En hommage à Eric Rofes, décédé en juin dernier, nous avons décidé de publier la retranscription de la rencontre publique organisée par Warning à la librairie les Mots à la bouche en mars 2005. Eric Rofes, activiste américain prestigieux y présentait ses réflexions sur le sexe à risque.

Rofes : Bonjour, le sujet de mon intervention sera de comprendre les rapports anaux non protégés chez les gays en 2005, au delà de la bêtise, de l’ivresse et de la faible estime de soi.

Tout d’abord, je veux être clair. Je vais parler de sexe, de santé et du corps. Ce sont des sujets qui sont liés à chaque culture. Mon travail aux Etats-Unis est centré sur les hommes gays dans ce pays. Ce n’est pas un mince sujet, mais je pense avoir une certaine connaissance là-dessus. Je ne peux rien prétendre de ce qui pourrait s’appliquer ici par rapport à ce qu’on sait des Etats-Unis.

Ceux qui ont fait de la prévention VIH – j’ai moi-même démarré dans ce domaine en 1983 – n’ont pas souvent le temps de réfléchir dessus, de lire les publications scientifiques ou de réfléchir aux aspects théoriques. Quand j’étais dans la rédaction de mon ouvrage « Reviving the Tribe : Regenerating Gay Men’s Sexuality and Culture in the Ongoing Epidemic » (publié en 1996), je pense qu’on était un peu face à un mur. On ne savait pas trop quoi faire. On savait que ce qu’on avait fait 10 ans auparavant ne fonctionnait plus. Et au milieu des années 90, j’ai écrit deux livres sur le sujet parce qu’en partie, je sentais que nous devions poser de nouvelles questions sur ce que le sexe voulait dire pour les hommes gays, ce que signifiait l’amour et si le travail de prévention que nous faisions quand nous sentions la vraie crise autour de nous en 1985 pouvait fonctionner encore alors. La question que nous nous posons aux Etats-Unis, et elle est posée par les journalistes, les chercheurs et acteurs de la prévention, c’est pourquoi des gays se font baiser sans capote en 2005. Cela a toujours été une question. Nous l’avons posé auparavant. Et nous la posons encore maintenant.

Quand j’ai débuté mon travail de prévention, je croyais que si les organisations à l’intérieur de la communauté homo disaient aux gays de ne pas se faire prendre sans capote, ceux-ci se protègeraient. Pour moi, c’était censé et, je pensais que les gens faisaient seulement avec leurs bites et leurs corps ce qui était raisonnable. Maintenant, je ne crois pas que les gens, la plupart du temps, ont une pratique rationnelle du sexe. Je pense plutôt que les gays pratiquent la sexualité pour d’autres raisons et d’autres significations que ce que leur esprit rationnel leur dit. D’un côté, c’est très frustrant. Les personnes savent que c’est possible d’avoir une maladie menaçant le processus vital en se faisant enculer sans capote. D’un autre côté, nous savons historiquement et au travers des cultures, que l’échange de sperme et la pénétration ont des significations très importantes pour les personnes. Avant, j’avais l’habitude de dire que l’utilisation de préservatif ne changeait rien. Que c’était un peu comme si on disait aux gens : « choisissez une glace à la vanille plutôt qu’une glace au chocolat. C’est la même chose ! »

On peut séparer les homos de mon pays en plusieurs groupes. Dans le premier, il y a les gays qui n’ont jamais de rapports anaux, durant toute leur vie ou la plus grande partie de celle-ci. Comment donc la prévention fonctionne avec ces hommes ? Et puis, il y a les gays, qui je pense, éprouvent un réel plaisir à la pénétration anale protégée tout le temps. A mon avis, pour certains d’entre eux, utiliser un préservatif ne change rien en terme de plaisir ou de signification. Pour d’autres hommes, il y a un changement, mais ces hommes pensent que cela vaut le coup d’utiliser un préservatif car ainsi ils n’attrapent pas le VIH. Il y a une autre population, qui, pour beaucoup de raisons, n’est pas infectée. En son sein, les personnes utilisent le préso la plupart du temps, mais pas tout le temps. Ensuite, il y a des hommes qui n’utilisent jamais de capote.

Le défi de la prévention est le suivant : tous ces hommes ont des besoins différents. Il n’ont pas besoin du même message, du même travail, ou encore du même soutien des associations de lutte contre le sida. Dans mon pays, en 1990, nous avions discuté sur le fait de savoir si la prévention avait une responsabilité sur les hommes qui n’utilisaient pas à tous les coups de préservatif.

Pendant près d’une décennie, nous disions « utilise chaque fois une capote » et alors, nous nous sommes rendus compte que certains mecs, et finalement un grand nombre d’hommes, ne le faisaient pas toujours.

Que faire ? Doit-on dire à plus haute voix « utilisez chaque fois la capote » ? Ou faut-il fournir des informations qui pourrait aider ces hommes à rester le plus safe possible s’ils ont parfois des relations non protégées ? Aux Etats-Unis, durant 15 ans, nous n’avons pas répondu à ces questions. Et franchement, ce que je vois, c’est que d’un côté, certains d’entre-nous, qui sont dans les organisations sida tiennent un propos et de l’autre, les gays au quotidien – c’est-à-dire la plupart de notre communauté – ont une discussion différente. J’ai alors commencé à me demander ce que cela voulait dire quand les organisations disaient une chose et que les gens faisaient une autre.

Où en suis-je dans ma réflexion maintenant ? Honnêtement, je pense que le problème majeur est l’éducation directive et autoritaire sur le VIH. Par exemple, quand nous disons « c’est pas bien si tu fais cela », alors les gens vont le faire. Plus on utilise la culpabilité et la honte ou plus on leur dit ce qu’il ne faut pas faire, plus nous aurons des hommes qui voudront le faire.

J’essaie de comprendre pourquoi des gens prennent des risques. Je ne cherche pas dans la littérature sida mais plutôt par exemple dans celle qui parle de gens qui sautent en parachute. Je cherche parmi les gens qui deviennent pompiers pour se mettre dans des situations effrayantes où ils risquent leur vie. Parce que je crois qu’en ce moment, nous ne savons pas ce qui est excitant pour les gens dans la prise de risques. Je suis en train de lire un livre sur la sociologie de la prise de risque (voir Edgework : The Sociology Of Risk-Taking de Stephen Lyng). il n’y rien d’homo dans ce livre et rien qui sur le sida. Mais c’est le premier truc que je lis en 10 ans qui commence à m’aider à comprendre pourquoi il y a des gens qui trouvent attirant de faire ce qu’on leur déconseille.

 

Questions de la salle et réponse d’Eric Rofes

Je m’étonne dans votre discours, que vous n’évoquiez pas l’évolution des comportements. Car en France, c’est très clair, les comportements ont changé. C’est à dire qu’à un moment, les gays ont mis de manière très générale la capote et qu’aujourd’hui, on a une multiplication des pratiques à risques, occasionnelles souvent. 

[une partie de la réponse est inaudible]

[…] On dit la même chose aux Etats-Unis et je ne suis pas certain, Car le seul moyen qu’on a pour vraiment évaluer cela est de faire des interviews avec des gays. Nous demandons aux hommes ce qu’ils font. Et si vous regardez les études, au sujet de l’usage du préservatif, en 1987, 1990 ou maintenant, on devrait voir les preuves d’un grand changement. Nous savons pourtant des recherches en sexualité qu’elles donnent souvent au chercheur la réponse que celui-ci veut entendre. A mon avis, il y a plus de rapports non protégés en 1985 ou 1990 que les études le montrent. Il n’y a rien de neuf dans le fait qu’il y a pas mal de gays qui n’utilisent pas de capotes. Ce qui est nouveau, c’est que les mecs en parlent et que les organisations sida ont commencé à traiter cette question.

Donc oui, aux Etats-Unis, il apparaît qu’il y a beaucoup plus de rapports sexuels non protégés qu’avant. Je pense qu’il y en a plus, non pas en une quantité plus énorme, parce qu’il me semble qu’une des choses dont on ne parlait pas en 1998… euh mais laissez moi revenir en arrière : ceux qui ont été contaminés jusqu’à, je dirai, 1995, dans mon pays aiment bien dire « j’ai le VIH depuis 19 ans ». Ils aiment bien le dire car cela fait d’eux des bons gays. Ils l’ont eu avant qu’on sache au sujet du sida. Très peu d’homos aiment dire qu’il ont attrapé le VIH en 88, 90 ou même 93. Ils ont honte de cela, mais il y avait des hommes qui se contaminaient dans ces années-là !

C’est pourquoi je vois la situation un peu différemment de vous, monsieur.

 

Est-ce qu’un des problèmes de la prévention n’est pas le mensonge de base qui est finalement, qu’avec ou sans capote, c’est pareil au niveau du plaisir ? Parce que c’est quand même bien meilleur sans capote. 

Oui. Je crois que certains d’entre nous, dans la prévention, aux Etats-Unis, ont causé un dommage très important en terme de crédibilité en disant qu’il n’y avait pas de différence. Certains hommes ont perdu leur érection en utilisant le préservatif, certains n’aiment pas la sensation d’être pris avec un préservatif. Pour d’autres, ce qui compte c’est d’avoir le sperme finir en eux. Je ne dis pas que je partage ces sentiments, mais il faut les prendre en compte si on veut faire un bon travail.

Vous avez vu, j’imagine,The gift, un documentaire sur les séronegs qui veulent se faire contaminer pour entrer dans un groupe qui représente l’idéal de la communauté. Que pensez-vous des bug chaser ? Quelle est la réalité de ce phénomène ? 

Je n’ai pas compris toute la question (problème de traduction probablement). (Eric a ensuite répondu par mail : « Je pense que l’idée selon laquelle des gays »veulent« se séroconvertir » a eu beaucoup plus d’attention qu’elle ne le mérite. Alors que les chemins menant à la contamination sont compliqués et pleins de dynamiques intéressantes et surprenantes, le nombre d’hommes qui cherchent à se contaminer me semble minuscule ». )

Mais je voudrais dire que pour nous qui sommes dans la prévention, quand nous voyons des hommes baiser, nous voyons alors le sida et les risques. Mais pour un mec, baiser n’est pas en premier une question de risque. C’est plutôt une question d’amour, de plaisir, de savoir qui a le pouvoir, qui est l’homme, quel type d’homme tu es, le contexte etc … C’est là où je pense que tous ces messages du type « utilise la capote à chaque fois », « baise ainsi », « ne va pas dans les sex-club », tout cela a un effet important sur les gays, mais pas celui qu’on souhaite.

A un niveau subconscient, cela la fait sortir chez les gays un désir de liberté contre la pression, contre les règles et la culpabilité. Dans notre culture, aux Etats-Unis, ce qu’il y a derrière cette question de la prise de risque, c’est qu’il y a tant de choses surveillées, qu’on insiste tant sur ce qu’il faut faire, comment s’habiller, aller au travail. Nous sommes très enrégimentés et surveillés. Le sexe a souvent été un endroit où l’on peut être libre de cela.

En France, on n’a jamais pu démontrer que la politique de prévention avait eu un impact, un effet sur la diminution de la prise de risque pendant la période de l’hécatombe. En fait, une hypothèse qui n’a jamais été infirmée, c’est que si les prises de risque avaient diminué, c’était que tout simplement, parce que beaucoup d’homos savaient que c’était très dangereux pour eux d’avoir des rapports sans préso. Et qu’en fait les campagnes n’avaient pas d’effet pour eux. C’était la réalité de la mort qui avait cet effet et pas les campagnes. Est-ce que vous êtes d’accord avec cette interprétation, qu’est-ce que vous pouvez dire pour les Etats-Unis. 

Difficile de savoir. D’abord, les campagnes de prévention et d’éducation VIH qui se sont déroulées pendant les 10 premières années aux Etats-Unis ont eu un énorme impact. Je ne pense pas que les gays, dans la plupart des endroits, aient tous vu quelqu’un mourir du sida avant 1995. A mon avis la prévention VIH a bien communiqué le message.

Il y a une autre question : comment changer le comportement sexuel ou celui d’injection de drogues ? Sur ces questions, nous n’avons point la recherche aux Etats-Unis pour comprendre. Je crois que les gays en 2005 veulent, dans mon pays, plus de rapports anaux que ceux de 1980. Je crois que 25 années de messages centrés presque entièrement sur cet acte, ont produit une génération d’hommes qui croient, comme le président Clinton, que se faire baiser, c’est du sexe et que le reste n’est juste qu’un préliminaire.

Une des choses sur laquelle il faut réfléchir, c’est la construction du désir. Je ne pense pas, qu’au niveau des gènes, je sois né avec le désir de ligoter des mecs et d’uriner dessus. Ni que le désir de faire des pipes soit génétique. Les désirs sont créés au travers de la culture via des processus très complexes. Pour certains d’entre nous, ce processus inclue qu’on a envie de faire ce qu’on nous dit de ne pas faire.

 

Je fréquente souvent le Maghreb. C’est mon truc à moi. J’ai un amant marocain. Malgré tous les messages, je ne prends pas de précautions avec lui. Et ça retourne peut-être à une question de philosophie, je ne sais pas, parce qu’il dit justement que l’imaginaire, l’amour… en France… je suis déjà âgé… et depuis 10 ans que je le fréquente quand je vais là-bas, je ne prends pas de précaution. Je sais qu’il y a danger. Et il y a aussi une question qui peut être intéressante pour moi. Il y a des homos qui sont dépressifs. Dans ces moments de dépression, je prends ce risque. Ma question serait : malgré tous les messages, ça ne va pas ! Qu’est ce qu’il faut faire ? Est-ce que c’est du à la mélancolie ? Serais-je un mélancolique ? Je suis sous médicament , ce sont des questions qui m’interpellent ? 

Chez moi, la violence et l’oppression contre les gays amène certains à être déprimés. En même temps, je ne pense pas que la plupart des hommes baisent sans capote parce qu’ils sont déprimés. Aux Etats-Unis, on parle de la dépression et du manque d’estime de soi. On dit que ce sont les raisons pour lesquelles les rapports sont non protégés ou qui expliquent la prise de drogues, ou pourquoi on mange des French fries ou d’autres trucs fris, pourquoi certains fument ou sautent d’un avion en parachute. Je ne suis pas d’accord. La plupart des hommes que je connais et qui ont des rapports non protégés ont une bonne estime d’eux. Ils méritent d’avoir le plaisir qu’ils veulent. Aux USA, le manque d’estime de soi et la dépression sont des réponses par défaut à ces questions auxquelles nous n’avons pas de réponses.

Quoi faire alors ? Nous avons commencé à parler et travailler sur la santé des gays et non uniquement sur la prévention sida. C’est basé sur l’idée que chez un homme, il y a plus que le VIH. Nous avons d’autres défis, comme la santé spirituelle, et toutes sortes de questions de santé. Et alors, si on s’occupait de la santé d’une manière plus globale, on pourrait améliorer la question du VIH et d’autres défis plus larges. Deuxièmement, il faut arrêter de dire aux gays ce qu’ils doivent faire. Nous pouvons leur donner de l’information, faire des suggestions. Mais plus on est directif, plus la rébellion augmente. Troisièmement, et j’en ai fait la suggestion dans mon livre publiée en 98, nous avons besoin d’un plan à long terme pour la santé gay.

(changement de cassettes. Il manque plusieurs minutes. Sur la question du plan à long terme, se reporter à l’interview d’Eric Rofes sur le site dans l’article « Un nouvel agenda de santé ».)

Enfin, les gays veulent parler du sexe et de leurs émotions. Pas du rapport au risque et à la santé, mais des façons de le faire, des sensations, et de la valeur que ça a pour eux. Je pense que si les gays ont à disposition des espaces de discussions où ils peuvent parler de sexe entre eux, même s’ils n’utilisent pas systématiquement la capote à la fin, ils se sentiront davantage en position de choisir leurs pratiques sexuelles et de prendre la marge de risque qu’ils veulent prendre.

 

Des études récentes montrent que la communauté bareback est composée essentiellement d’hommes séropositifs. Est-ce que vous pensez que le discours préventif qui s’adresse souvent à des hommes séronégatifs ne créé pas une rupture entre les séronegs et les séropos ? 

Probablement. Ce qui m’inquiète le plus c’est qu’on donne des messages universels qui n’évoquent rien à personne. Dans mon pays, pendant des années, on a craint une rupture entre séropos et séronegs. Dans la plupart des cas elle ne s’est pas produite. A une époque, j’étais un mec séroneg qui dirigeais une organisation sida dans l’une des villes les plus touchées. Mes deux meilleurs amis étaient en train de mourir du sida. Pour rien au monde je ne me serais marié à un séropo. Et puis dans un bar, j’ai rencontré cet homme, ici présent ce soir avec qui je suis encore. J’ai su qu’il était séropo avant le premier rapport sexuel. Le rencontrer m’a semblé plus important que ma règle de ne pas sortir avec des séropos. Je ne crois pas que ce soit si rare aux Etats-Unis.

Je vois beaucoup de profils en ligne qui disent « Je ne veux que des séropos » ou « Je ne veux que des séronegs ». Si vous saviez le nombre de séropos qui disaient qu’ils ne voulaient rencontrer que des séropos, mais qui ont apprécié quelque chose dans mon profil. Et quand je leur disait que je n’était pas positif, ils répondait « OK, viens quand de tout façon ».

Ma peur, maintenant, ce n’est pas celle d’une rupture, mais qu’on montre du doigt les séropos. Aux Etats-Unis on a maintenant des campagnes, des soi-disant campagnes de prévention qui créent une distinction entre bons et mauvais séropos. Et certains pensent que des messages du genre « Le VIH ne passera pas, je suis un bon séropo » (« HIV stops with men »), ça sert de modèle aux autres séropos. A mon avis, ça ne fonctionne pas comme ça et cela crée un distinction entre séropos. Et pour beaucoup de mecs, le sexe chaud, c’est alors le mauvais ( And for lot of men, the hotter sex is .. the bady).

 

Qu’est ce que tu penses des relations sans capote entre personnes séropositives ?

Qu’est-ce que je pense du sexe entre deux hommes de n’importe quels statuts ? Je n’aime pas répondre à ça parce qu’on tombe dans le sermon et le jugement. Et je ne crois pas que ça fasse avancer les choses. Si deux séropos venaient me demander s’ils peuvent faire l’amour sans capote, je leur poserais d’autres questions plutôt que leur dire quoi faire.

 

Alors quel est l’avenir des organisations de lutte contre le sida ? 

Dans mon pays il n’est pas brillant. La plupart des organisations ne croient pas beaucoup en ce qu’elles font. En grande partie, les gays de base les regardent comme des extraterrestres. C’est peut-être un peu exagéré mais c’est ce que je ressens dans mon pays, que les associations de prévention ce sont les bons, les gentils (goodies). Et elles fournissent un soutien pour les autres gentils (dont je fais partie) pour qu’ils le restent. Mais j’ai toujours soutenu que je n’ai pas besoin de la prévention pour rester séroneg. Et j’ai peur qu’en créant cette culture du bien, ils excluent les autres, les « baddies » et qu’ils créent une « culture baddy » encore plus excitante.

 

Dans The Gift, j’ai été très surpris d’un discours général, qui tendait à dire que la norme c’est la baise no capote, et c’est ce qui ce passe en général. J’ai l’impression que quand vous abordez les différentes catégories de population, c’est certainement pas le même message qu’on doit adresser à chacune. 

Je crois que la question que l’on devrait poser est de savoir si les messages sont la meilleure manière de travailler sur la sexualité. Aux Etats-Unis on bosse sur la santé sexuelle des gays comme si on vendait des hamburgers. Il y a des campagnes dans les journaux, sur les tee-shirts, les panneaux d’affichage, les bus. J’ai dans le passé questionné l’efficacité de ce marketing social pour sa capacité à traiter les questions sexuelles, et les effets réels qu’il a sur les gens.

 

Le comportement à risque n’est pas sans conséquence sur le comportement des autres, parce qu’il favorise des situations où finalement un mec se retrouve tout seul face à une prise de risque. C’est n’est pas l’autre qui va lui mettre la capote.

Ok ! Aux Etats-Unis nous avons eu ce genre de débat propos de la pornographie. L’argument c’est que si tu vois des types attachés et d’autres qui pissent dessus, même si tu n’as jamais eu envie de faire de même, tu finiras par vouloir leur pisser dessus et les ligoter. Ce que font certains hommes a un effet sur les autres. Je pense que le sexe est profondément social, mais je ne crois pas que ce soit aussi simple que « Je baise sans capote donc tout le monde baisera sans capote ». Si on avait de meilleurs financements pour la recherches sur la sexualité on en serait à un autre point de cette épidémie. Par exemple on ne sait pas comment le fisting a débuté, s’est développé, répandu et transmis aux Etats-Unis dans les années 70. Le problème c’est qu’au lieu de poser la question on prétend savoir.

 

Il faudrait ajouter quelque chose, au sujet des jeunes qui commencent leur sexualité, qui n’ont pas trop la même vision de la sexualité que ceux qui ont 25 ou 30 ans. Il en va de même si ils ont eu quelques expériences ou beaucoup. Comment peut on adapter les message en fonction de l’expérience, du vécu. Par exemple moi je n’ai jamais eu d’amis morts du sida. Quelques-uns étaient malades, mais pas de décès. Du coup la vision n’est pas la même. 

Je ne pense pas qu’on ait besoin de connaître des gens sont morts du sida pour choisir de rester safe. Les jeunes hommes de mon pays ont l’air très différents des hommes de 40 ou 50 ans comme moi. Des hommes qui partagent exactement la même culture, la culture judéo-chrétienne, mais qui ont 30 ans de moins ont un rapport très différent à leur corps, à leur sexe, à la virilité, de celui d’un homme qui aurait grandi à la même époque que moi. On a commencé à voir ça avec les piercing et les tatouages, on a vu des jeunes gays se raser et la tête et s’habiller et faire des choses étranges pour nous. Je pense que leur rapport à la sécurité, au risque et au corps est très différent de la plupart des hommes de ma génération. Donc je ne pense pas qu’ils aient besoin de messages pour quinquas. Il ont besoin de soutien pour se rassembler avec des hommes de leur génération et voir comment créer des communautés et des cultures autour du sexe et de la sécurité qui leur correspondent. Aux Etats-Unis c’est exactement ce qui est en train de se produire, sauf que ça se passe sans l’intervention d’organisation gay ou sida.

Je me rappelle en 92 lorsque je suis entré à Aides, on avait une formation. Au sein des 30 personnes du groupe, chacun avait perdu quelqu’un du sida. C’était la motivation. Je ne suis pas d’accord avec vous. 

Je voudrais dire aussi qu’attraper le sida aujourd’hui ce n’est pas la même chose qu’en 88. Même dans mon livre (« Dry Bones Breathe : Gay Men Creating Post-AIDS Identities and Cultures » écrit mi-90) je parle de certaines choses qu’on sait maintenant mais qu’on ignorait en 88. Même en 93 avant les inhibiteurs de protéase, on connaissait des séropos qui s’en sortaient bien. On connaissait des gens qui survivaient longtemps, qui étaient infectés depuis 12 ou 13 ans. On connaissait des gens qui, avec les traitements existants, pouvaient continuer à travailler, et on connaît maintenant des gens qui prennent toutes sortes de médicaments et qui s’en sortent très bien. Je crois que vous touchez au cœur du problème : si la seule façon aujourd’hui d’encourager les gens à se protéger est de prétendre qu’avoir le VIH aujourd’hui est une expérience aussi éprouvante qu’en 88 … il y a des groupes qui disent ça aux Etats-Unis, mais très souvent les gens ne les croient pas. Ca ne veut pas dire qu’attraper le VIH aujourd’hui c’est une partie de plaisir, mais cela veut dire qu’on doit trouver des moyens de rencontrer les gens sur le terrain du VIH d’aujourd’hui.

 

A Warning, nous pensons qu’il faut réfléchir sur comment diffuser davantage d’amour, de confiance dans la communauté plutôt que d’insister sur des messages de suspicions et de stigmatisation. Et ce que ce serait plus efficace pour faire reculer le VIH. Qu’est ce que vous en pensez ?

C’est ce qu’essaie de faire le mouvement pour la santé gay aux Etats-Unis. On s’est rendu compte qu’on avait pathologisé les gays. On les a stigmatisés médicalement de la même façon que nos ennemis nous ont stigmatisés. On a fait du sexe entre hommes une chose dangereuse et répugnante. Je pense que ça a un impact énorme sur les gays d’aujourd’hui. On a dit aux hommes de se méfier les uns des autres, on leur a dit qu’ils ne pourraient plus jamais faire l’amour de la même façon. On a repris l’holocauste du sida puissance 2. Ca j’en parle dans Reviving the tribes, qu’on doit trouver le moyen de refonder la communauté sur le mode de l’attention, de l’affection et du plaisir. Et c’est pour ça que 10 000 hommes aux Etats-Unis vont à la white party à Palm Spring et que peut-être seulement 200 iront au forum sida de San Francisco sur l’année. Ce n’est pas parce qu’ils sont idiots ou parce qu’ils sont dans le déni, c’est parce qu’ils cherchent un espace d’amusement, de plaisir et de communauté. Et personne ne leur a apporté ça dans les groupes gays ou sida, alors ils l’ont fait tous seuls. Juste un exemple, je suis absolument convaincu que les gays de la base vont s’inventer un monde qui leur plait, c’est ce que l’on fait depuis 40 ou 50 ans. Même dans les coups durs on sait ce qui a de la valeur et du sens pour nous et on l’invente. En couverture de mon premier livre, il y a des gay qui dansent dans une boite dans les années 70 et en couverture du second c’est une circuit party des années 90. Je ne veux pas dire que ce sont des moments exemplaires mais ils représentent ce qui a de la valeur pour ma communauté.

 

En conclusion une petite question, que se passe-t-il donc à New-York avec ce supervirus ? 

Vous voulez mon avis ? Warning a déjà tout dit là-dessus notamment grâce au communiqué du group Project Inform. Il me semble que c’est un exemple de plus de gens qui ne savent pas comment faire de la prévention et c’est pour ça qu’ils ont créé la panique du mois. Et ça ne marche pas avec les gays. Mais d’ici à ce qu’ils apprennent comment faire … Je pense que ça conduit les gays à perdre pied et perdre le contact avec leur corps et leur santé et que ça finit par amener toutes sortes de problèmes.

 

Merci à Eric, au public et à Harriet et Brett pour la traduction. Sylvie pour la relecture.