Le lundi 06 novembre le Département de Santé Publique de San Francisco a présenté sa campagne d’affichage « Disclosure » attendue de longue date. Illustrée par les images psychédéliques du photographe Duane Cramer, elle met en avant l’annonce du statut VIH comme moyen de prévention. C’est la première fois qu’un organisme de santé publique reconnaît la validité du « serosorting » pratiqué depuis longtemps par la communauté gay et qui consiste à avoir de nombreuses relations sexuelles (parfois non protégées) entre hommes de même statut sérologique [1].

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« En tant que service de santé nous reconnaissons ce que beaucoup dans la communauté gay ont adopté comme une stratégie de réduction de risque » ((« nous reconnaissons ce que beaucoup dans la communauté gay ont adopté comme une stratégie de réduction de risque »)), explique Doug Sebesta directeur de Disclosure Initiative. « En fait notre campagne a été lancée pour aider les gens à prendre des décisions mieux informées. C’est vraiment stimulant et sexuellement positif, il s’agit vraiment de nous armer de plus de connaissances ».

Les affiches colorées de la campagne font partie d’un projet beaucoup plus large, appelé « Disclosure Initiative ». Il intègre des professionnels du soin et de la prévention et des membres de la communauté. Ce projet a pour objectif d’aider les gays à normaliser leurs discussions autour du VIH et l’annonce de leurs statuts. On trouve plus d’information sur www.disclosehiv.org et sur le lien www.hivdisclosure.org.

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La campagne de San Francisco intervient plusieurs semaines après la campagne controversée du Centre Gay et Lesbien de Los Angeles « HIV is a gay disease » (« Le VIH est une maladie homo »), et près de 10 mois après les critiques exprimées par les gays sur l’affiche du Castro District de San Francisco en début d’année : « New year resolution : I won’t infect anyone » (« Bonne résolution pour la nouvelle année : je n’infecterai personne »). Toutes ces campagnes ont été conçues par la société Better World Advertising (BWA) basée à San Francisco, qui s’est attirée de plus en plus de critiques ces dernières années.

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Les critiques qui s’élèvent contre le marketing social VIH (les campagnes de prévention) concernent souvent le contenu des messages. Tandis que pour les commanditaires des messages, soulever la controverse est un signe de succès.((Pour les commanditaires des messages, soulever la controverse est un signe de succès.)) Mais le débat ne se réduit pas à un simple désaccord sur les slogans et les images utilisées dans les campagnes de prévention sida. Au coeur de ces campagnes se trouve un noeud de suppositions ou de conclusions concernant les gays : ils ne parleraient pas assez du VIH.

C’est une conclusion logique d’après Les Pappas, président fondateur de BWA et ancien membre de la direction de la prévention VIH à la fondation AIDS de San Francisco. Pappas mène des Focus Groups (enquêtes qualitatives) sur des hommes qui ont des relations homosexuelles et se dit époustouflé par la désinformation persistante au sein de la communauté gay. Pour lui, c’est la seule façon d’expliquer que les séroconversions continuent.

((« Je crois vraiment qu’il y a un problème avec l’annonce du statut sérologique »))« Je crois vraiment qu’il y a un problème avec l’annonce du statut sérologique. Je pense que certaines personnes ont envie de croire que tout le monde fait ce qu’il doit faire, se comporte correctement et est attentif aux autres, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. Je ne vois pas ce qu’on gagne à dissimuler ou à enjoliver la réalité » dit Pappas qui est fier d’avoir traversé la crise sida en restant séronegatif. « On sait que des gens sont contaminés et certains le sont parce qu’ils ont eu des relations non protégées avec des partenaires séropositifs ».

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Pappas évalue les infections VIH à trois par jour à San Francisco, et cinq à six à Los Angeles. Même s’il pense que la plupart des gays font ce qu’ils faut faire, il croit aussi que « la plupart des séropositifs savent qu’ils sont positifs. Certains l’ignorent mais il y en a qui savent qu’ils sont séropos et se permettent de contaminer d’autres personnes. J’aimerais que les gens soient plus honnêtes, plus respectueux, plus attentionnés. Se faire dépister, dire son statut et utiliser des préservatifs, c’est le respect humain minimum que l’on se doit à soi-même et à la communauté ». Ce modèle pertinent de discussion ne se produit manifestement pas souvent dans la communauté gay, dit Pappas, autrement « Comment [ses contradicteurs] expliquent-ils les infections ? Si tout le monde procédait ainsi, c’en serait fini demain avec le VIH. »

Mais il y a une autre explication. D’après les éducateurs et militants sida de longue date, les gays parlent effectivement du VIH et sont attentifs aux autres, mais le climat post-crise a signifié que davantage de personnes, séropositives et séronegatives, utilisent des approches de réduction des risque et prennent le risque calculé qu’ils sont prêts à accepter. ((La sexualité sans capote est souvent réfléchie, discutée, pratiquée dans un souci de sécurité plutôt que dans l’insouciance)) D’après des critiques du marketing sida, l’évolution de la maladie d’une sentence de mort à une situation chronique, combiné avec la baisse du nombre des taux de contaminations chez les gays, signifie que la sexualité sans capote est souvent réfléchie, discutée, pratiquée dans un souci de sécurité plutôt que dans l’insouciance.

« Le ton de ces campagnes suppose le plus petit dénominateur commun chez les gays. Mais ceux que je connais sont intelligents, fins, subtils, et attentifs aux autres. Ils parlent du VIH et s’intéressent au serosorting et à son arrière plan scientifique. » a dit l’écrivain et militant de Los Angeles Tony Valenzuela. « Avec ou sans la bénédiction des services de santé et des organisations Sida, les gays trouvent le moyen d’avoir la sexualité qu’ils veulent, en prenant moins de risques. Certains ne choisissent que des pratiques orales. D’autres [négatifs] ne choisissent des pratiques non protégées que s’ils sont actifs. Ce n’est pas parce que la situation s’est améliorée que les gens pensent que c’est sans importance. Il y a des gens qui pensent que l’on peut vivre avec le VIH mais qui n’ont pas pour autant envie de l’attraper. Mais à supposer que les traitements continuent de s’améliorer et que la menace du virus baisse, il est raisonnable de penser que les gens prendront des risques calculés pour réduire le danger et se protéger du VIH. »

((En début d’année le service de santé publique de San Francisco a prévu une chute de 10% des nouvelles infections dans la ville pour 2006 par rapport à 2001, avec 20% de baisse du taux de transmission parmi les hommes gays et bi.)) Cette tendance dans la prévention a déjà été reconnue par les défenseurs de la cause anti SIDA : en début d’année le service de santé publique de San Francisco a prévu une chute de 10% des nouvelles infections dans la ville pour 2006 par rapport à 2001, avec 20% de baisse du taux de transmission parmi les hommes gays et bi. Les principales raisons avancées par les associations SIDA pour expliquer un tel progrès sont la baisse de l’utilisation du crystal meth et le développement du serosorting.

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Pappas a lui aussi reconnu au moins par procuration l’efficacité de cette pratique : sa plus récente campagne pour la transparence, au Département de Santé de San Francisco entérine le serosorting – « status sorting » sur les affiches – tout en reconnaissant que les gens doivent être honnêtes et connaître effectivement leur statut pour que cela fonctionne. Mais les affiches elles-mêmes ne vont pas jusqu’à féliciter les gays d’avoir eu l’initiative de cette méthode de prévention depuis des années. Comme le souligne Pappas elles véhiculent l’idée que les gays ne discutent pas du VIH et ne divulguent pas leur statut, bien que les activistes fassent remarquer que la tendance, bien documentée, du sérosorting suppose clairement l’annonce du statut.

((Un concert grandissant des voix qui appellent à la fin du marketing social sur le VIH)) Les messages qui impliquent que la communauté est irresponsable peuvent stigmatiser davantage les gays et ainsi favoriser les nouvelles infections, a fait remarquer Walter Armstrong, ancien rédacteur en chef du magazine Poz, distribué dans le monde entier. Choqué récemment par la campagne de LA « HIV is a gay disease » (« Le VIH est une maladie homo »), Armstrong a pris part au concert grandissant des voix qui appellent à la fin du marketing social sur le VIH.

D’après Amstrong, une telle mesure « pourrait sembler polémique ou même contre-productive en surface … mais je crois qu’au mieux cela nous obligerait, nous et les tenants de la prévention, à trouver des formes de prévention du VIH plus scientifiques, plus innovantes, plus réactives, et qu’au pire cela ne ferait que réduire au silence tous ces slogans qui n’ont toujours été que des truismes, semi vérités ou mensonges manifestes, à commencer par celui de 1986 « Safe sex is hot ». » D’après lui ces campagnes sont toujours à la traîne par rapport à ce que font déjà les gays : « On a dû attendre le milieu des années 90 pour que les grandes associations gays classent officiellement les pratiques sexuelles orales comme à faible risque, alors que les gays n’avaient jamais utilisé de capotes pour les pipes. »

Armstrong est en désaccord avec le sous-entendu du message du Centre LGBT de Los Angeles « HIV is a gay disease » qui « pourrait renforcer l’idée chez les jeunes gays que le VIH est inévitable pour les gays et qu’on n’est pas complètement gay tant qu’on n’est pas séropo. »

((Le militant de San Francisco Michael Petrelis pense qu’il y a aussi un problème avec les campagnes de prévention qui ne prévoient ni mesures de résultats ni marqueurs de succès.))Le militant de San Francisco Michael Petrelis pense qu’il y a aussi un problème avec les campagnes de prévention qui ne prévoient ni mesures de résultats ni marqueurs de succès. L’objectif de la campagne du centre LGBT dit l’un de ses porte-parole, Jim Key, était simplement « de faire en sorte que les hommes gay et bi parlent du VIH. »

Les responsables du Centre ont dit qu’avec cette campagne ils voulaient répondre à la stratégie actuelle de déshomosexualition du VIH, poussée trop loin. D’après eux la dernière Conférence Internationale du SIDA à Toronto a à peine évoqué la transmission homo, et aux derniers Focus Groups de Better World de nombreux gays ont dit qu’ils voulaient voir plus des images d’hétéros avec le VIH et se posaient des questions sur « les bébés nés avec le VIH »« Aucun bébé ne naît avec le VIH à San Francisco. Point. Voilà pour les bébés. » C’est la réponse qu’a fait Pappas.

((La directrice du centre LGBT de LA, Lorri Jean, pense qu’il y a une homophobie intériorisée et inconsciente derrière la volonté de « déshomosexualiser » le VIH.))A Los Angeles 75 % des gens qui ont le VIH sont des hommes gays et bi. La directrice du Centre LGBT de LA, Lorri Jean, pense qu’il y a une homophobie intériorisée et inconsciente derrière la volonté de « déshomosexualiser » le VIH. Elle se dit embarrassée par les critiques faites à la campagne qui viennent en grande partie de militants « sex-positive ». Des critiques qui lui semblent exagérément focalisées sur les réactions qu’a eu la Droite sur cette campagne ou sur la façon avec laquelle un hétéro peut réagir à cette campagne. Ré-associer gays et VIH dit-elle, était destiné à ranimer cet esprit qui à une époque réclamait plus de recherche et de financements pour les populations marginalisées. « Nous sommes devenus en grande partie invisibles dans le monde des politiques du SIDA et des structures de financement… Nous sommes effacés de l’épidémie alors que nous sommes toujours les plus touchés » dit Jean. « A une époque nous aurions réclamé l’attention et la reconnaissance de ces réalités. Aujourd’hui nous réagissons par la peur et le silence. »

Il faut aussi rappeler dit le directeur du personnel du Centre de LA, Darrel Cummings, que la polémique est née en grande partie d’un article du Los Angeles Times qui comportait des inexactitudes : les deux affichages publics n’ont jamais contenu les mots « gay disease », cette formulation était réservée aux annonces destinée à la presse LGBT et l’objectif était de relancer la discussion au sein de la communauté. ((« Replacer le débat sur le VIH dans le contexte culturel de la communauté gay est crucial pour la prévention »)) Replacer le débat sur le VIH dans le contexte culturel de la communauté gay est crucial pour la prévention, dit-il, faisant observer que les termes épidémiologiques comme « MSM » (Men having Sex with Men) n’ont pas d’écho chez les gays qui prennent leurs décisions dans le cadre de leur communauté. Il a ajouté qu’un gay séropo, sur un forum de la communauté, avait avoué que jusqu’au lancement de la campagne il s’était senti isolé lors les manifestations organisées dans la communauté et avait eu le sentiment d’être un intrus identifié comme malade.

Valenzuela dont le groupe issu de la base « Real Prevention », a violemment critiqué dernièrement les efforts de marketing VIH, a précisé que son groupe était divisé sur la campagne de LA. Mais d’après lui, la plupart étaient d’accord pour dire qu’il est contre-productif de mesurer le succès d’une campagne par les querelles internes qu’elle génère dans la communauté.

« [Les responsables du Centre de LA] ont dit que leur objectif était de faire parler les gens. Sur les forums et les meetings auxquels j’ai assisté, les gens parlaient effectivement, mais en fait ne se demandaient pas comment réduire les risques sexuels ou faire de la vraie prévention » a dit Valenzuela. Ce dernier s’oppose aussi au slogan « Own it. End it » associé à la campagne « AIDS is a gay desease », qui d’après lui véhicule le « fantasme » qu’il serait possible de mettre fin au VIH par la seule prévention.

Valenzuela n’est pas convaincu qu’un moratoire serait la solution aux limites inhérentes au marketing de prévention VIH – « on attend peut-être trop de ce média » – mais il aimerait que les affiches arment les gays d’informations utiles à leurs pratiques actuelles, au lieu de leur dire ce qu’ils doivent faire. Récemment une campagne anti-tabac, raconte-t-il, disait à ceux qui voulaient arrêter de fumer qu’ils auraient « besoin d’un programme », ce qui était reconnaître la complexité de cette décision sans recourir à la peur.

C’est exactement l’esprit de la campagne Disclosure Initiative de San Francisco, soulignent les responsables du Département de Santé de la ville. Même Petrelis connu pour son franc-parler – il s’est fait un métier de critiquer ce qu’il appelle « AIDS inc. », [qu’on pourrait traduire par « sidacratie »] – a reconnu les mérites de la dernière campagne de la ville, tout en trouvant préoccupant que l’accès aux données sur le coût du programme n’ait pas été facilité.

Tracey Packer, directrice intérim de la prévention VIH au Departement de Santé de San Francisco a dit qu’elle partageait une grande part des inquiétudes sur le marketing social VIH, et pense que Disclosure Initiative y répond de plusieurs façons. « C’est une bonne chose que nous atteignions notre but » a-t-elle dit.

En attendant le Centre LGBT de LA a lancé cette semaine une autre campagne avec Better World. Elle s’intitule « I am the cure » (« Le remède c’est moi »), une extension de la campagne « HIV stops with me » qui encourageait les individus séropositifs à limiter eux-même l’expansion du virus.

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« Permettez-moi d’être d’un tout autre avis que Better World : les séropos ne sont pas le remède » a réagi un homme sur une liste de discussion autour du thème des campagnes de prévention. ((« Permettez-moi d’être d’un tout autre avis que Better World : les séropos ne sont pas le remède »)) « Le remède est une découverte scientifique qui nous a été refusée en tant que groupe par une première réaction inadéquate et un manque de financements de recherche qui remontent à l’administration Reagan. Les jeunes séropos n’y peuvent rien, c’est le travail des scientifiques et des chercheurs du monde entier dans les domaines des maladies infectieuses, de la médecine et de la biochimie. Même si les hommes séropositifs ont un rôle à jouer dans la prévention des nouvelles infections, ils partagent cette responsabilité avec les séronegatifs qui doivent également se protéger eux-mêmes. »

Traduction : Azelle pour theWarning

 

[1Note du claviste : la définition fournie par l’article n’est pas la meilleure

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