WARNING : Le 23 novembre, l’INVS a communiqué une estimation du nombre de contaminations pour l’année 2003. Cette estimation a pu être réalisée grâce à la mise en place de la déclaration obligatoire de séropositivité. Le nombre de contaminations est évalué à 6000. Il est supérieur à l’estimation précédente qui était de 4500 à 5000. Quelles conclusions en tirez-vous ?

JPEG - 11.8 koP.O. de Busscher : Tout d’abord le chiffre de 6000 correspond au nombre de diagnostics de l’infection à vih et non au nombre de contaminations. Celui-ci comprend en effet des contaminations anciennes mais récemment découvertes. Dans le même temps je ne pense pas que cette donnée soit la plus importante. C’est certes plus de 20% de plus que prévu mais cela ne permet pas de conclure à une flambée de l’épidémie. Ce qui est plus préoccupant c’est le détail de ce chiffre qui permet de confirmer les priorités de santé publique vis-à-vis des départements français d’Amérique, des migrants et des gays avec pour ces dernier une perspective encore plus sombre que ce que nous pouvions attendre.

W : Il semble pour l’instant impossible d’évaluer si il y a reprise ou non des contaminations en France et notamment chez les gays. C’est un sujet de discussion depuis qu’on a vu apparaître une augmentation des relations anales non protégées et toutes ces IST qui circulent chez les gays. Quelle est votre opinion sur la dynamique de l’épidémie ?

P.O. : Il ne faut pas amalgamer la question des connaissances factuelles et validées sur la dynamique épidémique et le devoir politique. Ok les données actuelles sont insuffisantes pour dire s’il y a ou non reprise de l’épidémie. Dans le même temps, il existe des indicateurs épidémiologiques ou comportementaux, et pour les gays tous sont au rouge (même cramoisies pour certains…). Dans ce contexte c’est le devoir du politique d’anticiper sur la base d’une probabilité d’une diffusion importante du virus dans cette population et d’en tirer les conséquences ici et maintenant.

W : On sent une grande indifférence de la part des médias sur la situation du sida en France. Face à la crise que subissent les pays en développement, l’Europe de l’Est ou encore l’Asie, y-a-t-il encore un enjeu en France ? Face à cette indifférence et à la démobilisation, quelles perspectives et solutions entrevoyez-vous ?

P.O. : Je suis relativement pessimiste de ce point de vue tant nous avons régressé en visibilité et en force de mobilisation depuis la fin des années 90. Je crois qu’il faut en revenir à des questions toutes simples : à quoi bon se mobiliser contre quelque chose qui n’apparaît plus dangereux, voire qui n’apparaît plus tout court. Or on a mésestimé que si la communication institutionnelle ou associative sur la prévention n’était pas différente aujourd’hui de celle des années 90 dans ces modalités avec toujours l’idée de ne pas effrayer, d’être plus dans une promotion optimiste des actes préventifs, d’être ludique, dans le même temps il y a une chose qui a disparu. À coté de ce discours optimiste, durant les années 90 co-existait un discours « noir », le plus souvent non maîtrisé, où l’on voyait un Hervé Guibert très amaigri passé sur Apostrophe, des décès médiatiques de personnalités… Or rien n’a pu remplacer cette présence de la maladie, du handicap et de la mort dans le champ médiatique..

JPEG - 15.3 koOr c’est pour cela qu’on se protége, pas pour être sympa avec la santé publique et les associations. Il y a nécessité à redonner une place forte à la réalité de la maladie. C’est bien gentil de dire d’une manière sibylline que se faire dépister permet d’être mieux soigné, mais qui a le courage de montrer ce que c’est de découvrir son sida en débutant par une LEMP [Leuco-encéphalite multifocale progressive] et ses conséquences neurologiques… Et là on est très loin de la supposée « maladie chronique ». En ce sens le dernier spot de l’INPES est une initiative courageuse qui mérite d’être saluée.

W : Le dispositif de lutte contre le sida et les IST chez les gays mais aussi chez les migrants et les départements français d’Amérique est-il encore en adéquation par rapport à la situation actuelle ?

P.O. : Oui et non. J’ai le sentiment que la question se pose moins en terme de moyens qu’en terme d’acteurs. Actuellement ce sont les relais communautaires qui nous manquent avant tout. Ce qui n’est guère une nouveauté vis-à-vis des départements français d’Amérique et des migrants où à la limite la situation s’est un tout petit peu améliorée comme en témoigne l’engagement progressif d’associations culturelles ou de développement, mais ce qui est relativement récent chez les gays. Je suis très en colère contre le milieu associatif communautaire gay qui, à quelques exceptions, a complètement laissé à l’abandon la question de la prévention. Dans ce contexte le financement par les DDASS de certaines structures LGBT à Paris ou en région me choque.

 

GIF - 3.5 koW : Pour vous, la publication de The End, ouvrage de Didier Lestrade semble avoir été un événement important du début de l’année 2004. Vous avez conseillé sa lecture comme « une nécessité de toute urgence pour l’ensemble des acteurs de lutte contre le sida et mais aussi pour la communauté gai pour redéfinir les bases d’une action collective qui ne pourra être que politique. » Plusieurs mois après, pouvons-nous faire un bilan de l’impact de ce livre ?

P.O. : Tout d’abord j’ai détesté Didier Lestrade au sens où il y a bien une quarantaine de pages de son livre que j’aurais aimé réussir à formuler moi-même. LOL. Faire un bilan, difficile au sens où c’est plutôt à lui de pouvoir en mesurer toutes les conséquences. Dans mon champ d’intervention, il est vrai qu’il a permis de remobiliser les troupes et jamais probablement une réflexion collective aussi active sur la prévention n’aurait eu lieu à Sida Info Service avec des répercussions tant en termes de priorités stratégiques, d’axes de communication que dans la pratique même de l’écoute. Il a permis aussi de clarifier nos positionnements en particulier vis-à-vis de la réduction des risques sexuels. Mais dans le même temps je n’ai pas l’impression que le livre ait permis la mobilisation de nouveaux acteurs, or c’est ce qu’il faut avant tout, sinon la lutte contre le sida est vouée à devenir un pré-carré de vieux emmerdeurs, moi le premier, déconnectés de toute base. Et vu que nous sommes un certain nombre à n’avoir aucune prétention à jouer les anciens combattants éternels, elle disparaîtra… The End…

W : Il y a eu aussi ce procès à Strasbourg d’un séropositif condamné pour avoir contaminé sciemment deux personnes. Qu’en pensez-vous ?

P.O. : La question n’est pas de commenter une décision de justice. L’enjeu majeur est bien de considérer ce que l’on entend par la volonté de nuire. Globalement il y a aujourd’hui un relatif consensus sur une pénalisation de la transmission suite à une fraude explicite à l’instar de la falsification d’un résultat de test. Mais que peut-on dire de la situation du non recours volontaire au préservatif d’un séropositif bien informé avec une personne de statut sérologique inconnu ? Est-ce une volonté de nuire, celle-ci est-elle implicite, peut-on être parfaitement informé tout en refusant de voir les conséquences possibles de ses actes ? C’est précisément l’enjeu qui se noue aujourd’hui dans le barebacking.

W : Est-ce-que ce procès ne condamne-t-il pas définitivement la politique de réduction des risques sexuels soutenue par AIDES ?

P.O. : Il y a des liens mais je pense qu’ils sont relativement lointains et qu’on ne pourra en mesurer les conséquences que plus tard. Par contre, là où les conséquences devraient être immédiates, c’est sur la promotion du bareback, que celle-ci soit intellectuelle et active (Dustan…) ou qu’elle soit simplement plus triviale par internet, par le porno, par la politique d’établissement commerciaux. Si l’on admet que la transmission du vih puisse être condamnée dans telle ou telle situation, comment justifier qu’aucune action ne soit entreprise contre un établissement qui refuserait la prévention en son sein ou un éditeur qui vend des dvds « 100% pur jus ». Cela implique une reconstitution morale de la communauté qui ne peut passer que par le partenariat entre les acteurs. En ce sens la Charte du Sneg est une première étape importante mais il est nécessaire d’aller beaucoup plus loin.

Merci Pierre-Olivier.

(entretien réalisé par Olivier Jablonski)

 

Pierre-Olivier de Busscher, sociologue travaillant sur l’homosexualité et le sida depuis 1991, adjoint au directeur à Sida Info Service en charge des actions hors écoute, a notamment co-écrit l’ouvrage sous la direction de Patrice Pinell, une épidémie politique : la lutte contre le sida en france (1981-1996), Paris, PUF, 2002.