Action Séro Zéro est une association montréalaise qui depuis plus de 15 ans met en place des programmes de prévention VIH/Sida, et plus largement de santé gaie, avec une efficacité et des résultats concrets en terme épidémiologiques qui ne peuvent qu’encourager nos efforts pour développer ce type d’approche en France. Warning avait d’ailleurs invité son président et spécialiste de la santé gaie, Bill Ryan, lors de la conférence internationale « VIH et santé gaie » organisée en novembre 2005.

Riyas Fadel est sexologue de formation. Il a été le responsable chez Action Séro Zéro du projet « ethnoculturel » qui consiste à intervenir auprès des hommes gais montréalais appartenant aux minorités ethniques et/ou culturelles. Il faut savoir qu’à Montréal, 28% de la population est constituée d’immigrants (6% de la population sont des immigrants récents, arrivés entre 1996 et 2001). La diversité ethnique et socioculturelle y est donc considérable, visible, organisée, respectée et promue.
A Montréal, les chiffres indiquent une augmentation de la transmission de syphilis et d’autres IST parmi les hommes gais en général. Pour ceux issus des minorités ethnoculturelles, les chiffres démontrent que ces hommes ont moins tendance à passer des tests de dépistage et par conséquent, à être plus souvent porteurs d’IST sans le savoir. Les approches de prévention actuelles mettent l’accent sur ces deux aspects et essaient d’inciter les participants à passer des tests de dépistage régulièrement.
Profitant d’un séjour dans la métropole québécoise il y a quelques mois, j’avais eu une entrevue avec Riyas afin qu’il nous explique d’une part la situation et le vécu des minorités ethnoculturelles gaies montréalaises, et d’autre part en quoi consistent les interventions en santé gaie au sein de ces minorités des gais.

Quelles sont les différentes communautés ethnoculturelles à Montréal ?

Majoritairement on a beaucoup d’hispanophones d’Amérique latine – en général du Mexique, de la Colombie, du Venezuela, etc.. L’autre grande communauté est arabe, principalement des Libanais, Syriens, Egyptiens, beaucoup de Maghrébins et de Beurs. Il y a aussi une grande communauté asiatique qui est plutôt anglophone, une communauté juive, une communauté italienne et une communauté grecque.
Il y a aussi des Haïtiens, des Africains, mais c’est plus difficile de les rencontrer. Les personnes noires, que ce soit des Haïtiens, des Africains, des Jamaïquains, se tiennent en dehors du milieu gai. Il n’y a pas de groupe présentement pour eux à Montréal, autres que deux petits groupes où il n’y a pas beaucoup de personnes. Donc c’est difficile de les toucher mais on sait qu’ils sont là.

Comment se sentent d’une manière générale les individus LGBT appartenant aux communautés ethnoculturelles montréalaises ?

Généralement, même si Montréal est une ville très ethnoculturelle et très diversifiée, les personnes LGBT d’origine ethnoculturelle font souvent face à une double discrimination. Une discrimination à cause de leur origine ethnoculturelle et une discrimination à cause de leur orientation sexuelle. Il arrive souvent que dans la communauté LGBT mainstream [1], ils subissent aussi de la discrimination au niveau ethnoculturel, mais pas nécessairement du racisme, plutôt du stéréotypage – du genre « tu es latino donc tu dois être comme ça côté sexuel » – mais également beaucoup de discrimination sur les valeurs (religieuses, familiales) et les comportements lors des interactions sociales. Une discrimination à propos des us et coutumes non normatifs puisque différents.

Plus précisément, penses-tu qu’il y a beaucoup de racisme à Montréal, ou de colonialisme, parmi les gais ?

Comme je l’ai dit, au sein des gais ce n’est pas nécessairement un racisme manifeste mais c’est plutôt du stéréotypage, de dire tu es Latino, tu es Arabe, tu dois être viril, tu dois (re)présenter une certaine façon de faire. Le problème du stéréotype, c’est que les gens, quelques fois, se sentent obligés de l’adopter pour pouvoir s’intégrer aux communautés gais à Montréal. Autrement, un racisme manifeste – dire non aux ethnoculturels (parce que différent du point de vue ethnique et/ou culturelle) – on ne voit pas ça très souvent à Montréal.

Penses-tu qu’il existe plus d’homophobie dans les communautés ethnoculturelles que dans les communautés non-ethnoculturelles ?

Ça dépend des communautés et des croyances. Dans certaines communautés à Montréal, les gens sont plus ouverts et tolérants vis-à-vis de l’homosexualité, que ce soit des communautés ethnoculturelles ou non. Les communautés très pratiquantes, catholiques ou musulmanes, ont une moins grande acceptation de l’homosexualité. De l’autre côté, il existe plusieurs communautés religieuses à Montréal, ethnoculturelles ou non, qui sont plus ouvertes là-dessus, comme l’église Unie. Il y a aussi quelques paroisses sur le territoire du village gai qui sont bien fréquentées pas les personnes LGBTQ. Cependant il est vrai que dans les communautés ethnoculturelles, il y a régulièrement une intolérance à propos de l’homosexualité, vue comme une problématique nord-américaine ou européenne allant contre les valeurs traditionnelles du pays d’origine.

Existe-t-il des associations ethnoculturelles LGBT à Montréal ?

Oui il y en a plusieurs. Il y a une association libanaise qui s’appelle Helem comme à Paris [2]. Il y a deux associations asiatiques, une association juive, une association italienne, deux associations africaines et une association hispanophone. Ces associations varient en nombre de participants – de 10 à plus de 100 membres. Ce sont des associations de bénévoles, donc qui n’ont pas beaucoup d’argent. Elles organisent des activités sociales (soirée en club, sortie cinéma, etc.) ainsi que des groupes de discussion et de support.
Chaque association organise des soirées deux ou trois fois par année. Helem organise tout le temps une fête pendant le Gay Pride, que les gens connaissent bien et fréquentent en nombre. Il y a aussi une soirée latino au Sky, un des clubs [gais] de Montréal, tous les samedi soir, avec musique salsa et meringue ; et il y a à peu près 200 à 300 personnes d’origine hispanophone qui sont présentes.

Quels sont les différents aspects de l’action ethnoculturelle à Séro Zéro ?

On fait de l’intervention dans le but de prévenir la transmission du VIH et des autres IST. Donc je travaille beaucoup avec les organismes déjà établis à Montréal, comme Helem et la coalition Multimundo [voir ci-dessous], pour diffuser de l’information, leur donner du matériel préventif – préservatifs, informations et dépliants. J’essaye de développer des outils d’information inclusive, donc qui montrent autant des hommes ethnoculturels que des hommes blancs. De plus, Séro Zéro diffuse des informations en français et en espagnol et compte développer des interventions en arabe. Avec les participants, je travaille sur l’évaluation des risques, la réduction des risques et la négociation du sécurisexe [3]. Je travaille principalement dans le but d’identifier différentes situations de prise de risques sexuels ; je les informe sur les risques et on essaie ensemble de développer des stratégies concrètes de négociation du sécurisexe selon leurs contextes de vies. Il ne s’agit pas juste de dire de mettre un condom mais plutôt de les outiller à évaluer le risque dépendant du contexte (relation intimes, rencontre d’un soir, rencontre dans un sauna) et de prendre les précautions nécessaires. La spécificité ethnoculturelle de ces interventions et de tenir compte de la réalité des participants. Il s’agit de travailler sur des problématiques telle l’homophobie intériorisée qui est souvent le produit de la religion et de la culture d’origine.

Notez que Riyas fait aussi un travail de conseil et de soutien psychologique en recevant des individus qui en font la demande parce qu’ils souffrent de discrimination raciste et/ou homophobe ou bien parce que le coming out et l’acceptation de l’orientation (homo)sexuelle sont difficiles.

Pourrais-tu nous parler du projet Multimundo ?

Le projet Multimundo a commencé l’année passée, durant une conférence où plusieurs associations LGBTQ ethnoculturelles se sont rencontrées pour parler de la situation présentement à Montréal. On avait décidé de se mettre ensemble, de créer une coalition pour mieux répondre aux besoins ; dans le sens où il existe plusieurs petites associations qui n’ont pas de budget, qui n’ont pas beaucoup de structures, qui n’ont pas d’accès à des subventions, et il existe des grands organismes communautaires qui sont très intéressés à s’occuper des gays ethnoculturels mais qui n’arrivent pas à les toucher. Plusieurs institutions provinciales et fédérales sont intéressées en vue de nous subventionner pour faire des projets différents. On est sollicité pour aller parler et faire de la sensibilisation par rapport au vécu des ethnoculturels gais. La coalition travaille aussi avec des chercheurs universitaires sur des projets de recherche sur la double discrimination et l’accès aux services de la santé dont une qui commence cet été.

Merci Riyas !

 

 

Cette préoccupation vis-à-vis des minorités de la minorité gaie n’est pas étonnante dans la société canadienne où le multiculturalisme est reconnu depuis fort longtemps, notamment parce qu’il est intrinsèque à la genèse de la nation canadienne mais aussi parce qu’il est constitutif du modèle politique de citoyenneté au Canada. Si le modèle républicain français semble connaître aujourd’hui les balbutiements d’une prise en compte de sa diversité sociale, les associations du champs communautaire LGBT devraient devancer l’évolution générale de la société et l’inaction des acteurs politiques en mettant en place systématiquement (pourquoi pas sur la base des exemples étrangers) des programmes d’interventions spécifiques aux minorités ethnoculturelles du monde LGBT prenant en compte leurs représentations et leurs vécus particuliers qui entravent souvent l’efficacité des interventions classiques. Et cela qu’elles luttent dans le cadre de la prévention du VIH/Sida, de l’homophobie ou pour l’égalité des droits juridiques et sociaux.

Il est donc possible de prévenir les facteurs socioculturels et économiques – dont on a en France aucune statistique fiable mais dont les études sociologiques qualitatives soulignent l’importance – qui favorisent les prises de risques sexuels.
Par exemple, pourquoi ne pas créer une coalition des différentes associations gaies ethniques françaises qui, en mettant en commun similarités d’expériences et d’intérêts, travaillerait avec les grandes associations LGBT françaises et pourquoi pas aussi africaines, afin que :

  • L’épidémie de VIH/Sida et les autres IST ne touchent encore plus des populations vulnérables.
  • L’homophobie (intériorisée par les individus concernés eux-mêmes) ou même la discrimination ethnique du milieu gai commercial entravent moins l’équilibre psychique des individus et l’accession à un coming out satisfaisant.
  • La lutte pour l’égalité des droits juridiques et sociaux ne soit pas sectorisée en fonction soit du sexe, soit de l’orientation sexuelle, soit de l’origine ethnique ou nationale, soit de la classe sociale, mais bien appréhendée de manière globale puisque pour les individus des minorités culturelles de la minorité LGBT, toutes ces questions sont intriquées les unes aux autres.

L’approche globale en santé gaie, puisque s’occupant autant de santé mentale que de santé sexuelle, sociale ou économique, offre tous les outils nécessaires à la réalisation de ce type de projet.

 

[1Anglicisme qu’on peut traduire par « commercial, populaire, dominant ».

[2Il s’agit en fait de l’antenne montréalaise de l’association, présente à Beyrouth, Paris, Ottawa, San Fransisco et Sidney.

[3On utilise la terminologie anglo-saxonne « safer sex » en France.