’enseignements sur les minorités sexuelles. Et certains praticiens par ailleurs compétents sont souvent sous-informés sur des questions élémentaires qui sont essentielles si l’on veut offrir à ces populations une médecine de première qualité.

En effet une collègue à qui j’avais parlé de la consternation dans laquelle m’avait plongé mon premier rendez-vous chez le médecin, m’a demandé pourquoi je m’attendais à ce qu’il me parle de l’immunisation contre l’hépatite A. Or depuis 1996, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies a officiellement recommandé ces soins préventifs chez les gays. Si les études et formations médicales mettaient davantage l’accent sur les soins spécifiques aux gays, cette immunisation ne serait-elle pas plus courante ? De telles lacunes dans l’enseignement persistent malgré les nombreux rapports qui montrent qu’il faut accorder plus d’attention à la santé des communautés gay et lesbienne. En 1999 un rapport de l’Institut de Médecine intitulé Lesbian Health : Current Assessment and Directions for the Future (Santé des lesbiennes : estimation actuelle et recommandations pour l’avenir) évaluait l’ampleur des recherches existantes sur la santé physique et mentale des lesbiennes. Il en ressortait que l’on manque de recherche spécialisée sur le sujet. L’étude suggérait qu’une « mauvaise évaluation des risques … peut avoir un effet négatif et sur la capacité des lesbiennes à rechercher des soins, et sur l’accès aux soins eux-mêmes ». De même, d’après Healthy people 2010 un plan sur 10 ans initié en 2000 par le Department of Health and Human Services, les gays et lesbiennes américains sont l’un des six groupes humains des Etats-Unis touchés par des disparités sanitaires.

Malgré cette situation alarmante, les ressources médicales sur lesquelles s’appuient communément les professionnels du soin dans leurs diagnostiques, font peu de cas des questions spécifiques aux homosexuels et bisexuels, quand elles ne les ignorent pas tout à fait. A titre d’exemple, le site Internet d’information médicale UpToDate présente une documentation complète sur les soins gynécologiques des lesbiennes mais il ne propose aucune approche structurée sur les soins des gays. La dernière édition de The Office Practice of Medicine de Branch, manuel de premiers soins publié en 2003, ne mentionne même pas les termes de « gay » et « lesbienne » dans sa table de matière et son index. Les professionnels doivent pouvoir se documenter facilement pour dispenser des soins de première qualité aux communautés gay et lesbienne. Aucun praticien ne peut tout connaître, mais nos sources d’information courantes devraient couvrir les problématiques spécifiques à ces populations.

Il faudrait tout d’abord que la profession soit plus avertie des questions fondamentales de santé gay et lesbienne. On assiste aujourd’hui à une montée des épidémies de MST chez les gays, avec une résurgence de blennorragie, syphilis et chlamydia en plus de maladies auparavant plus rares comme le lymphogranulome vénérien [1]. Toutes ces maladies sont faciles à diagnostiquer et traiter, mais si l’enseignement médical méconnaît les nouvelles tendances épidémiques, il y a peu de chance que les médecins prennent conscience de la nécessité d’ajuster leurs pratiques. Ils doivent également être informés de questions adjacentes et de tendances qui peuvent se révéler dangereuses – comme l’actuel phénomène crystal – afin de pouvoir les aborder efficacement avec leurs patients.

Le CDC a recommandé que la prévention du VIH soit également systématiquement abordée à chaque consultation médicale, afin de toucher les populations les plus exposées [2]. Malgré cela, des études ont invariablement montré qu’il existe une disparité considérable pendant les consultations entre l’évaluation du risque d’infection par le VIH ou d’autres MST, et l’évaluation des risques cardiovasculaires [3]. Dans les deux cas, modifier des comportements potentiellement dangereux reste une gageure. Mais la première étape c’est d’aborder la question. Quel message nous autres praticiens transmettons nous à nos patients, homo ou non, si nous ne tenons pas compte des questions de risque liées aux pratiques sexuelles ? On rencontre les mêmes lacunes dans la plupart des connaissances des professionnels sur les stratégies de prévention des cancers des lesbiennes et des gays.

Les médecins peuvent également jouer un rôle décisif en aidant les patients gays et lesbiennes dans leurs questionnements sur leur sexualité, et en les aidant à faire leur « coming out ». Dans ce domaine le rôle du médecin n’est pas différent de celui de n’importe quel professionnel du soin qui évalue les problèmes de difficulté relationnelle ou de violences domestiques et renvoie le patient vers les services compétents. Que le patient soit un adolescent (qui peut avoir des tendances suicidaires [4]) ou un homme ou une femme d’âge moyen qui commence tout juste à s’identifier comme homosexuel après des années de vie hétérosexuelle (et qui peut se sentir isolé de sa famille et de ses amis), les médecins devraient être conscients des difficultés rencontrées couramment dans ces situations. Les principes de pratique clinique peuvent pourtant rester très simples : poser les questions adéquates et rester ouvert aux réponses sans porter de jugement. Peu de patients attendent de leur médecin qu’il connaisse tous les aspects de la vie gay ou lesbienne. Mais il est important qu’il les questionne sur leur situation, s’inquiète de leur famille et d’autres relations importantes, et les renvoient le cas échéant vers des services d’assistance et de soutien. On devrait finalement chercher à créer un environnement accueillant pour les homosexuels et bisexuels, et tenter de lever les barrières aux soins, qu’elles soient réelles ou perçues. Le recensement des Etats-Unis en 2000 a montré que ces groupes représentent 5 à 7 % de la population dans les grands centres urbains. On a identifié un couple de même sexe à la tête d’au moins un foyer dans plus de 99% des circonscriptions des Etats-Unis. Ce qui faisait en 2000 un total de 594 391 foyers. Si tous les professionnels du soin reformulaient leurs fiches pour intégrer les lesbiennes et les gays (en demandant par exemple le nom d’un parent de l’enfant plutôt que ceux du père et de la mère), se tenaient informés auprès des sources compétentes et s’assuraient que toute leur équipe soit au fait des problèmes gays et lesbiens, cela ferait une grande différence.

En travaillant chacun de notre côté, nous autres médecins ne parviendrons peut-être pas à changer la politique de santé publique. Mais nous devons prendre conscience du fait que nous recevons très probablement des gays et lesbiennes dans nos services, mais aussi des patients qui, même s’ils ne se considèrent pas comme homosexuels, explorent leur sexualité avec des partenaires du même sexe. Nous pouvons tout au moins adapter nos pratiques et travailler en liaison avec les écoles de médecine et les organismes professionnels pour intégrer, à tous les niveaux, plus d’information sur les soins de ces populations. Nous pouvons aussi aider nos patients à mener des vies libres et saines.

 

Médecin gay friendly ?

 

Le Dr Makadon travaille à Boston. Il est directeur de l’enseignement et de la formation professionnelle à l’Institut Fenway, Fenway Community Health ; Il co-dirige les services de médecine générale et de premiers soins au Beth Israel Deaconess Medical Center. Il est également maître de conférence à la Medical School d’Harvard.