Alors qu’aux États-Unis les campagnes de prévention sur la pilule préventive s’affichent partout dans les grandes villes gaies (bars, transports en communs, rues), en France c’est le désert. Depuis quelques jours, nous avons lancé une campagne sur les réseaux sociaux pour questionner l’absence d’information actualisée et objective sur la pilule préventive dans les bars et saunas gais français.

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Faire des campagnes de prévention dans ces lieux revient à l’Équipe nationale d’intervention en prévention et santé pour les entreprises (Enipse) : elle touche des centaines de milliers d’euros chaque année pour cela.

Ainsi, l’Enipse a sorti une version révisée de son « guide » le 1er février 2016. Si les fans de l’acteur porno Trenton Ducati – omniprésent dans les photos illustratives – en auront pour leurs frais, ce guide comporte lacunes et désinformations :

  • Rien sur les autotests, pourtant disponibles dans toutes bonnes pharmacie depuis 6 mois!
  • « Les personnes avec une charge virale indétectable depuis plus de six mois, qui prennent très rigoureusement leur traitement et qui ne sont pas atteintes d’une autre infection sexuellement transmissible, présentent très peu de risques de transmission du VIH » (p.17). On sait pourtant maintenant que la présence d’IST, même rectale, n’a aucune influence sur le risque de transmission d’une personne vivant avec le VIH ayant une charge virale indétectable.
  • « Le préservatif, ou capote, reste le seul moyen de se protéger efficacement contre la transmission du VIH ou d’une IST lors de rapports sexuels » (p.48). Si d’abord la prep protège aussi efficacement que le préservatif contre le VIH, l’efficacité pratique du préservatif contre le VIH et les IST tourne autour de 70-80%, notamment parce que les IST s’attrapent facilement dans les rapports oraux-génitaux pour lesquels pratiquement personne n’utilise de préservatif, et même par simple frottement pour ce qui est du HPV (et dont la France ne rembourse toujours pas la vaccination pour les jeunes hommes gais).
  • « La PrEP n’est pas un outil de remplacement du préservatif comme moyen de protection » (p.61). Il suffit de discuter avec des prépeurs ou même de lire les dernières analyses comportementales sur Ipergay pour se rendre compte que cette assertion est complètement déconnectée de la réalité! Bien sûr que la prep remplace le préservatif : l’hypocrisie n’a jamais protégé du VIH et des IST!

Bon, tout cela ne nous étonne pas, car l’Enipse (ex-SNEG) a toujours eu une approche conservatrice de la prévention. Ils ont été contre la réduction des risques sexuels et le traitement comme prévention aux côtés d’Act Up. Il fallait les entendre aux réunions des groupes homos de l’INPES ou de la DGS! Alors la prep, vous auriez dû voir leur entrain lors des réunions du comité associatif d’Ipergay! Donc pas étonnant que 3 mois après l’autorisation d’utilisation temporaire du Truvada en préventif, rien n’ait encore bougé dans le guide de l’Enipse.

Cerise sur le gâteau, une toute nouvelle campagne d’affichage de l’Enipse vient de faire son apparition :

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Évidemment le monsieur est blanc et viril, un peu daddy mais encore jeune, et il tient un préservatif en arborant un t-shirt « safe ». Décidément, on aime vraiment beaucoup le (porno) mainstream à l’Enipse! Et tralala, retour au moyen-âge de la prévention : la capote, d’abord la capote, rien que la capote pour notre papa sécuritaire (contrairement aux autres qui ne sont pas safe eux, parce qu’ils n’utilisent pas de préservatif?). D’ailleurs safe est rapidement devenu safer dans les années 90 parce qu’on a reconnu l’impasse stratégique et le potentiel stigmatisant de cette terminologie, et que le but de la prévention est de réduire les risques (parce que la seule façon de les éliminer est de s’abstenir). Bref, les autres outils de prévention ne valent-ils que pour les trop salopes et subversives? En tout cas, la prévention diversifiée est totalement absente du décor, et ce n’est pas en se référant au guide de l’Enipse qu’on en aura un portrait réellement actualisé. Pendant ce temps, les contaminations VIH ne baissent pas et même augmentent chez les jeunes… Alors que dans les villes où il y a des campagnes de prévention diversifiée – comme San Francisco ou Montréal  – l’incidence diminue… À quand une évaluation des politiques de l’INPES et de la DGS en matière de prévention et de subvention aux associations? On verse de l’argent public pour ça? Pour des campagnes d’un autre siècle (voire millénaire), qui ne partent pas des pratiques réelles et des besoins des gais? Même le 4e âge gai dans les sex clubs et les saunas ne correspond plus à cette affiche. Allez, soyons positifs, on va donner un conseil d’ami à l’Enipse: achetez un billet d’avion pour San Francisco (ou Chicago) et allez voir ce qui marche. En plus c’est une ville sympa, il y a pire comme voyage d’études.

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Campagne d’affichage de la Chicago AIDS Foundation