En 1984, Michel Foucault a énoncé lors d’une entrevue au magazine Advocate:

« [J]e ne suis pas du tout sûr que la meilleure forme de création littéraire que l’on puisse attendre des homosexuels soit les romans homosexuels. » 

À l’époque, on tentait une différenciation entre une sexualité catégorisée médicalement (homosexuel) et l’idée d’une identité issue de la vie sociale. Souvent, on évoquait un nécessaire devenir culturel « gai » dans la réalisation de « soi ». Aujourd’hui, d’autres concepts circulent, comme queer ou genderqueer, pansexuel ou asexuel.

Face à tout cela, 2Fik, considères-tu ton art comme gai? Comment l’inscris-tu dans ton époque?

Je serai ravi et honoré que mon art ne soit relié à aucune orientation, genre ou définition particulière. Les questionnements que je me pose ne sont pas automatiquement des questionnements d’homme homosexuel. La preuve en est que je viens de créer mon premier personnage gai out, en 2016! Mon premier personnage homosexuel, Marco, était, lui, dans le placard. Je trouve que de traiter d’un homme dans le placard est beaucoup plus intéressant et permet d’inventer plus de choses au niveau de sa réflexion personnelle et ses relations sociales, entre autres.

Pourquoi?

Il ne faut pas oublier la vie sociale des gens au-delà de leur sexualité. Personnellement, je ne relie pas les problématiques identitaires à l’orientation sexuelle. La peur du jugement ou du rejet est bien réelle dans les questionnements identitaires d’une personne qui n’est pas out : ses inquiétudes sont au niveau des interactions avec la société. En ce sens, ces enjeux me sont beaucoup plus intéressants que ceux d’un homme out.

De plus, n’oublions pas que nous sommes au Québec. Pour moi, la nature des problématiques d’un mec out sont, à mon sens, les mêmes que ceux du mec hétérosexuel dans la mesure où on en est arrivés aux mêmes droits pour adopter, pour être marié, pour les impôts, etc.

L’égalité viendrait automatiquement avec les droits?

L’œuf ou la poule : c’est la base même de mon questionnement. Est-ce que l’égalité vient avec les droits ou l’égalité vient avec le vécu du quotidien? Personnellement, je considère que lorsque tu as les droits, le quotidien suivra. Évidemment, il y a encore du travail à faire, mettons nous d’accord, ça prendra une ou deux générations. Mais quand tu en arrives au légal, Hello gurl!, c’est réglé! Parce que le plus difficile, c’est le légal.

Pour ma part, j’ai beau avoir été marié, divorcé, avoir une photo d’un être qui m’est cher sur mon bureau, il me reste plusieurs malaises à partager ma vie sentimentale et sexuelle le lundi matin au boulot…

Tu ne peux pas t’attendre à la même ouverture ou compréhension de ta vie sexuelle et affective d’autres personnes. Cette attente me semble erronée. Oui, à la base, on peut se donner comme principe que notre vécu comme homosexuel, homme gai, homme non out, homme en cachette, ou homme en DL, a tout son sens, mais on ne peut pas s’attendre à la même ouverture d’esprit de la part de tout le monde. Ça ne va pas dans le bon sens.

Quel est le bon sens selon toi?

Tu veux te faire respecter? Tu veux te faire comprendre? Joue des codes de la personne en face de toi et injecte-en du tiens. Par exemple, quand je fais face à une situation du style :

– Ah 2Fik, je suis allé au chalet avec mes trois enfants, on a passé une belle fin de semaine. Et toi?

Je réponds:

– Bien, écoute, deux de mes amis ont des enfants. Comme tu sais, j’en n’ai pas. Par contre, j’ai passé du temps avec eux et nous sommes allé voir une exposition au Musée d’art contemporain.

Pouf! Là tu as gagné! Ce qui ramène le concept d’un coming out à l’oriental. [1] Ainsi, dans cet esprit, dire « je suis gai » ne sert à rien : l’acte de revendication doit s’effectuer en continu. Quand vient le temps de parler de ta fin de semaine, au lieu de prendre l’option orgie, par exemple, tu vas prendre l’option souligner que ma vie est différente de la tienne, mais tu me demandes comment c’était, bien je vais te raconter comment c’était. Si, par exemple, la personne te dis : moi, voici ce que j’ai fait, et c’était familial, personnel et mignon, tu ne vas pas lui répondre avec du sexe et des liquides séminaux… Par contre, tu peux lui dire: « Mon amant parisien était en ville et nous avons passé des moments F-O-R-M-I-D-A-B-L-E-S. »

Donc… l’idée est de se mettre au même niveau. Serait-ce simplement dans le registre « des bonnes manières »? 

Non, ça s’appelle de l’éducation populaire! Ce que tu fais n’est pas du même registre de valeurs que celui de l’autre, mais c’est le tiens. Tu l’informes et lui rappelle que sa vie est différente. Par contre, tu ne mets pas cette personne dans une situation de malaise. Parce que lui donner les détails de ton weekend et la séquence de tes activités sexuelles, ça, c’est tomber dans la provocation gratuite.

Parce que tu ne fais pas de provocation dans ton art?

Elle n’est pas gratuite. J’ai du mal à appeler cela de la provocation pour cette raison. Je pousse sur des boutons. Que les gens soient en tabarnak ou pas, je sais sur quels boutons j’ai précisément appuyé et pourquoi je l’ai fais. J’ai le background pour l’expliquer ensuite. Ainsi, il n’y aucun intérêt à énerver les gens sans objectif. Ça me fait passer pour un con, une folle furieuse vide alors que je suis une folle furieuse pleine!

En ce sens, lorsqu’on me dit « ton art est un art gai », c’est le réduire à l’effet qu’il vise une population, ce qui est tout faux! Mon œuvre qui a été la plus vendue s’appelle « La Grande Intendante » et 7 fois sur 10, elle est chez des familles hétéros avec des enfants. J’ai demandé à mes derniers acheteurs (un couple avec un enfant de 2 ans):

– Mais, vous vous rendez compte?

– Oui oui, on sait, on veut que notre enfant grandisse avec cette œuvre. On veut lui ouvrir les yeux sur la réalité d’aujourd’hui.

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2Fik- « La Grande Intendante » (2012)

J’espère avoir l’humilité d’inspirer et d’éduquer les gens à l’idée que le genre est quelque chose qui est en train d’être dépassé. Dire qu’un homme ressemble à ça, qu’une femme ressemble à ça, ou encore affirmer qu’une femme doit être féminine ou qu’un homme doit être viril, c’est totalement dépassé. Si je peux participer un minimum à ce qu’on effectue ce changement social, j’aurai réussi mon coup.

C’est ton engagement, en quelque sorte?

Clair et net. Un engagement radical même! Il y a un mois, j’ai reçu un courriel qui m’a fait pleurer comme une madeleine. Il provenait d’un homme trans me remerciant de mon travail. Il me partageait un témoignage touchant sur une de mes œuvres.

Et là je me suis dit : c’est un homme trans. Cette personne est née femme, cette personne est devenu homme, et moi je projette aussi là-dessus? Moi, cismale arabe né dans une culture macho? Bref, j’ai réussi mon coup! C’est une autre preuve que lorsqu’on essaie de mettre mon travail dans des cases uniquement genrées, des cases  ethniques ou des cases sexuelles, la compréhension n’est pas tout à fait au rendez-vous!

Présentement, je partage un verre de vin avec un être humain qui a une histoire et un cheminement culturellement riche et varié. De façon évidente, il a une forte capacité introspective. Si je te qualifie de postgai, est-ce que le concept te heurte?

Bizarrement, non, ça sonne même plutôt bien à mes oreilles. Dans ma vie, j’ai vécu les préjugés et le rejet à cause de ma couleur de peau, à cause de mes origines, à cause de ma barbe, à cause de mon orientation sexuelle, à cause de ma créativité, à cause de ma sincérité ou de ma naïveté…

Par exemple, j’ai pensé véritablement qu’arriver en maillot de bain de femme une pièce à une Beardrop parisienne ferait rire le monde. Pourtant, je me suis fait incendier toute la soirée! À Montréal, j’ai déjà eu la naïveté de penser qu’arriver avec un hijab et des talons hauts à une Mec Plus Ultra allait faire réagir positivement. Pourtant, des gens que je connais bien se sont tassés de la salle pour ne pas que je leur adresse la parole. Je les ai vu fuir la salle!

Donc… est-ce que je me considère postgai? Si – et je dis bien si – la définition de postgai signifie « être au-delà des définitions sociales en fonction de l’orientation sexuelle », oui, je suis postgai. C’est clair et net. Parce que pour moi l’orientation sexuelle n’a aucune pertinence.

Qu’est-ce qui a encore de la pertinence?

La curiosité, l’intelligence, l’ouverture, l’imprévisible, la capacité d’inclusion, la capacité d’apprentissage… Bizarrement, cette description, c’est ma définition du Québec.

En fait… voilà… Le Québec est postgai! Parce qu’on est arrivé au point où les problématiques réelles ne sont plus gaies, les problématique d’ordre du genre, les problématiques sont trans, les problématiques sont humaines. Je me contre-fiche que tu sois attiré par les hommes ou par les femmes. Si tu considères que tu es trans et que tu n’es pas reconnu à ta juste valeur, bien, fuck that, je vais venir avec toi et on va se battre. Pour moi, il est là le futur, nous on a réglé notre cause. Maintenant mon combat il est pour mes copines et mes copains trans!

Bref, si la définition de postgai sous-entend percevoir les personnes au-delà de leur orientation sexuelle et de se concentrer que sur des questions d’égalité, qu’elles soient sociales, politiques et juridiques ou autres, oui, je suis postgai, clairement.

Ce qui a déjà été la motivation à l’essence de la notion de Queer…

Oui, mais c’est devenu un fourre-tout! On y mélange les problématiques… et… d’une certaine façon, j’ai déjà osé questionner les problématiques du sigle LGBTIA2S+, qui commence à devenir infiniment long et complexe. Je suis très préoccupé du mélange en cours de l’orientation sexuelle au genre et à l’ethnicité. Ce n’est pas la même chose. Mettre au même niveau des combats comme celui de Lavergne Cox ou Jef Elise Barbara pour la reconnaissance des droits des trans à d’autres « combats » comme celui de Joël Legendre et du respect de sa vie sexuelle… Ce n’est pas comparable, faut arrêter de déconner!

En terminant, quel est l’avenir pour les gais de Montréal?

Ah, je n’ai rien à dire là dessus! *Rires* Le Village de Montréal existe, comme The Castro à San Francisco ou le Marais à Paris. J’ai l’impression que ces quartiers ne se redéfinissent pas et qu’ils deviennent des musées de l’homosexualité en décrépitude, surtout The Castro, qui à l’air d’avoir été figé dans les années 80. Ceci dit, il y a un droit d’existence légitime pour ces quartiers-là, notamment pour les jeunes générations qui ont toujours besoin d’un endroit où aller.

Il faudrait peut-être redéfinir les façons de gérer nos interactions avec le reste de la société. On ne peut pas prétendre une seule seconde être inclusif sans l’être! Dans la pratique, la communauté gaie est quasi exclusivement mâle. Les femmes n’ont plus aucune place dans le Village. Si on continue comme cela, on va véritablement rentrer dans un mur.

Au risque de passer pour un utopiste, je rêve d’un monde où il n’y aura plus de termes pour définir le genre et les orientations sexuelles. Pour moi, ça devient foncièrement des choses qui sont non-pertinentes. Si je vois un mec que je trouve beau dans la rue, je lui dit. On me répond généralement « Mais je ne suis pas de ton équipe ». Je réponds alors : « Mais je m’en contre-fiche, tu es beau pareil! ». Si j’ai une personne devant moi dont l’énergie me plait et dont l’esthétique me fait capoter, ça s’arrête-là! L’expression de l’attraction ou de la satisfaction reliée à la séduction sont des choses qui ne se font plus de nos jours.

Ceci dit, je crois que ça devrait être possible un jour. Par exemple, une fois au Château de Versailles, j’ai aperçu un agent de sécurité qui m’a vraiment plus. Je vais le voir: «Salut, juste pour te dire, tu es vraiment sexy, et il faut que moi et toi on boive un verre!». Il me regarde, lâche un soupir et laisse tomber la tête. Se relève et me dit : « Si tu savais comment j’ai envie de dire oui, t’as pas idée. Mais je peux pas, je suis déjà pris. » Il ne m’a jamais précisé s’il était en couple avec un homme ou une femme.

Ce à quoi je réponds : « Ah, c’est dommage pour moi, j’imagine. » Et il renchéri : « Non, c’est dommage pour moi. » Je pars. Il me sourit, et je lui souris… Je vais voir mes amis et je leur ai dit : « C’est exactement pour ça que la vie vaut la peine d’être vécue! »

Merci 2fik!

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2Fik – « Sidewalk F » (2015)

Entretien : Patrick Charette-Dionne

 

 [1] Le Coming out à l’oriental est un concept utilisé par l’artiste pour représenter une approche et une esthétique de l’interaction avec les autres sur son homosexualité. Le souci inclus une préoccupation continuelle de souligner sa différence sans marquer une rupture de codes ou de schèmes culturels avec ses interlocuteurs. Le rapport communicationnel vise à utiliser les repères de l’autre pour construire un dialogue.