La prophylaxie pré-exposition fait beaucoup parler d’elle dans les milieux de la prévention du VIH. On en parle de plus en plus dans les médias gais, sur les réseaux sociaux et même dans les médias de masse. Mais qu’en est-il du niveau d’intérêt de l’homme gai moyen ?

Est-ce que l’émergence de profils où des gars s’identifient comme utilisateurs de PrEP sur les sites et applis de rencontre tels que Grindr et Gay411 peut servir d’indice que la PrEP fait maintenant bel et bien partie du contexte de vie sexuelle des hommes gais ? Je suis allé voir sur un de ces sites de rencontre pour voir ce qui en est. J’ai maintenant des données pour trois mois, d’août à octobre 2014.

J’ai choisi BBRT pour vérifier si des gars s’identifient comme utilisateurs de PrEP. En fait, ce sont des intervenants de Toronto qui m’ont mis la puce à l’oreille. Ils me disaient que de plus en plus d’hommes gais leur posaient des questions sur la PrEP après avoir remarqué que des Américains le mentionnaient sur leurs profils (dont BBRT) quand ils étaient en ville pour le World Pride en juillet dernier.

D’abord un peu de contexte. Plusieurs des applis et sites de rencontres n’offrent pas spécifiquement une option pour indiquer son statut sérologique (p. ex., Grindr, Growlr, Squirt, Gay411). On peut bien entendu l’indiquer dans la section de texte. D’autres applis et sites Web (p. ex., Manhunt, BBRT) incluent le statut sérologique parmi les données démographiques qu’on peut indiquer.

BBRT est l’acronyme de Bareback RealTime, ce qui signifie plus ou moins « bareback tout de suite ». Le site est disponible en anglais seulement. BBRT a été créé pour que les hommes séropositifs puissent se rencontrer sans risque de rejet ou de stigmatisation face à leur statut sérologique, comme c’est le cas trop souvent ailleurs. Le site reconnaît qu’entre eux les hommes séropositifs n’utilisent pas toujours le condom. On y retrouve aussi de plus en plus d’hommes séronégatifs qui préfèrent le sexe sans condom. Plusieurs d’entre eux recherchent un milieu moins stigmatisant face au sexe sans condom et des partenaires sexuels séropositifs indétectables, qu’ils estiment moins risqués que des hommes qui se disent ou pensent être négatifs.

De plus, BBRT offre probablement le plus grand éventail d’options pour indiquer son statut sérologique. En effet, on y retrouve 10 options :

• Positive (Positif)
• Undetectable (Indétectable)
• Poz + Other (Positif + autre)
• Negative (Négatif)
• Neg + PrEP (Négatif + PrEP)
• Neg + Other (Négatif + autre)
• Other (Autre)
• Unsure (Pas certain)
• Do not care (Je m’en fou)
• Ask me (Demandez-moi)

Le fait qu’il y ait tant de catégories pour le statut sérologique sur ce site de rencontre dédié au barebacking est significatif. Avouons que c’est pas mal plus nuancé que la plupart des messages de prévention et que les catégories utilisées dans la plupart des études liées au VIH.

Le fait qu’il ait une catégorie « négatif + PrEP » est significatif aussi. De même « indétectable », différent de « positif » tout court.

Alors combien de gars au Canada ont choisi la catégorie « négatif + PrEP » comme statut sérologique ? Voici un tableau qui illustre l’évolution au cours des 3 derniers mois.

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Quelques observations :

• Quoique qu’il y ait très peu de gars qui s’identifient comme étant « négatif + PrEP », le fait qu’il y en ait, point, est significatif. Et c’est pas mal plus élevé que je ne l’aurais pensé, surtout juste pour 1 seul site de rencontre (aussi populaire soit-il ; 10 000 membres au Canada ? Wow !).
• On n’essaiera pas de sur-interpréter des « données » pour 3 mois, mais les chiffres augmentent. Ils ont même doublé en 2 mois.
• Montréal a plus de gars « négatifs + PrEP » que Toronto, une ville plus grande et plus anglophone que Montréal (BBRT est exclusivement en anglais). Pourquoi ? Peut-être parce que :
o La clinique l’Actuel publie des annonces sur la PrEP dans le gratuit gay Fugues depuis quelques mois. En fait les trois grandes cliniques qui desservent les hommes gais au sein du Village (L’Actuel, Quartier-Latin, Opus) incluent maintenant des médecins qui offrent la PrEP. 
o Le Québec est la seule province à avoir publié des lignes directrices sur la PrEP.
o Pour les gens qui n’ont pas d’assurance privée, le Régime d’assurance-médicaments du Québec (RAMQ) couvre la majeure partie des coûts du médicament. Aucune option similaire n’existe en Ontario.
o L’essai clinique Ipergay donne une visibilité à la PrEP à Montréal depuis déjà quelque temps. Aussi faut-il se demander si certains participants à l’essai s’identifient comme étant sur la PrEP, alors que par définition, 50 % d’entre eux reçoivent le placébo et que c’est justement l’efficacité du protocole « à la demande » qui est testé dans l’essai.
• Est-ce que les chiffres pour Toronto vont augmenter plus rapidement lorsque le projet de recherche PREP-5 commencera, ce qui devrait se faire bientôt ?

Voici les catégories d’âge des gars qui se disent « négatifs + PrEP ».

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Comme point de comparaison, voici comment se divise l’ensemble des 9 980 profils canadiens qui existaient en date du 1 août 2014 :

Sous 35 ans = 34.5%
35 à 49 ans = 47.4%
Plus de 50 ans = 18.1%

J’ai choisi cette répartition d’âge en me basant sur les « générations du sida » proposées par le chercheur américain Phillip Hammack. Bien qu’il propose 5 générations, j’ai fusionné certaines d’entre elles pour former 3 générations. Les hommes gais qui ont 50 ans et plus représentent la génération qui a été sans doute la plus directement touchée par l’épidémie du sida. Ils ont vu le début de l’épidémie, ont perdu un grand nombre de leurs pairs et ont probablement le taux de séropositivité le plus élevé. Phillip Hammack divise ces hommes en trois générations distinctes : Génération Stigmate, Génération Stonewall, Génération sida 1. Ceux qui ont 35 à 49 ans correspondent à la Génération sida 2 de Hammack. Bien qu’ils n’aient pas généralement eu la même expérience de pertes personnelles que leurs pairs plus âgés, ils ont grandi en tant qu’hommes gais pendant le début de l’épidémie et ont assimilé le message gai = sida = mort. Ceux qui ont moins de 35 sont la Génération post-sida qui n’a jamais connu un monde sans VIH, qui n’a pas grandi avec la même peur du VIH et du sida et qui a grandi dans un contexte où on retrouve le mariage gai et les clubs d’alliés gai-hétéros.

Quelques observations au sujet de l’âge des hommes « négatifs + PrEP » :

• Les utilisateurs de PrEP sur ce site sont plus jeunes que la moyenne des utilisateurs de BBRT. 
• Ce n’est pas tellement surprenant à mon avis pour plusieurs raisons. Plus la cohorte d’hommes gais est âgée, plus il y a des chances que ces hommes soient séropositifs. Le cruising via les sites Web est plus populaire chez les plus jeunes, très probablement. À mon avis, les plus jeunes sont généralement plus ouvert aux options de prévention autre que le condom, y inclus la PrEP.

Pour le moment, BBRT offre la meilleure option pour avoir une indication de la façon dont les hommes gais s’identifient comme utilisateurs de PrEP sur les applis et les sites de rencontre. Est-ce que d’autres sites et applis vont commencer à proposer un plus grand nombre d’options plus pour identifier son statut sérologique et s’identifier comme utilisateur de PrEP ?

Est-ce que le milieu de prévention du VIH trouvera le moyen de discuter de façon plus nuancée du statut sérologique et de l’éventail d’options de réduction de risque qui sont maintenant disponibles ? En Australie, on vient de proposer un modèle. Chose certaine, pendant que le milieu de la prévention continue d’examiner si et comment ces informations peuvent être présentées aux hommes gais, ceux-ci tentent de donner un sens à ces informations et ils les intègrent à leur vie sexuelle, à leur façon.

Du même auteur sur notre site : Constamment incohérent

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