Eric Rofes s’en est allé

« Son leadership a énormément contribué à nous aider à comprendre le besoin d’une discussion honnête sur les communauté gays, lesbiennes et transgenres et les questions qui les concernent. Son décès est une perte pour nous tous, une rare voix de vérité »
Loren Ostrow – Los Angeles Gay and Lesbian Center

JPEG - 26.3 koEric Rofes, le leader du mouvement américain de santé gaie s’est éteint le 26 juin 2006 d’une crise cardiaque à l’âge de 51 ans. C’était un ami de Warning et ce fut un privilège de le connaître. Nous l’avions rencontré plusieurs fois, en France et aux Etats-Unis. Volontairement, Eric a pris plaisir à collaborer et nous encourager à faire évoluer la manière avec laquelle on fait la prévention VIH en France. Dans les débuts de Warning, certains s’étaient étonnés des ruptures que nous avions introduites dans nos textes. C’est grâce à Eric que nous avons alors commencé ce travail de remise en question des normes et idées reçues et pouvoir ainsi nous élever au dessus du débat français cadenassé autour du sujet du bareback.

Quand certains crient à l’irresponsabilité ou voient les homosexuels tel un peuple damné voué à sa propre autodestruction par le sida (Larry Kramer et consorts), ce militant des droits civiques et sexuels répliquait par une vision nettement plus généreuse où plaisir, sexe et avenir avaient une place importante. Nous avions fait en 2004 une longue interview d’Eric où il exposait ses idées, notamment la question de post-crise, ou encore l’impact du sida sur les personnes restées séronégatives. Nous publierons prochainement son intervention à la réunion que nous avions organisée la même année aux Mots à la bouche.

Fondateur parfois directeur de plusieurs organisations gays et de lutte contre le sida à Boston, Los Angeles et San Francisco, Rofes vient du mouvement de libération sexuelle des années 70. « Ceux d’entre nous qui se lèvent pour la liberté sexuelle ne sont pas perdu dans une version romantique de l’âge d’or des années 70, ce ne sont pas non plus des hommes avides de bites qui cherchent égoïstement plus de pouvoir et plus de privilèges. Nous avons été décrits de manière spécifique comme des enfants immatures n’ayant pas grandi, on nous a dit que nous devions nous remettre en phase avec le temps présent, rentrer notre fierté dans le pantalon et appliquer nos énergies aux vrais défis auxquels font face nos communautés, ainsi la question des gays dans l’armée ou le mariage. Mais nous pensons qu’un examen rapide de l’histoire du mouvement homo montrera que la libération sexuelle est inextricablement liée avec la libération gay, le mouvement féministe et l’émancipation de la jeunesse. »

Aids inc. en crise

A partir du milieu des années 90, nous avions passé selon lui la phase d’urgence du sida et les gays ne devaient plus être soumis de manière infantile à un discours de crise datant des années 80. Il fallait reconceptualiser le sida, ce qu’il a fait au travers de deux livres à l’impact important, publiés au milieu des années 90 : Reviving the Tribe : Regenerating Gay Men’s Sexuality and Culture in the Ongoing Epidemic (Haworth, 1996), puis Dry Bones Breathe : Gay Men Creating Post-AIDS Identities and Cultures (Haworth, 1998). C’est alors l’occasion d’ouvrir de façon honnête le débat sur l’évolution de la sexualité des gays et notamment celle des séropos.

C’est ainsi qu’il s’inquiète de la pathologisation rampante de l’homosexualité du fait de l’épidémie persistante de sida. « Cette identité pathologique et victimaire, mauvaise conseillère contraint la sexualité des gays » disait-il en ajoutant qu’ « une des manières les plus efficace d’opprimer des gens, c’était via la colonisation de leurs corps, la stigmatisation de leurs désirs et la répression de leurs énergies érotiques. » Rappelons que nous sommes aux USA où les attaques contre les gays, politiques ou physiques sont légions. Mais en France, la question qu’il soulève se pose aussi. En tant que leader dans la lute contre le sida – Rofes n’était pas un novice – il déclare au Village Voice, en 97 : « quand dans les années 80, nous décrivions le SIDA comme une crise, c’était la simple réalité. ce n’était pas du pipeau ou un truc publicitaire. Nous avons eu alors une réponse psychologique et culturelle propre alors que circulaient les rumeurs de décès, l’apparition des lésions sur les corps, l’empilement des cadavres et la fermeture des sex clubs ». Mais pour Rofes, avec l’arrivée des traitements aidant les gens à survivre à cette maladie, la communauté est sortie de ce mode de crise et la prévention doit alors faire de même. Car « si vous éduquez une population de jeunes gays avec l’idée répétée que le sida est la fin du monde et qu’il va vous attraper, comment ces jeunes vont considérer d’autres questions telles que la syphilis, l’abus de substance ou la violence » ? En 99, dans un édito publié dans Bay Windows sous le titre « les gays ne sont pas stupides ou auto-destructeurs », il tonne à nouveau contre les messages de prévention, se répétant à l’identique depuis les années 80. En cela, il est en phase avec les critiques déjà émises par Walt Odets dès 1994. Rofès ajoute : « En représentant volontairement de manière travestie les gays qui organisent leur sexualité et leurs relations en dehors des dictats de prévention basés sur l’approche de crise des années 80, les leaders de la lutte contre le sida ont traversé la ligne… Ils trouvent commode d’utiliser les médias grand public bienveillants, à un moment où le climat public est homophobe et sexophobe, pour diviser les gay entre bons et mauvais ». Ca vous rappelle quelque chose ? Quand en 97, Tony Valenzuela , acteur porno mais aussi jeune militant séropositif aborde la question de la sexualité sans préservatif entre séropos, Eric sera l’un des rares à le soutenir face à l’hypocrisie du monde sida, faussement offusqué devant ce fait. La prévention resta sourde à cette réalité et « pour beaucoup, l’interdit devient désirable, le tabou produit du désir, le retour de l’interdit prend corps et est expérimenté comme une énorme soif ». Pour Rofès, il s’agît d’un vaste mouvement d’amnésie à l’oeuvre quand les leçons de la libération homo se sont perdus dans la panique devant les contaminations répétées. Par conséquent la prévention VIH devait alors être reconsidérée dans une approche plus globale, holistique, valorisant la réduction des risques.

Rofes organisa alors le Sex Pannic Summit en 97 à San Diego en réaction au mouvement homophobe à l’oeuvre aux USA. Il met ensuite en place les premiers sommets américains de santé gaie. Ce qu’il dénomme Aids Inc, qu’on pourrait traduire par Sidacratie, devant alors être réformé ou s’ouvrir, sinon disparaître. Sur ce point, 10 ans après ces propos, il est en passe d’avoir gagné. Du Canada, des Etats-Unis, d’Angleterre ou de Suisse, la santé gaie se développe, prenant le pas sur les approches de prévention sida traditionnelles et mécanistes, et même en France. Au coeur de son travail était donc inscrit le désir de libérer la sexualité des gays d’une identité façonnée par la crise du sida.

A Benjamin Shepard, il écrivit un jour qu’il se sentait comme une sorte d’étrange survivant d’une tempête, qui revenait d’une époque différente. Beaucoup de ses amis étaient décédés. Et en 2005 il lui décrit une expérience : « J’étais récemment à une soirée, comme il y en a où l’on danse beaucoup et où des milliers d’hommes gays de ma ville vont « cabrioler » chaque week-end. J’ai observé la masse de jeunes dans la vingtaine ou la trentaine, torse nu, levant les bras au ciel. Immédiatement j’ai pensé aux oiseaux de mauvaise augure qui critiquent cette population de jeunes gays en tenant le propos suivant : « Je ne me suis pas cassé le cul pendant 30 ans pour créer une culture de la prise de drogue, du sexe sans capote et égocentrique ». Alors je me suis rendu compte de quelque chose, quelque chose de très simple. Comme quelqu’un qui a passé 30 ans à travailler pour la libération homo, la lutte contre le sida et la libération sexuelle, ce que j’ai vu autour de moi était précisément le monde que j’essayais de créer. Quand nous nous sommes battus dans les années 80 et 90 pour protéger les cultures sexuelles gays de la destruction, quand nous avons travaillé à préserver certaines valeurs, telles que l’amitié ou le désir érotique, quand nous travaillions discrètement, derrière la scène, pour s’assurer que certains espaces puissent survivre à la gentrification, aux mesures de restrictions des services publics de santé, nous nous battions pour préserver la capacité des nouvelles générations d’hommes gays à créer des mondes de plaisir et de désir. En regardant autour de moi, cette marée d’hommes qui dansent, j’ai réalisé, malgré toutes ces batailles que nous avions perdues au niveau politique, dans ce qui est dit et dans les médias, que les gays et leurs cultures sexuelles s’étaient adaptés pour survivre, voire prospérer. » Pour Benjamin, le sida inquiétait toujours Rofes, et aucun de nous ne sait comment on va pouvoir en sortir.

Ce soir, j’irai danser.

 

Vous pouvez retrouver Eric Rofes dans la vidéo de son intervention à la conférence VIH et santé gaie de novembre dernier.

Rofes a publié en novembre dernier un article très intéressant sur la santé gaie aux USA dans le journal White Cranes : « Gay Bodies, Gay Selves : Understanding the Gay Men’s Health Movement ».

Cet hommage a été rédigé avec l’aide de ceux multiples parus dans la presse anglophone et notamment Tobe, New-York Times, Los Angeles Time, Bay Area Reporter…

 

Eric Rofes était professeur à l’université d’état californienne Humboldt. Il y enseignait l’organisation communautaire et les techniques de leadership. Rofes s’était impliqué aux tous premiers temps de l’épidémie de sida. Alors jeune militant vivant à Boston, il prit la tête de la Boston Lesbian and Gay Political Alliance (1982/84). Il organisa la première marche et mobilisation massives pour obtenir une réponse gouvernementale à l’épidémie. Il prépara aussi la première brochure de prévention sida pour la ville de Provincetown, une station estivale proche de Boston et branchée gay.

En 1985, Eric Rofes déménagea en Californie et devint directeur exécutif du Los Angeles Gay and Lesbian Community Services Center, jusqu’en 88. Dans cette grande agence de service pour lesbiennes, gais, séropositifs et malades du sida, Rofes supervisa le travail de prévention VIH vers les gays et bisexuels mais aussi les services médicaux, les tests, l’assistance juridique et les conseils aux séropositifs. Il était en même temps l’un des leaders dans la lutte couronnée de succès contre l’initiative visant à mettre en quarantaine les malades du sida (AIDS Quarantine Initiative, 1987). Il s’agissait d’un texte soumis à referendum en Californie, et proposé par Lyndon Larouche. Ce fut aussi pendant cette période que Rofes devint l’un des membres fondateurs de la Los Angeles AIDS Commission ainsi que directeur du 1987 National Lesbian and Gay Health Conference and National AIDS Forum à Los Angeles.

Il fut ensuite partie prenante dans la manifestation historique du 1er juin 1987 devant la Maison Blanche, qui est la première sortie nationale d’ACT UP. Il présida la WAR Conference, une réunion nationale d’urgence des leaders gay et lesbiens pour l’élaboration d’une stratégie politique au moment où il faut se confronter au dédain de l’administration Reagan. En 1989, Rofes quitta Los Angeles pour diriger à San Francisco le Shanti Project, jusqu’en 1993. Cette agence était pionnière. Elle fournit alors une aide amicale, le transport, des logements pour les malades du sida.

Parallèlement, Rofes exerça une activité journalistique, écrivant dans la presse gay des articles consacrés au VIH /sida. C’est notamment dans OUT/LOOK, un magazine, qu’il publia en 1990 un article critique sur la dés-homosexualisation du sida. Eric Rofes a publié plus d’une dizaine de livres dont deux centrés sur le sida où il étudia les effets du VIH/sida sur les communautés homosexuelles aux Etats-Unis. C’est tout d’abord au travers d’écrits passionnants dont Reviving the Tribe : Regenerating Gay Men’s Sexuality and Culture in the Ongoing Epidemic (Haworth, 1996), puis Dry Bones Breathe : Gay Men Creating Post-AIDS Identities and Cultures (Haworth, 1998) qu’il évoqua les idées fortes sur lesquelles nous sommes revenus dans l’interview qu’il a bien voulu nous donner en 2004. Reviving The Tribe est axé sur l’expérience post-traumatique d’une génération qui a souffert des pertes catastrophiques dues au sida tandis que Dry Bone Breathe, plus polémique, insiste sur le fait qu’on ne peut plus gérer la lutte contre le sida à partir du milieu des années 90 comme on l’a fait dans les années 80, c’est-à-dire comme une crise et que le système Aids Inc. doit se réformer.