[Republication : www.catie.ca] Nous sommes en pleine révolution de la prévention du VIH. Au cours des dernières années, nous avons acquis de nouveaux outils et de nouvelles informations pour prévenir le VIH, comme la prophylaxie pré-exposition (PrEP) et le fait de savoir qu’une charge virale indétectable réduit considérablement le risque de transmission.

Alors où est l’enthousiasme, en particulier dans les communautés les plus durement frappées par le VIH? Au Canada, les hommes gais et bisexuels ont 71 fois plus de chances de contracter le VIH que les autres hommes. Pourquoi les organismes qui desservent les hommes gais ne sont-ils pas plus nombreux à promouvoir ces nouvelles stratégies de prévention?

Cela est dû en partie au fait que les intervenants doivent composer avec un paysage de la prévention du VIH qui connaît une évolution rapide. Ils tentent de livrer des informations de plus en plus complexes, en matière de santé sexuelle, d’une manière qui soit pertinente aux hommes gais et à leur contexte de vie.

J’ai appris cela en réalisant une série de groupes de discussion et d’entrevues téléphoniques auprès de 30 intervenants à l’intention des hommes gais, à Vancouver, Toronto et Montréal, entre décembre 2013 et juillet 2014. Par cette initiative du Projet Résonance, nous cherchions à comprendre comment les intervenants relèvent les défis soulevés par les nouvelles connaissances sur la prévention du VIH et comment ils font face aux difficultés.

« Je dois le comprendre avant de pouvoir le dire. »

Les intervenants ont dit avoir besoin d’orientations à propos de la gamme de nouvelles options de prévention à leur disposition. Ils ont signalé en particulier l’absence de consensus quant aux messages de prévention sur la charge virale indétectable et la PrEP, de même que la complexité des informations qu’ils tentent d’assimiler et de communiquer.

« Charge virale », « compte de CD4 » et « indétectable » sont des termes que les gens du milieu clinique utilisent, mais qui ne sont pas très bien transposés au palier communautaire… Quand j’ai entendu ça pour la première fois, je me demandais c’était quoi tout ce jargon. Je dois le comprendre d’abord, avant de pouvoir le dire… (Intervenant de Toronto)

Les choses de base, la transmission, je suis capable de répondre à ça. Ça fait assez longtemps que je travaille dans le domaine… Au niveau de la PPE, la PrEP, ça c’est nouveau, ça fait que faut se faire une tête avant de pouvoir répondre, d’être consistant dans les messages. (Intervenant de Montréal)

Nous ne sommes pas toujours sur la même longueur d’onde. C’est un problème. Si nous avions plus d’occasions de nous asseoir en équipe et de partager toute l’information que nous avons… (Intervenant de Toronto)

Plusieurs d’entre nous continuent de se chamailler pour des questions qui devraient être réglées depuis plusieurs années. Nous avons du ménage à faire, en tant que communauté et individus qui travaillent à la prévention du VIH et à la santé des hommes gais. (Intervenant de Vancouver)

En général, il y a un réel manque de consensus concernant les nouvelles approches biomédicales. Les recherches des cinq à dix dernières années ont apporté beaucoup d’idées différentes, novatrices et intéressantes sur la prévention du VIH, mais leur adoption est très dispersée et inégale dans le domaine de la santé publique, qui est généralement une institution très conservatrice. Dans la communauté, les perspectives et les attitudes à l’égard de ces choses sont diversifiées, ce qui fait que nous n’arrivons pas à nous faire une opinion sur la PrEP et le traitement comme moyen de prévention. (Intervenant de Vancouver) 

J’aime avoir des directives très claires et simples. Le transfert des connaissances et le renforcement de la capacité sont essentiels, selon moi. (Intervenant de Vancouver)

Les intervenants n’ont pas eu de mal à décrire les défis qu’ils rencontrent; ils ont soulevé plusieurs questions cruciales. Or, dans un projet de recherche qualitative, il est tout aussi intéressant d’observer ce que les gens ne mentionnent pas que d’analyser ce qu’ils disent. Cela m’a conduit à d’importantes questions qui s’appuient sur celles soulevées par les intervenants :

  • Où est le mouvement pour revendiquer le développement d’orientations, d’outils et de la formation qui faciliteraient le travail des intervenants?
  • Qui demandera et développera ces outils, sinon ceux d’entre nous qui travaillent à la santé sexuelle et à la prévention du VIH chez les hommes gais?
  • Pourquoi les organismes ne facilitent-ils pas des discussions sur les valeurs personnelles et la méfiance à l’égard des nouvelles technologies de prévention, parmi les organismes de lutte contre le VIH, en plus d’encourager une approche fondée sur la science?
  • De quoi avons-nous peur, lorsqu’il s’agit de discuter de ces nouvelles options de prévention dans nos communautés?
  • Pourquoi ne misons-nous pas sur les occasions enthousiasmantes qu’offre un nombre plus grand que jamais d’options de prévention efficaces?
  • Où est l’enthousiasme, quant à la possibilité de concevoir et de mettre en œuvre des modèles de programmes novateurs, ancrés dans le contexte de vie des hommes gais, appuyant leur santé sexuelle et leur permettant d’avoir le type de relations sexuelles qu’ils désirent?

Afin d’arriver à intégrer ces nouvelles connaissances dans leur travail de prévention, les intervenants ont dit avoir besoin d’un renforcement de la capacité, de stratégies et d’outils pour soutenir leurs efforts. Manifestement, toutefois, la responsabilité de mettre à profit le pouvoir des outils de prévention du VIH dont nous disposons aujourd’hui ne repose pas uniquement sur les épaules des intervenants qui travaillent dans les domaines du VIH et de la santé des hommes gais.

Nous pourrions tout aussi bien nous questionner sur le leadership du milieu de la santé publique et des établissements de soins de santé. Par exemple, pourquoi les autorités de la santé et les associations professionnelles ne participent-elles pas activement à appuyer, à promouvoir, à adopter et à élargir l’accès aux puissants outils actuels de prévention du VIH? De fait, plusieurs des défis signalés par les intervenants sont directement liés à – et créés par – l’inaction de ces dépositaires d’enjeux.

Toutefois, en tant qu’individus œuvrant aux premières lignes de la lutte contre le VIH et de la santé des hommes gais, nous avons aussi une réflexion à faire. Nous devons nous poser des questions difficiles.

 

Marc-André LeBlanc travaille depuis plus de 20 ans dans le mouvement communautaire du VIH, aux paliers local, national et international. Il consacre une part importante de ses efforts au plaidoyer pour le développement de nouvelles options de prévention du VIH. Marc-André aime le cinéma, la crème glacée, le maïs soufflé, et profiter pleinement de la gamme d’options de prévention qui existent – tout cela, idéalement, dans la même soirée.