Lors d’un récent podcast avec Miss Me, tu évoquais une différence entre masculinité et virilité. Tu poussais plus loin en affirmant que le concept de virilité n’a plus de pertinence en 2016. Par analogie, tu énonçais l’idée d’une femellitude comme équivalente à la masculinité. Peux-tu revenir sur ton propos?

J’essayais de trouver un équivalent féminin d’une différentiation entre virilité et masculinité. Que retrouve-t-on comme équivalence chez les femmes? Sont-elles féminines et femelles? De toute façon, ce sont deux concepts qui ne servent plus à rien. Ces codifications me passent par-dessus la tête à vrai dire!

Mais si gens les utilisent, c’est qu’il y a usage, non?

Le problème pour moi c’est qu’ils ont été trop déformés. La masculinité et la virilité au 18e siècle, ce n’est pas le même qu’au 20e. Au 21e, là, c’est devenu une vraie joke! Bref, je questionne ces concepts-là dans mon art.

Que signifient-ils aujourd’hui? 

Si je me base sur l’usage de certains milieux, chez des hétérosexuels par exemple, ces codes n’ont même pas à être questionnés dans la mesure où ils sont intrinsèques à la notion d’orientation sexuelle. On relie : un homme qui n’est pas masculin est un homosexuel. Alors qu’il y a une très grande différence entre les deux. Par exemple, il a l’idée de puissance dans la virilité que je ne vois pas dans la masculinité.

Pourtant, plusieurs hommes gais semblent parfois obsédés par leur masculinité, non?

Tout à fait. Mais ce sont des codes dépassés; ils n’ont rien compris! Tu te dis straight acting mais la seule chose que tu sais faire c’est prendre des photos avec ta voiture et ton chien, question de faire croire que tu sais gérer ton berger allemand? Pour moi, tout ça, c’est question de savoir comment tu gères ta relation avec toi-même. Ta relation avec ton « toi » émotionnel, social, politique et humain, et ton « physique ».

Je suis allé à une soirée parisienne il y a quelque temps, où je me suis retrouvé en baskets et maillots de bain de femme. J’étais barbu et tout, bien entendu. Et bien, plusieurs hommes se sont permis de me mettre la main au paquet, directement, sans me parler, sans rien dire. Cela m’a un peu sorti de mes gonds et j’ai donc dis à chaque homme : Mais tu fais quoi là? On n’a pas élevé les cochons ensemble! On me répond « Mais regarde comment tu es habillé! » Ainsi, parce que je portais un maillot de bain de femme, donc j’étais femme, donc j’étais soumis, donc je n’avais pas à me faire respecter? C’est d’une misogynie absolument aberrante!

Crédit photo : Fabien Dumas

Crédit photo : Fabien Dumas

Techniquement parlant, j’étais beaucoup plus habillé que 80% des autres hommes portant jocktraps et harnais en cuir ou topless, si tu vois ce que je veux dire! Ma tenue a donc défini mon rôle face aux autres. Le second degré et l’autodérision n’étaient pas permis ce soir-là on dirait…

Certaines personnes, lorsqu’elles ne me connaissent pas ou ne connaissent pas mon travail, croient que je remets en question mon genre en portant des talons. Pourtant, mon genre est totalement réglé. S’il y a bien un moment où je n’ai aucun doute sur le fait que je suis un homme biologique et psychologique, c’est bien quand je suis en talon en train de faire du runway!

Tu vas chercher une forme de puissance là-dedans?

Totalement. La puissance de briser les fonctionnements habituels, te réapproprier ta personne en te donnant ton propre code de définitions. Des gens pensent que je suis moins viril parce que je suis totalement à l’aise en portant des robes, des talons puis d’être la folle furieuse. À ce jour, je me sens plus masculin et viril que 80% des gens dans le milieu gai… en étant en talons!

J’ai déjà eu une conversation avec un pote:

– Tu sais, Toufik, pour moi, tu es super viril!

– Mais pourquoi?

– Parce que, tu ne te rends pas compte que lorsque tu défends tes idées, personne ne peut te redire quoi que ce soit, tu y crois dur comme fer!

Est-ce que l’on considère que virilité égale leadership? Est-ce qu’on considère que virilité égale prendre sa place?

Détermination, confiance en soi… ça me semble aussi des valeurs défendues par les mouvances féministes…

C’est exactement ça le truc! […] Je me permets de crasher des lieux publics avec un hijab, une barbe et une robe, parce que derrière, toute la réflexion est faite. Je n’ai aucun problème être en microshorts et faire du twerk au milieu du trottoir, parce que je sais que derrière tout ça, je peux argumenter pendant 45 minutes sur l’existence d’un être physique qui est anatomiquement indescriptible et politiquement incorrect.

Je suis totalement à l’aise à l’idée d’être l’homme et l’artiste que je suis aujourd’hui. Le fait d’être les deux en même temps a été un sujet de stress énorme par le passé. Aujourd’hui, c’est un sujet d’ouverture et de satisfaction qui est inimaginable.

Qu’est-ce qui était en conflit avant?

La peur d’être jugé: pas viril, pas masculin, une folle furieuse. La peur de ne pas répondre à la représentation colonialiste de l’Arabe macho et soumis aux envies, fantasmes et puissances des pays riches. Tous ces concepts-là qui ne sont pas miens, qui m’ont été programmés et dont je souffrais.

J’ai eu la chance de vivre dans 3 cultures différentes où l’on demande à l’être humain d’être ce qu’il n’est pas, de trois façons totalement différentes. En France, il faut effacer ton passé, n’être que toi à travers du pays dans lequel tu habites. Au Maroc, tu n’existes qu’à travers le regard de l’autre, et donc tu dois te plier aux règles et codes sociaux. Au Québec, tu as cet aspect où tu peux exister, tu vas être accepté, mais tu dois y aller doucement pour ne pas offenser l’autre. Tu es tout le temps pris avec la notion de consensus…

Je suis arrivé au Québec à 24 ans, des yeux qui brillent et ma grande gueule. Avec toutes mes insécurités possibles et imaginables. Et bam! Là, en un seul endroit, elles se retrouvent toutes plaquées sur une société! Elles font la une des journaux, les gens en parlent à la télé… Quand j’ai réalisé qu’une société pouvait se questionner autant que moi sur ce qui constitue son identité, c’est exactement là que mon art a commencé.

D’après toi, est-ce une forme de « période », un « moment » historique, ou crois-tu que le Québec restera une société flexible et réflexive?

Quand le Québec se questionne comme il se questionne, quand le Québec a le culot et la sincérité de lancer des dossiers comme celui de la Charte des valeurs, ou qu’il a la bonne foi de lancer une consultation sur les accommodements raisonnables, écoute, ce sont des choses qui m’émeuvent et me touchent.

Pourquoi ? Tu te dis, au moins, on essaie?

Oui! Au moins, on essaie et on n’a pas peur d’aller au bout de la logique. Je suis resté les deux jours de la consultation sur les accommodements raisonnables à Montréal. Après 1h, c’est devenu une vraie commedia dell’arte, une mascarade, au sens propre du terme. Une mise en scène de la peur québécoise sur les immigrés. J’ai trouvé ça beau! C’était entier, it was what it was, et ça s’assumait!

Les gens disaient « je ne veux pas que ma cabane à sucre devienne hallal ». Ils ne s’excusaient pas de cela. J’ai trouvé ça… magique! Parce que cette peur de l’autre n’était pas basée sur la haine mais sur l’ignorance. En 400 ans le Québec a fait plus que ce que la France n’a pas fait en 2000 ans! Il faut arrêter quoi!

Est-ce que vous vous rendez compte du travail qui a été fait au niveau social, égalité, culture, intégration? Peut-être que la Charte des valeurs québécoises a été une joke, mais c’est justement parce qu’on s’est questionné que les gens sont sortis aux barricades et que ça s’est cassé la gueule.

Donc…  ton projet au FTA, est-il dans le même registre? C’est une leçon? Un accompagnement?

2fik court la chasse-galerie est un hommage au Québec! C’est ma façon de le remercier de m’avoir donné la chance de me découvrir comme artiste, et ce, de la façon la plus 2fik possible! Ainsi, en créant une œuvre qui peut apparaitre comme drôle, les gens vont réaliser qu’elle ne l’est beaucoup moins qu’elle le semble.

Dans la peinture originale de Henri Julien, les huit bucherons font un pacte avec le Diable pour venir fêter le nouvel an avec leurs bien-aimées. Quelques années plus tard, c’est une folle furieuse barbue arabe ex-musulmane québécoise qui reprend cette peinture-là pour questionner l’immigration, le genre et l’intégration. Mes personnages amènent ainsi une mise en scène des questionnements identitaire au Québec.

Le Québec est ce lieu de rencontre, lieu de beauté et lieu de questionnements. Et c’est ça qui fait sa beauté. À cet effet, je tiens à remercier le FTA qui est justement un bel exemple de la magie du Québec. Ils ont eu le courage de donner une telle tribune à un jeune artiste comme moi. Je ne pourrais les remercier assez pour ça!

2Fik Court la Chasse-Galerie - 2Fik (2016)

2Fik Court la Chasse-Galerie – 2Fik (2016)

Partie 2 (à venir): De l’art non gai, Police Queer, devenir une référence, l’Avenir.

Entretien : Patrick Charette-Dionne