En une journée, le sida est redevenu l’attraction des pays riches, alors qu’on le croyait oublié quelque part en Afrique. On a ressorti les vieilles momies de l’activisme, les vieux discours, on fait le point sur la prévention qui ne fonctionne plus, on dégaine les menaces, les « je vous l’avais bien dit ». New York 2005, la promo du sida nouveau est arrivée, peut-être pour quelques jours ou pour plus longtemps. En pleine Saint Valentin , tout le monde se déchire. Cette-fois-ci, voici les réactions des gays eux-mêmes. Ils ne sont pas tous d’accord.

Vendredi dernier, les officiels de la santé de la ville de New-York avaient tiré l’alarme, répercutée rapidement dans le monde entier par les médias. Une nouvelle souche de virus, multirésistante a été découverte chez un gay de 40 ans nouvellement infecté. Cet homme, qu’on appelle désormais l’Homme de New-York, pratique le bareback, est amateur de crystal methamphetamine et son état de santé s’est très rapidement dégradé depuis son infection récente.

Les folles s’affolent

Tout commence par un article du New-York Times du 15 février (« Gays Debate Radical Steps to Curb Unsafe Sex »), une attaque en règle contre la communauté gay. Ses membres doivent prendre leurs responsabilités et certains vétérans de la lutte proposent publiquement des méthodes plus agressives pour lutter contre le sida. L’une d’elle consiste à pister ceux qui s’engagent sciemment dans un comportement à risque et essayer de les stopper avant qu’ils puissent contaminer d’autres personnes. Cette idée radicale, semblerait, selon le journaliste du Times prendre force ces derniers mois suite au nombre important de gays infectés malgré les messages les prévenant au sujet du sexe à risque. D’autres idées circulent, comme celle de collaborer avec les officiels de santé pour pister les partenaires de ceux nouvellement infectés. Et c’est parti avec Charles Kaiser, historien inconnu en France, auteur de « The Gay metropolis » ( j’ai préféré à l’époque, acheter Gay New-York de Chauncey) : « une personne séropo n’a pas plus de droit à avoir des rapports non protégés qu’elle n’en a de tirer une balle dans la tête de quelqu’un ». Pour lui, les gays n’ont pas le droit de répandre une maladie souvent mortelle. Il y aurait donc des criminels quelque part ? Le Gay Men’s Health Crisis, sans aller jusqu’à des méthodes aussi radicales, soutient, selon le Times, l’idée d’essayer des méthodes qui auraient été inacceptables il y a quelques années, notamment d’intervenir auprès des personnes qui « font cela à eux et à d’autres ». On n’en saura pas plus. Apparemment c’est de la liberté sexuelle dont il est question. L’idée de fermer à nouveau les saunas, la surveillance des séropos, tout cela ressort d’un coup de baguette magique. Le fait que le taux d’infection reste inchangé depuis plusieurs années, à un niveau élevé (40 000 cas chaque année aux USA) a déclenché un phénomène de frustration importante chez les militants sida, nous dit le Times. Pas étonnant que certains alors proposent des méthodes radicales et crient au nouveau cataclysme.

C’est Walter Armstrong, rédacteur en chef de POZ qui fournit l’explication. La méthode traditionnelle basée sur la peur est au mieux une solution temporaire, spécialement quand aucune épidémie de supervirus ne se matérialise. Armstrong est partisan du tracking des nouveaux infectés, mais pour lui, il existe une large gamme d’actions entre la criminalisation et les messages de préventions creux. Des approches éthiques sont possibles.

Heureusement Walt Odets, psychologue auteur d’un livre génial publié il y a 10 ans dont on a parlé seulement cette année en France, propose une vision moins déprimante et plus constructive : Nous sommes dans une chasse aux sorcières. Il serait plus efficient d’essayer d’identifier les causes qui sous-tendent les abus de drogue et les comportements auto-destructeurs. Il est difficile de vivre dans une société qui rejette les relations homosexuelles et qui condamne les gays ayant des relations hors du couple. Pour lui, les gays prennent du crystal comme moyen anti-dépresseur. 

Avant d’aller si vite sur le fichage et le contrôle des séropos, d’autres méthodes ont été aux USA il est vrai, jetées par la fenêtre. Isaac Weisfuse, commissaire suppléant de la santé à NY rappelle qu’il faut mettre à disposition les préservatifs dans tous les lieux de rencontres ou de sex gay [encore un chantier pipe-life pour le SNEG. ndc.].

On tourne un peu en rond dans cet article du Times, mais on sent bien la tendance. Le journaliste insiste : même si l’alarme lancée sur la nouvelle souche s’avère être fausse, beaucoup d’experts du sida disent que ce n’est qu’une question de temps avant qu’un supervirus émerge. Il faut donc crier au loup, il finira bien par arriver…  En guise d’experts entrent alors en scène Gabriel Rotello et Larry Kramer. 

Et c’est parti donc avec Gabriel Rotello, l’auteur d’un livre intéressant mais critiquable publié en 97 (« Sexual Ecology : AIDS and the Destiny of Gay Men »). Le Nostradamus de la jaquette nous prévient : « nous ne pouvons avoir un ’core group’ (noyau) de personnes baisant avec de nombreuses personnes sans amplifier toutes sortes de MST qui entrent dans le système [1]. »Pour lui, aucun doute, une épidémie renaissante va frapper la population homo dans les prochaines années.« Un peu rapide peut-être. Les données à ce sujet sont encore trop contradictoires pour décider. Pour conclure, Larry Kramer, qui venait de déclarer quelques mois auparavant à l’encontre des gays »vous êtes encore en train de vous tuer l’un l’autre », ajoute dans le Times que l’alerte d’une possible et nouvelle souche VIH virulent a confirmé ses peurs et l’a rempli de désespoir (dixit le journaliste). Pour Kramer, même aux plus mauvais jours de l’épidémie, la prévention ne marchait pas, ce qui était la chose la plus effrayante. Voici une contribution peu foudroyante dont on pouvait se passer mais qui permet de voir que la tendance nouvelles méthodes radicales va de son petit bonhomme de chemin.

Les folles se fâchent

Il est évident que l’alerte sur la nouvelle souche, les propos sur le contrôle des séropos et les citations récurrentes du Times sur la « complaisance » des gays à se contaminer du fait des traitements, les alarmes récurrentes lancées sur toutes ces IST qui circulent et qui révéleraient un comportement à même de permettre une reprise de l’épidémie de sida ont fini par fâcher. C’est vrai que les New-yorkais n’ont pas de bol puisque deux semaines avant l’annonce de la nouvelle souche, on parlait de 2 cas de LGV présents dans la ville, occasion encore une fois de crier à la reprise des pratiques à risques. Il est aussi inquiétant de voir que le nombre de contaminations a augmenté de 11 % chez les gays l’an dernier aux USA. Mais ceci n’autorise pas à dire et faire n’importe quoi :

« Ceux qui pratiquent correctement la recherche auraient du attendre. » C’est en ces mots que Martin Delaney, directeur fondateur de Project Inform, l’une des plus vieille organisations indépendantes de lutte contre le sida fustige l’annonce faite par le département de santé de New-York.

Martin est furieux, les experts de New-york auraient du partager et discuter leurs données avec leurs pairs. Leur annonce alarme sans nécessité le public. Trop peu d’informations sont disponibles et il aurait fallu retourner dans les labos , suivre le patient encore 6 mois avant de dessiner d’aussi dures conclusions (AFP 16 février). Le communiqué de presse de Project Inform est clair : il n’y a rien de neuf dans l’annonce de vendredi. La résistance à 3 classes de médicaments est un phénomène déjà connu. Le message d’alerte envoyé par le département de santé aux médecin serait de plus contradictoire, car s’il est dit qu’ il y a résistance à 3 classes de médicaments, il est aussi dit que le patient répond au Fuzeon et pourrait l’être au Sustiva [2]
. Alors 2 ou 3 classes de médicaments ?
 Et les critiques s’accumulent, notamment au sujet de la dégradation rapide de l’état de santé de l’Homme de New-York. « Nous pensons qu’il est prématuré de conclure que cet événement représente une preuve de la présence d’un supervirus ou d’une souche particulière de VIH, que le patient soit »intraitable« ou qu’il souffrira d’une progression particulièrement rapide de la maladie. » On ne peut pas être plus clair. (source)

Il reste vrai que le crystal meth., utilisé à la fois par les gays et les hétéros est une cause d’inquiétude prise en compte par les associations de lutte contre le sida. Selon le San Francisco Aids project, les gays ou bisexuels qui prennent du crystal ont de 300 à 400 % plus de risque d’être infectés par le VIH.

« Mais n’effrayons pas les gens avec des histoires de supervirus » dit Delaney. « Nous sommes déjà suffisamment flippés, merci, par le VIH lui-même ». 

CHAMP, une organisation sida de New-York a demandé aux autorités de clarifier les faits. Elle avertit du risque de stigmatisation des gays qui pourraient être considérés comme des « usagers de drogues fous, propageant sans y faire attention ou à dessein un virus tueur ». (AFP 16 février).

Le commissaire à la santé de New-York a décrit le cas de l’Homme de New-York comme un appel au réveil pour la communauté gay, et particulièrement pour les consommateurs de crystal meth. « Ce qui serait dangereux, » a répondu le directeur exécutif de CHAMP Julie Davids, « serait que ceci soit un appel pour la communauté gay pour ressentir plus de honte et de haine de soi-même »

Et toujours l’abstinence …

Les militants gays, qui reconnaissent la responsabilité de leur propre communauté dans la promotion du safe sex, rappellent que le gouvernement fédéral a gêné leur bon déroulement en favorisant le message d’abstinence contre l’usage de la capote. 

Michael Carter dans ses commentaires publiés sur le site internet Aidsmap conclut en posant l’hypothèse suivante : l’alerte de vendredi et les réactions qui ont suivi ne sont peut-être pas liée à des questions médicales, mais à l’importance des débats actuels aux USA relatifs à la prévention : abstinence ou approche plus exhaustive (article). Car cette affaire se place aussi dans un climat plus qu’hostile à une prévention claire et responsable, l’administration Bush attaque aussi sur le front du sida rappelant l’ère Reagan et Bush Senior par ses prises de positions obtuses. Cela influe sur les messages et les budgets de ce qu’il est « politiquement correct » de financer publiquement aux États-Unis. Cette influence contamine d’ailleurs l’Europe comme on le voit avec le refus de budgets pour Couples Contre le Sida en France qui s’est vu opposer une approche surréaliste par la fidélité…

Les problèmes relatifs à la prévention et l’infection VIH ne datent pas de vendredi dernier. Et s’il faut faire une bonne prévention, ce n’est pas en paniquant tout le monde au risque de se trouver ridiculisé si l’alarme n’est en fait pas justifiée. L’affaire de New-york est typiquement une approche de la prévention basée sur le modèle de la crise. Et comme un ami américain récemment interviewé par Warning l’a relevé, c’est tous les 9 mois que cela arrive aux USA et cette approche remplace ce que devrait être de la vraie prévention et de la vraie éducation à la santé sexuelle.

 

Comme le fait justement remarquer Michael Carter, il n’y a aucune mention dans les articles publiés par les médias de la récente découverte au sujet de l’épidémie de syphilis chez les gays. De plus, Carter souligne qu’il n’y a aucune référence sur les recherches menées au sujet du comportement sexuel des gays et « l’optimisme » du fait des traitements (voir AIDS : Volume 19(2) 28 January 2005 p 205-207 et notamment l’éditorial).

Pourquoi ces éléments dans le débat sur la nouvelle souche et les comportement complaisants des gays ? Tout simplement parce ce qu’ils donnent des informations essentielles qui montrent qu’il est préférable d’éviter les amalgames et tout mettre dans le même panier. La syphilis a un comportement épidémiologique séparé de l’épidémie de Sida. Ce qui veut tout simplement dire qu’on ne peut rien conclure au sujet de l’évolution de l’épidémie VIH en fonction de ce qu’on observe sur la syphilis. Une revue systématique des articles sur la charge virale et les prises de risques démontre que le lien entre la charge virale indétectable et la prise de risque n’est pas statistiquement signifiant. En d’autres termes, les séropos avec une charge virale indétectable ne sont pas plus engagés dans le sexe non protégé que ceux dont la charge virale est détectable. Il n’y a pas non plus d’association signifiante entre la prise de traitement et le sexe non protégé. À cogiter. Ajoutons à ces points que la dernière IST en date, la LGV, touche très majoritairement les séropos et donc qu’il ne faut pas tout mélanger et traiter chaque problème de santé pour ce qu’il est et pas nécessairement une preuve de reprise d’épidémie de VIH. À crier au loup, certains jouent aux propagateurs de fausses nouvelles et font pire que bien.

 

[1Rotello n’a pas complètement tord puisqu’on peut constater la recrudescence de MST chez les gays, dont la dernière en date est la LGV. Mais de là à conclure à une reprise de l’épidémie de VIH, il y va un peu fort. Et faire ce genre de déclaration dans un grand quotidien et dans un pays très réactionnaire, c’est n’est pas une très intelligent. D’autant plus que les relations en terme épidémiologique entre MST et VIH sont actuellement remises en question (cf Post scriptum du présent texte).

[2A propos de l’aspect multirésistant de cette « super souche » : 
« Genotypic and phenotypic testing demonstrate that the patient’s virus is resistant to three classes of anti-viral drugs : nucleoside or nucleotide reverse transcriptase inhibitors (NRTI), non-nucleoside reverse transcriptase inhibitors (NNRTI), and protease inhibitors (PI).  The strain appears to be susceptible to T-20 (enfuvirtide, Fuzeon) and may be susceptible to efavirenz (Sustiva). The virus appears to be dual-tropic, that is, able to use both CCR5 (R5) and CXCR4 (X4) as co-receptors. HIV variants with tropism for X4 have been associated with rapid disease progression. » (Alerte du New York Department of Health aux médecins )