Il y a quelque temps, par hasard, je tombe dans un bar sur un mec avec qui je chattais sur internet. Le courant passe très rapidement entre nous et on quitte l’événement pour revenir chez moi. On passe une merveilleuse nuit ensemble et il part le matin en exprimant un désir de me revoir. On se revoit le soir même et le plaisir ne fait qu’augmenter entre nous. On fait des plans pour se revoir la fin de semaine suivante.

Entre temps j’ai un doute, je lui écris : Est-ce que tu as vu sur mon profil que je suis séropo ?

Le mec dit non et est pris par un sentiment de panique : « il faut que je passe un test, il faut prendre une PPE (TPE en France) ! Surpris, je lui explique calmement qu’il n’y avait pas de risque, on a utilisé un condom pour la pénétration, il n’y a pas eu d’éjaculation dans la bouche, etc. Il dit qu’il veut juste se rassurer. Je lui réponds que passer un test ne sert à rien comme on vient de baiser il y a 3 jours et pour le PPE, ce n’est pas indiqué. Il dit d’accord et raccroche.

Quelques heures plus tard, il m’envoie des SMS m’accusant de l’avoir infecté et d’avoir détruit sa vie. Il dit que maintenant il va devoir dire adieu à tous ses amis avant de mourir. Il menace aussi de me poursuivre. Stupéfait, je tente encore de le calmer et je le dirige vers un organisme VIH pour répondre à ses angoisses.

Deux heures plus tard, il me rappelle, il me demande de parler à son médecin. Le médecin me demande mon statut sérologique, mon type de virus, si j’ai d’autres infections et confirme que nous avons eu des relations anales protégées et des relations orales sans condom et sans éjaculation.

  • Prenez-vous des traitements ?
  • Non.
  • Quelle est votre charge virale ?
  • 2000 copies.
  • Donc vous n’êtes pas indétectable, je vois…

Non je ne suis pas « indétectable ». Je vis avec le VIH depuis 8 ans, ma charge virale n’a jamais dépassé les 2500 copies et mes CD4 ne sont jamais tombés en bas de 750. Je n’ai pas besoin de traitements, je suis un « progresseur lent ». Pendant les 5 premières années, ma charge virale ne dépassait pas les 1000 copies. Durant les dernières années, un ami a attrapé le VIH et a dû commencer ses traitements. Je suis la seule personne parmi mes amis séropositifs qui n’en prend pas. Au souper, ils sortent tous leurs pilules, je les regarde.

Mon médecin m’a demandé récemment si je voulais commencer les traitements. Elle m’a dit, tu n’en as pas besoin, mais c’est pour prévenir la transmission vers tes partenaires. Sa proposition m’a un peu surpris. Les médecins ne devraient-ils pas proposer des traitements que lorsque le bénéfice pour la personne dépasse les désavantages ? En plus, je suis quelqu’un qui fait du sérochoix : condom avec les séronegs et pas de latex avec les séropos. Je connais les risques, je fais un suivi régulier de ma santé sexuelle.

Dans le contexte du changement de paradigme vers le traitement comme prévention, grand consensus de la conférence internationale sur le sida à Washington, je fais quoi ?

Je fais partie d’une minorité de personnes vivant avec le VIH (entre 5 et 25% des séropositifs dans les pays riches où nous avons un accès « universel » au système de santé et aux traitements comme au Canada, en France, en Australie et au Royaume-Uni). Pour nous, il n’y a pas d’indication de traitement (CD4 en haut de 500). Ce groupe n’est pas hermétique. Plusieurs y passent quelques mois ou quelques années avant de commencer leur traitement. Une minorité sont des progresseurs lents et une plus petite minorité sont des contrôleurs élites.

Pendant les présentations à Washington, ce groupe de séropos dit « potentiellement infectieux » avec une virémie non supprimée complique la vie des modèles mathématiques de « la fin de l’épidémie » par le traitement comme prévention. Une présentation sur le sujet de chercheurs en Royaume-Uni conclut que le traitement comme prévention ne pourra pas contrôler la transmission du VIH chez les gais à cause de ce groupe et du groupe de porteurs qui ignorent leur statut [1].

Donc vous n’êtes pas indétectable, je vois…

Pour ce médecin, le risque est là, même avec l’usage du condom, parce que je ne suis pas indétectable. Quand est-ce que ce changement est arrivé ?

Je ne sais pas si le mec a fini par prendre une PPE. J’espère que non, je trouverais ça dommage de dépenser cet argent (entre 90 $ et 350$ au Québec) pour le traitement et en subir les effets secondaires pendant un mois.

Les changements de paradigme, quoiqu’en pense la population générale, les autorités de santé publique ou les organismes communautaires sont déjà en marche. Sur internet, dans les saunas et dans les chambres à coucher. Ils ne sont pas toujours perceptibles, mais ils sont là. J’essuie toujours des refus (assez régulièrement) lorsqu’un partenaire potentiel séronégatif apprend mon statut sérologique, ceci n’a pas vraiment changé. C’est pour cette raison que je l’indique dans mes profils sur le net parce que, comme dit mon ami, « je n’ai pas de temps à perdre ». Je n’ai pas envie d’être l’intervenant de mes baises, je veux juste une bonne baise.

Le changement est ailleurs : maintenant des séronegs me demandent ma charge virale pour décider s’ils vont baiser avec moi, avec condom ou même parfois sans. Des séropositifs me demandent la même chose (j’imagine pour le risque négligeable d’une transmission de résistances). Ma réponse est non, et, des deux côtés, la surprise.

  • Pourquoi tu ne prends pas de traitements ?
  • Parce que je n’en ai pas besoin.

Je m’inquiète de cette nouvelle norme du séropo avec charge virale indétectable, soutenue par toutes les recherches et tous les discours du traitement comme prévention. Je ressens de la pression pour commencer mes traitements, mais ce n’est aucunement bénéfique pour mon état de santé [2].

Rappelez-vous les principes GIPA ! La place centrale de la personne séropositive dans la prise de décisions en lien avec sa santé et ses traitements ? Vous sentez-vous encore « empowered » pour prendre ces décisions de commencer ou non vos traitements ? Les personnes dites vulnérables à qui on offre soins et prise en charge si elles commencent leurs traitements, sont-elles en position de choisir ?

La Cour suprême du Canada rendra une décision le 5 octobre en lien avec la criminalisation de l’exposition au risque de transmission du VIH. Les juges vont décider si une personne séropositive qui utilise le condom ou qui a une charge virale indétectable doit dévoiler son statut sérologique avant une relation sexuelle pour ne pas être accusée d’agression sexuelle. Si les juges estiment qu’avoir une charge virale indétectable réduit le risque de transmission pour permettre un non dévoilement du statut sérologique, je fais quoi ? Je commence mes traitements non pas pour ma santé, mais pour me protéger des poursuites potentielles ?

Je vis dans la peur de me faire poursuivre pour une relation sexuelle protégée parce que le mec n’a pas vu sur mon profil que j’étais séropo. D’autres mecs ne veulent pas baiser avec moi pour cette raison. Certes, le discours sur le traitement comme prévention est excitant, pour la première fois, nous pouvons théoriquement arriver à arrêter l’épidémie du VIH ou bien la contrôler. Il faut cependant faire attention à l’effet des discours populationnels sur la vie des personnes très différentes qui constituent la population des séropositifs.


[1Brown et al. The threshold for an ART secondary prevention effect on HIV transmission among MSM has not been reached despite high treatment uptake. AIDS 2012.

[2Warning s’est positionné sur la question depuis l’été 2010 : http://www.thewarning.info/spip.php…

Commentaires

jeudi 18 octobre 2012 à 00h39 – par  jasper

Bonjour, j’aimerais tout simplement te soutenir dans ton raisonnement, que je trouve très juste. J’ai vécu exactement la même chose que toi. C’est làque nous voyons les dimensions très perverses de l’actuelle « politique de pensée » de la prévention de la contamination par le VIH :

  • jusqu’au jour de ma contamination, j’étais tout simplement quelqu’un comme tout le monde. Après ce jour,j’étais potentiellement « la victime » de cette contamination, ou le « coupable » d’une probable contamination d’autrui. Évidemment, je refuse catégoriquement ces deux status potentiels …!
  • Comme tu le dis très bien, il y a quelques années l’administration d’un traitement était complètement ciblée sur la nécessité réel ( ou pas ) de la personne d’avoir ce traitement. Aujourd’hui, on veut imposer ce traitement comme un moyen de prévention de la contamination aux autres…je m’oppose pareillement àcette pensée… Je me crois il y a 20 ans quand j’entends encore aujourd’hui – de la part des organisations et des personnes très impliqués dans la santé publique ou dans la cause du SIDA – des amalgames comme « attraper le SIDA, prévention du SIDA, il a le SIDA »…etc,etc,etc, quand en fait on veut faire référence àla contamination par le VIH, et que la personne ou situation en question n’est absolument concerné par ce que cliniquement le mot SIDA veut dire…Bref, c’est du B-A-BA cela ! Heureusement qu’il existe encore des cliniciens suffisamment humanistes pour penser autrement, ce qu’est le cas des deux médecins qui me suivent. Je suis séropo depuis 6 ans, sans traitement – puisque je n’en ai pas besoin- et continue de vivre ma vie sexuelle avec une réflexion profonde depuis longtemps : je ne suis pas plus responsable que l’autre du positionnement que je dois avoir envers la protection de moi-même et de l’autrui. La possibilité de se faire contaminer par le VIH concerne tous, pas plus moi que l’autre… je suis heureux et libre dans ma vie et dans ma sexualité et continuerai de l’être….merci pour ton témoignage !
 

mercredi 24 octobre 2012 à 01h02 – par  jcm

La meilleure défense c’est l’attaque. 
ne pas oublier que la dépénalisation est surtout initiée par les autorités médicales elles-mêmes qui ont merdé grave en cachant aux séropositifs que les traitements protégeaient aussi bien que la capote, c’est à dire totalement comme la capote ( n’est-ce pas le discours officiel grand public : la capote protège )
les autorités médicales ET les associations savent que les séropos sont les champions du monde du sans capote, et suivent depuis le début de l’épidémie dans des enquêtes anonymes la proportion de ces séropos qui ne mettent pas de préso avec détermination. 
En cachant aux séropos que les traitements rendaient quasi non contaminant, les autorités médicales ont fait le choix de sacrifier indirectement les partenaires des séropos désinformés…..parce que si les gens apprennent la vérité, ils ne se protégeraient plus…..un peu comme si ces médecins se transformaient en politiciens, avaient le droit de faire ce qu’ils ont fait ou comme si cette tentative désespérée avait une quelconque chance d’inverser la reprise des pratiques à risque. Cela les ralentit, mais pas assez, et cela freine l’outil 10 fois plus efficace que sont le traitement et le dépistage, même si la prévention combinée n’a pas la moindre chance de succès en l’absence d’un dépistage obligatoire de toute la population.

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Se prendre un rateau avec les séronegs .
Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais dans mon couple sérodiscordant nous faisons des plans à 3 avec un jeune de 30ans , séronégatif. Il a parfaitement tout compris. il bareback souvent, et aime bien faire l’amour avec moi, il se sent plus en sécurité pour deux raisons : il a compris que les seuls partenaires dangereux sont les séronégatifs qui cessent de l’être récemment, et comme il a peur d’être contaminé au dehors de notre couple, il évite mon mec séronégatif par peur d’être contaminant ( il fait un test tous les 3 mois et ils en ont plus que marre de lui au CDAG , quant à Aides, il veulent l’envoyer chez le psychiatre .

Lol ! Il est bien plus sain que tous ces tarés séropos qui font la prévention ancienne manière . La peur, notre ami l’a : c’est clair, sinon il ne ferait pas ce test tous les 4 matins. Mais il faut croire que l’intelligence est plus forte que la peur : il a TOUT compris, lui.

le partenaire anonyme le plus sûr entre tous est bien le séropositif bien soigné.