Lorsqu’on parle de santé à propos des gays, le sida s’impose d’emblée comme la problématique majeure et unique. Quel est le risque ?

Olivier Jablonski (président de Warning) : La prévention actuelle suscite une défiance au moment même où d’autres préoccupations tels le suicide des jeunes homos ou l’éducation contre l’homophobie sont négligés depuis plusieurs années par l’État. S’il y a risque, c’est actuellement d’isoler le sida des autres problèmes des gays alors que dans les pratiques réelles il est une priorité parmi d’autres. Prenons un exemple, la mésestime de soi et les problèmes psychologiques qu’elle engendre. Si on ne traite pas cette question, comment peut-on sérieusement espérer qu’un message de prévention soit pleinement efficace ? À l’étranger, l’élargissement de la réponse, du VIH aux autres questions de santé a amené un nouvel élan associatif et une implication plus importante des gays dans la lutte contre le virus.

Selon vous, le VIH a conduit les gays à inventer « un nouveau souci de soi ». De quoi s’agit-il ?

Le VIH a engendré chez de nombreux gays une prise de conscience aiguë du caractère essentiel du rapport à son propre corps. Il a généré une attention particulière chez les gays à leur santé. Cette attention est tout particulièrement présente chez les personnes séropositives qui sont ou ne sont pas sous traitement. Régime alimentaire, investissement accru dans les pratiques sportives, de modelage du corps, suivi précis des différents indicateurs de santé, examen attentif régulier voir permanent de son propre corps sont autant d’indicateurs qu’une culture du soin s’est développée. Le développement de cette culture est une tendance générale des pays riches mais il prend, chez les gays, une intensité et un caractère particulièrement forts et spécifiques.

Le terme « santé gaie » est-il devenu aujourd’hui le nouveau moyen de parler de prévention, un terme qui hérisse désormais beaucoup de gays, sans crainte de susciter le rejet ou la lassitude ?

Pour redynamiser la prévention, il ne suffit par de la rhabiller sinon nous retombons dans le même problème. Le but est, d’une part, la diminution des contaminations, intégrée dans une approche positive et déculpabilisante de nos sexualités, qui écoute et respecte l’ensemble des sensibilités, et d’autre part, traiter les différentes problématiques homosexuelles de santé en impliquant l’ensemble des associations. La santé gaie a l’avantage de rapprocher les personnes de leurs besoins alors que le discours de la prévention paraît aujourd’hui bien isolé, abstrait et éloigné du vécu des gays.

Comment définissez-vous le concept de santé gaie et qui en est à l’origine ?

La santé est un état de bien-être physique, mental et social et pas seulement l’absence de maladie ou d’infirmité. Par exemple, elle peut varier du fait des effets de l’homophobie dans la famille, l’école et la société ou encore du vécu. Il faut aussi prendre en compte une exposition plus particulière à des maladies (le cas du VIH, de l’hépatite B), ou des problèmes indépendants d’une exposition spécifique, par exemple les violences physiques ou le tabagisme. Mais encore l’idée d’une approche compétente, culturellement spécifique, que doit avoir le système de santé pour répondre aux besoins des gays. Par exemple, pour un médecin ou un travailleur social, d’être formé à une prise en charge correcte des personnes homosexuelles.

Il y a deux grandes étapes dans la santé gaie. Jusqu’au début des années 80, la préoccupation était surtout de dépsychiatriser l’homosexualité et de créer des réseaux de médecins gays. Le sida devient ensuite la priorité. Dans les années 90, du fait de la baisse importante des contaminations et l’arrivé de traitements puissants, il apparaît pour certains, que le VIH est une priorité de santé parmi d’autres et qu’il y a lieu de réformer les associations sida pour qu’elles intègrent d’autres questions de santé. Pour d’autres, cette volonté d’élargissement correspond à l’envie de trouver un nouveau souffle dans la prévention VIH, un nouvel élan associatif, ce qui se vérifie dans plusieurs pays. Bref, c’est la conjonction de plusieurs tendances qui peut permettre d’arrêter la division des tâches telle qu’elle est actuellement pratiquée, ce qui est un frein (avec d’un côté la lutte contre le sida et de l’autres les revendications LGBT). C’est l’intérêt à la démarche.

 

Interview J.-F Laforgerie (publiée dans Illico, novembre 2005)

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