Eric Rofes est professeur à l’université d’état californienne Humboldt. Il y enseigne l’organisation communautaire et les techniques de leadership. Il donne aussi des cours dans les domaines de l’éducation, les études féministes et celles multiculturelles queer. Rofes s’est impliqué aux tous premiers temps de l’épidémie de sida. Alors jeune militant vivant à Boston, il prend la tête de la Boston Lesbian and Gay Political Alliance (1982/84). Il organise la première marche et mobilisation massives pour obtenir une réponse gouvernementale à l’épidémie. C’est dans cette même ville qu’il travaille pour mettre le sida au premier plan de l’agenda des officiels. Il prépare aussi la première brochure de prévention sida pour la ville de Procincetown, une station estivale proche de Boston et branchée gay.

JPEG - 31.6 ko

En 1985, Eric Rofes déménage en Californie et devient directeur exécutif du Los Angeles Gay and Lesbian community Services Center, jusqu’en 88. Dans cette grande agence de service pour lesbiennes, gais, séropositifs et malades du sida, Rofes supervise le travail de prévention VIH vers les gays et bisexuels mais aussi les services médicaux, les tests, l’assistance juridique et les conseils aux séropositifs. Il est en même temps l’un des leaders dans la lutte couronnée de succès contre l’initiative visant à mettre en quarantaine les malades du sida (AIDS Quarantine Initiative, 1987). Il s’agissait d’un texte soumis à referendum en Californie, et proposé par Lyndon Larouche. C’est aussi pendant cette période que Rofes devient l’un des membres fondateurs de la Los Angeles AIDS Commission ainsi que directeur du 1987 National Lesbian and Gay Health Conference and National AIDS Forum à Los Angeles.

Il est ensuite partie prenante dans la manifestation historique du 1er juin 1987 devant la Maison Blanche, qui est la première sortie nationale d’ACT UP. Il préside la WAR Conference, une réunion nationale d’urgence des leaders gay et lesbiens pour l’élaboration d’une stratégie politique au moment où il faut se confronter au dédain de l’administration Reagan. En 1989, Rofes quitte Los Angeles pour diriger à San Francisco le Shanti Project, jusqu’en 1993. Cette agence est pionnière. Elle fournit une aide amicale, le transport, des logements pour les malades du sida. Rofes rejoint également la National Gay and Lesbian Task Force ainsi que la National Lesbian and Gay Health Association.

Parallèlement, notre interlocuteur exerce une activité journalistique, écrivant dans la presse gay des articles consacrés au VIH /sida. C’est notamment dans OUT/LOOK, un magazine, qu’il publie en 1990 un article critique sur la dés-homosexualisation du sida, [1]. Rofes y remet en question l’intérêt qu’ont eu les organisations de lutte contre le sida des années 80 à hétérosexualiser le sida dans leur communication publique en vue d’obtenir certains avantages notamment financiers. Pour lui, le coût politique payé pour cela est important pour les gays. Eric Rofes a publié plus d’une dizaine de livres dont deux centrés sur le sida où il étudie les effets du VIH/sida sur les communautés homosexuelles aux Etats-Unis. C’est tout d’abord au travers d’écrits passionnants dont Reviving the Tribe : Regenerating Gay Men’s Sexuality and Culture in the Ongoing Epidemic (Haworth, 1996), puis Dry Bones Breathe : Gay Men Creating Post-AIDS Identities and Cultures (Haworth, 1998) qu’il évoque les idées fortes sur lesquelles nous allons revenir dans cet entretien. Reviving The Tribe est axé sur l’expérience post-traumatique d’une génération qui a souffert des pertes catastrophiques dues au sida tandis que Dry Bone Breathe, plus polémique, insiste sur l’idée que le sida n’est plus une situation d’urgence pour certains groupes homosexuels et qu’une évolution des organisations de lutte contre le sida est nécessaire.

Eric est décédé en juillet 2006 à l’âge de 51 ans.

Bonjour Eric. Comment voyez-vous les 25 dernières années sur l’épidémie de sida ?

Eric Rofes : Bonjour. Tout d’abord laissez-moi préciser que mon point de vue et mon expertise concernent les hommes identifiés comme gay aux États-Unis. Dans cette perspective, je vois les 25 dernières années comme divisées en plusieurs périodes spécifiques :

• The Dawn of the Epidemic : L’Aube de l’Épidémie, c’est la première période qui s’étend de1980 à 1984. Une nouvelle maladie émerge dans les communautés gays. Nos communautés la combattent entre panique et déni, pendant que nous tentons de recueillir des informations sur ce qui nous arrive. Nous éduquons notre communauté et créons des organisations de défense, de service et d’éducation pour répondre à l’épidémie. C’est une période où la confusion est grandissante et pleine d’anxiété.

• The Rock Hudson Moment : Ensuite apparaît ce que je nomme la phase Rock Hudson (1985-1987) quand alors, les grands médias et les officiels américains commencent sérieusement à s’attaquer au sida et quand les communautés gay et lesbiennes entreprennent de répondre de façon énergique à l’épidémie, notamment par l’arrivée de volontaires dans les organisations de soins et dans celles de prévention. C’est aussi à cette époque que ces organisations communautaires essayent d’influer sur les politique publiques et les réponses légales concernant les séropositifs. Je pense ici par exemple à la fermeture des saunas et la possible mise en quarantaine des malades. Pendant cette période, la peur est intense.

• The Crisis Moment  : La Phase de Crise se déroule de1988 à1993 quand les communautés gays des États-Unis font l’expérience de niveaux de décès cataclysmiques et de destruction du fait du sida. Ces années sont celles de l’édification et de l’institutionnalisation des principales organisations de service liées au sida, de l’arrivée de ressources financières et humaines dans la lutte et de la création d’une infrastructure de réponse au sida. C’est une période d’intense désespoir, qui se voit par exemple dans le AIDS Quilt et de rage intense, notamment par la création d’ACT UP.

• The Protease Moment : Entre 94 et 97, d’importants changements -dont de nouveaux traitements- ont forcé les communautés gay à repenser leur relation à l’épidémie. Cette période a commencé par l’arrivée de nouveaux médicaments et modes de traitement, lesquels ont précédé les inhibiteurs de protéase, et ont commencé à montrer que le VIH pouvait être contrôlé. Avec les annonces des premières études sur les anti-protéases en 1996 à la conférence internationale de Vancouver, nous avons commencé à voir l’éclatement d’une communauté unie contre l’épidémie…

  • la maladie est contenue et gérable dans beaucoup de communautés homosexuelles blanches alors qu’elle était reconnue comme atteignant le niveau de crise chez les gays de couleur ;
  • les personnes vivant avec le VIH commencent à avoir des vécus très différents de leurs traitements et une compréhension également différente de ce que signifie être porteur du VIH ;
  • une génération plus jeune de gais émerge avec une compréhension et une relation distincte à l’épidémie de celle des gais plus âgés.

C’est une période d’incertitude, d’espoir et de renégociation des réponses communautaires au sida et de ce que être infecté veut dire. De nouvelles normes sexuelles communautaires sont échafaudées.

• The Post-AIDS Moment : La dernière période est celle post-sida qui s’étend de 1998 à 2003. Les communautés gay généralistes s’éloignent d’un intérêt soutenu et étroit pour le VIH et commencent à intégrer le sida comme une caractéristique courante et non remarquable de la vie communautaire. Le VIH commence à être appréhendé comme “chronique” et “gérable” parmi une classe de gays privilégiés, alors qu’il continue de décimer les communautés de gay ayant un accès limité aux traitements (hommes de couleur, usagers de drogues, hommes vivant dans la pauvreté). Pendant ce temps, l’infrastructure de réponse au sida subit des changements dans ses financements et son statut, Sur le terrain, beaucoup d’organisations sida se sont restructurées, ont fusionné, ou fermé leurs portes. L’arrivée de l’administration Bush amène censure et diminution des ambitions dans les campagnes de prévention sida et les projets de recherche sur le sexe. Pour beaucoup de gays, c’est une période de dépassement du sida qui trace de nouvelles pistes de vie.

GIF - 17.9 ko

JPEG - 13.3 koDans Reviving the Tribe, paru en 1996, vous insistiez, dans une perspective sociologique, sur les conséquences, en terme de santé mentale, de l’épidémie de sida qui continue alors chez les gays, notamment l’importance du traumatisme dû aux décès dans les cercles d’amis. À l’époque, la communauté succombait sous l’hécatombe et ne voyait pas, selon vous d’issue. Votre livre a alors proposé des pistes pour faire revivre cette communauté. 

Je crois que les nations, cultures, communautés et populations qui partagent certaines expériences collectives intenses et extrêmes, où leur sécurité est mise en danger, et où leur humanité se trouve dégradée, souffrent de formes particulières de traumatisme collectif. Je pense ici aux personnes qui ont survécu au bombardement d’Hiroshima, les Juifs pendant l’Holocauste, les Africains emmenés comme esclaves aux États-Unis. C’est à mettre en parallèle avec le vécu d’autres groupes traumatisés – les enfants régulièrement battus ou abusés sexuellement ; les femmes enfermées dans des mariages où être battue et violée est courant.

Beaucoup de cercles de relations d’hommes qui s’identifiaient de façon très étroite avec la vie communautaire gay ont vécu un raz de marée en terme de décès durant les 12 premières années de sida. Les décès incluaient bien évidemment les amants, amis et les collègues, mais s’étendaient à la perte de rituels communautaires, de lieux, de symboles et de significations. Le fait de survivre à travers ces années intenses a eu de profondes conséquences en terme de santé émotionnelle, physique et spirituelle pour beaucoup d’entre nous. C’est aussi un éclatement en mille morceaux de nos réseaux de socialisation et de nos projets de vie. Ces conséquences ont entraîné d’importants changements dans la relation à notre santé, à nos corps et à nos sexualités. Il y a eu des glissements puissants et spectaculaires dans nos émotions, notamment pour les sentiments d’anxiété, de terreur, pour l’insensibilité, la dépression, l’ennui, la rage, la culpabilité mais aussi la honte.

Maintenant, en 2004, le temps a aidé certains hommes à guérir ces blessures et les a ramenés dans le monde des vivants. D’autres hommes ont reconnu l’existence de ce bouleversement et ont recherché une aide qui les a amenés à une meilleure place. Je pense pas exemple au soutien psychologique ou spirituel, à la thérapie sexuelle. Mais il y a beaucoup de gays qui vivent toujours dans mon pays en restant des victimes brisées par l’épidémie. Leur esprit et leur vie sont profondément abîmés et altérés. Dans Reviving The Tribe j’ai essayé d’attirer l’attention sur cette situation et appelé à un effort collectif pour raviver, restaurer, soigner et redévelopper les communautés gays aux États-Unis.

Vous faites partie des rares personnes dont on sentait à l’époque qu’elle avaient une vision analytique à long terme. C’est toute la question de l’acceptation et de l’intégration de l’épidémie dans nos vies sans rester dans une attitude passive sans lutte ni protestation à un moment où les antiprotéases ne sont pas disponibles. Pour vous, à l’époque, le combat était-il aussi sur le long terme ? Est-ce que cette vision à long terme est toujours nécessaire ?

J’ai refusé d’accepter que la maladie liée au VIH demeure une caractéristique permanente des communautés homosexuelles. Je pense que le VIH a commis des choses horribles pour la capacité des gays à s’aimer l’un l’autre, à prendre plaisir de leurs vies érotiques ou encore à construire ensemble une communauté. Il a été aussi destructeur qu’un énorme tremblement de terre ou une inondation et il continue de présenter un défi majeur pour la construction communautaire, la santé de cette communauté et son bien-être. Cependant, le VIH est désormais fermement implanté dans nos communautés et il ne va pas disparaître facilement ni rapidement. C’est pourquoi j’ai affirmé que nous devions dépasser les réponses que nous avions dans la phase de crise, qui pouvaient fonctionner en 1987, mais certainement plus en 2004. À la place, je prétends que nous avons besoin de réunir toutes les personnes qui en savent le plus pour créer un plan sur 100 ans afin de réduire et éliminer le VIH dans les communautés gays. Ce qui est extrêmement important, c’est d’avoir une sorte de vision à long terme ainsi qu’une sorte de plan pour le long chemin à venir. Je reste terriblement frustré de voir que si peu de personnes ont répondu à cet appel. De toute évidence, le fait de simplement répéter « utilisez à chaque fois le préservatif » ne tient pas comme une réponse raisonnée et planifiée au VIH chez les gays.

Vous avez alors proposé une régénération de la communauté gay. En Europe, l’emploi de ce terme est problématique depuis la deuxième guerre mondiale. Vous pensiez en fait à un effort nécessaire, une nouvelle vision de la communauté, car les gays doivent intégrer les réalités de cette épidémie qui ne s’arrête pas et avoir un projet plus large que le sida, qui réaffirme la vie. Il ne faut pas être pris en otage par le sida mais aussi intégrer ces réalités. C’est ce que résume votre expression : « We Must De-AIDS Gay Identiy, Community, and Culture ». Cette régénération, est-ce vraiment nécessaire ? Ne serait-ce pas plutôt un retour à l’avant sida, avec une scène commerciale forte axée sur le sexe et rien de plus ? Et ne pensez-vous pas que cela risque d’affaiblir la lutte contre le sida ?

Ce sont vraiment de bonnes questions et j’y réfléchis énormément. Tout d’abord, mes recommandations n’ont pas été faites pour l’Europe. Elles sont pensées spécifiquement pour les grandes communautés américaines [2]. Elles ont émergé de ma recherche sur les effets à long terme qu’une vie dans des conditions extrêmes peut avoir sur la psyché humaine et la santé communautaire. Dès 1990, il était devenu évident à certains d’entre nous qu’il y avait des hommes qui sortaient des abris anti-aériens. Ils insistaient sur un retour à la vie plutôt que de continuer à vivre à l’intérieur d’une crise paroxystique du sida. Ceci m’a amené à discuter avec beaucoup de personnes sur ce que nous pourrions faire pour prendre soin de notre communauté et éviter l’auto-destruction si l’épidémie continuait telle que de manière ininterrompue.

En tant qu’activiste mais aussi comme personne ayant un grand amour pour les gays, j‘ai commencé à sentir que nous devions autoriser les hommes, pour leur propre santé mentale et leur bien être, à sortir de l’état d’urgence et retourner vers la terre des vivants. Ceci ne voulait pas dire qu’il fallait ignorer le sida ou prétendre qu’il n’était plus là, mais plutôt qu’il était normal pour les hommes d’aller de l’avant dans leur vie et ne pas rester captif de l’épidémie. Dans mon livre Reviving the Tribes, j’ai fait une proposition pour les communautés homosexuelles qui incluait d’une part le retrait de la focalisation intense sur le sida de la vie communautaire homo. C’est l’expression que j’avais utilisée alors : nous devons éliminer le sida de l’identité, la communauté et la culture gay (We Must De-AIDS Gay Identity, Community, and Culture). Par ailleurs, cette proposition incluait notre engagement pour un effort continu pour prendre soin des malades et prévenir la diffusion future du VIH. Je pensais que ces deux points pouvaient arriver de manière simultanée et en fait, c’est précisément ce qui s’est passé ces dernières années. Désormais, nous n’avons plus cette focalisation solitaire sur le VIH mais nous continuons à fournir des efforts importants pour combattre l’épidémie.

Pour moi, la régénération est vraiment nécessaire à la fois pour les individus et pour les communautés gays. Vivre dans des abris anti-aériens ou dans des états d’urgence durant des périodes prolongées a des conséquences terribles. Personne ne devrait demander à une communauté de rester piégée dans un tel stress sur une aussi longue période.

Vous m’avez demandé si ce changement était un retour à la période pré-sida, avec présence d’une scène commerciale forte, orientée sur le sexe et rien d’autre. Et si cela pouvait diminuer la lutte contre le sida. Pour vous répondre, je dirai premièrement que les pensées des hommes gays d’avant le sida n’étaient pas orientées que sur le sexe et sur rien d’autre. Ces cultures étaient des lieux d’intenses développements sociaux-culturels et de construction communautaire. La décennie qui a précédé le sida, c’est-à-dire les années 70, est maintenant caricaturée par certains comme tournant uniquement autour du sexe et de la drogue. Mais ce n’est pas ce qu’un examen historique nous montre. C’était une période étonnamment créatrice et dynamique, où, des millions de gays américains ont réalisé de profonds changements dans leurs vies. Ils se sont rassemblés pour créer des pratiques communautaires, des rituels, des structures sociales et des associations qui n’avaient jamais existé auparavant. Dans cette décennie, malgré d’incroyables menaces comme la violence, les discriminations, l’opprobre sociale et l’exclusion familiale, les hommes ont pris des risques incroyables, à la fois personnels et professionnels. Ceci pour vivre de manière authentique et construire une communauté avec d’autres hommes. Voir cette période comme animée par le sexe et rien de plus, c’est ignorer l’énorme contribution des homosexuels à la culture américaine et la vie communautaire homo.

Enfin, je pense que nos efforts contre le sida seront mis en cause plus gravement non pas par les hommes qui ont intégré le sida et qui avancent résolument dans la vie, mais en forçant des légions de gays à rester enfermés dans un état d’urgence. Non seulement nos efforts d’organisation seront entravés parce que nous serons à bout de force, en restant des activistes autodestructeurs continuellement enragés, mais nous serons incapables de faire le travail nécessaire pour planifier dans le long terme des solutions à nos problèmes.

Quels ont été chez les gays américains la reconnaissance de ce traumatisme et l’accueil de vos propositions ? 

J’ai le sentiment que mon livre Reviving the Tribe a aidé certains gays à recadrer l’épidémie et à repenser leur relation avec le militantisme sida. Je connais des hommes qui se sont reconnus dans ce que j’ai dit du traumatisme et qui ont pu avancer pour initier la guérison. Le livre a généré un énorme débat. D’une part, on ne pouvait pas dans les années 90 écrire sur le sida sans créer une polémique, et d’autre part, je disais alors des choses qui étaient considérées comme hérétiques par beaucoup de collègues appartenant à l’establishment sida. Pour moi, l’un des signes du trauma, c’est quand on se sent très menacé par une nouvelle manière de penser, des nouvelles idées et que l’on y répond avec colère et rage. Beaucoup de livres écrits sur le sida durant cette période (1994-1998) ont déclenché une controverse générale.

Le trauma était causé par la perte de nombreux amis. Il y a maintenant moins de personnes qui connaissent par exemple une personne, un ami qui serait décédé du sida. Avec les trithérapies, les choses ont changé. Pensez-vous qu’une autre forme de traumatisme subsiste et continue à avoir des conséquences, et lesquelles ?

J’ai besoin de réfléchir plus à cette question. Initialement, je me demandais si les personnes sous traitement antirétroviral n’avaient pas vécu un autre trauma majeur quand ils ont été transfigurés de leur état de malades faibles ou mourants en des personnes qui vivent avec une maladie chronique avec plus d’énergie et d’espoir. Je ne suis pas sûr que cela puisse être classé comme un traumatisme ou si c’est autre chose dont il est question.

JPEG - 35.7 ko

JPEG - 14.3 koHeureusement arrivent les thérapies hautement actives, c’est alors que vous prenez conscience des implications qui résultent de l’arrivée des nouvelles molécules et qu’un nouveau paradigme se met en place. Vous faites partie des premiers à entériner la fin du sida comme crise. Qu’est -ce que cela voulait dire ?

En disant que le sida n’est plus désormais une crise pour les grandes communautés gays (je parle ici des communautés américaines qui sont d’abord mais pas entièrement blanches et classe moyenne), je ne dis pas que le sida ne mérite pas d’être combattu et qu’il ne soit pas profondément important. Pour moi, cette période où les homos en tant que classe ont authentiquement vécu le sida comme une crise, une époque où nous étions terrifiés, bouleversés et paniqués, est terminée. Ceci ne veut pas dire qu’à un niveau individuel des personnes ne vont pas traverser un état de crise, mais, qu’en temps que communauté, nous pensons et vivons le sida de manière très différente en 2004 que nous ne le faisions en 1984. Pour ceux d’entre nous qui ont vécu au travers de cette ère de crise, où nous allions chaque semaine à des enterrements, et ne pouvions marcher dans les rues des quartiers gays sans voir des fauteuils roulants ou des hommes avec des cannes, ouvrir les pages des journaux gays et trouver des dizaines de nécrologies, il est clair que nous vivons maintenant un moment très différent.

La phase protéase a initié l’ère post sida dans les grandes communautés gays américaines (mainstream communities). En cela, je ne veux pas dire que les gens ne sont plus encore contaminés par le VIH ou que le sida ne mérite plus notre attention ou notre énergie. J’avais conscience que d’autres communautés, notamment celles de personnes de couleur aux USA et beaucoup de pays en Asie et Afrique, sont alors entrées dans leur propre phase critique. Par « post sida », je veux suggérer que les grandes communautés gays, c’est-à-dire majoritairement de classe moyenne blanche, se sont déplacées au delà de la phase de crise vers une autre phase remplie d’encore plus d’incertitudes et de défis. Cette nouvelle ère montre des déplacements majeurs dans notre expérience de communauté de vie avec le VIH.

Vous avez remis en question la pertinence du travail des associations de lutte contre le sida dans un chapitre intitulé « The Final Days of AIDS Inc. » Certaines selon vous n’ont plus d’utilité, d’autres devaient se restructurer. Pourquoi ?

Pour moi, AIDS Inc. [3] c’est-à-dire un secteur entier ou une industrie créée pour combattre l’épidémie, est un ensemble d’organisations, d’institutions et de rituels qui étaient gérés sur le principe de la crise. Et il semble nécessaire que pour pouvoir fonctionner, ce que je nomme Aids Inc.,a besoin d’être dans un principe de crise. Pour moi, ces organisations sont plus efficientes sur les communautés dont elle feraient mieux de s’occuper et qui en ce moment subissent leur propre phase de crise de l’épidémie. J’ai argumenté que dans de nombreux endroits des Etats-Unis, ces organisations et ces rituels sont légitimes dans des communautés de couleur aujourd’hui (y compris dans des communautés d’hommes de couleur qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes), plutôt que pour les gays et les grandes communautés majoritairement blanches et de classe moyenne.

Quant elles étaient centrées sur ces communautés mainstream gays, elles semblaient utiliser la culpabilité et la manipulation pour essayer de ramener les gays dans l’état de crise. Ces organisations sont incapables d’appréhender le fait que la majorité des gais impliqués dans la vie communautaire, par exemple les bars, associations, rituels, le clubbing, les sexclubs, ne sont pas dans un état de crise et ont quitté les abris. Parce qu’elles portent des lunettes teintées avec des verres spéciaux « crise sida », elles réagissent de manière problématique aux cultures homosexuelles masculines, à leurs organisations sociales ou à leurs pratiques sexuelles. J’ai aussi dit dans mon livre et je pense que cela est arrivé, que les composantes de AIDS Inc. devraient se restructurer et se repenser profondément, ou alors elles seraient de moins en moins signifiantes pour beaucoup de gays et les grandes communautés gays.

Qu’entendez-vous par restructuration ? 

Aux États-Unis, on a observé une baisse importante de participation dans les groupes de supports et les programmes d’éducation après 1992. Lors des conférences, beaucoup d’entre nous se sont demandés si nous pouvions à nouveau attirer l’attention des gays et comment nous pouvions à nouveau obtenir une participation forte et active. Un groupe de travail a étudié les participants et a découvert une demande très vive en information sur les autres questions santé, au delà du VIH. Quand ils ont commencé à proposer des programmes sur ces questions, c’est-à-dire le cancer de la prostate, la dépression, les IST, la participation a augmenté. On s’est aussi rendu compte que beaucoup d’autres questions de santé concernant les gays touchaient ceux qui restaient non infectés. Je pense aux questions tels que l’usage de drogues, la santé mentale ou génitale ainsi que d’autres sujet relatifs au maintien en bonne santé des séropositifs. En ce moment, je sens que le travail le plus efficace sur la prévention VIH ne doit même pas mentionner le VIH, mais plutôt se concentrer sur le renforcement de la maîtrise sexuelle (sexual empowerment), le bien-être personnel et la santé mentale et spirituelle dans une plus large perspective.

En toute logique, vous avez organisé une conférence sur la santé des gays en 2000 dans le Colorado. La question de la santé des gays n’est pas habituellement abordée tel quel en France où l’on reste massivement focalisé sur le VIH. Comment s’est déroulée cette conférence, a-t-elle répondu à votre attente. Enfin où en est cette question maintenant ?

JPEG - 12.8 koJ’ai participé aux discussions entre des personnes d’Europe de l’Ouest, d’Australie, du Canada et des Etats-Unis sur l’utilité de promouvoir un « agenda de santé pour les gays » qui soit étendu à autre chose que le VIH/sida. Je ne suis pas sûr que cela pourrait être efficace dans d’autres pays, mais dans le mien, travailler sous l’étiquette « santé des gays » nous a ouvert de nombreuses nouvelles opportunités avec les gays et nous a permis de nous attaquer à un ensemble de sujets qui pourraient être liés au VIH mais qui en sont aussi indépendants, comme le Crystal, la syphilis, le vieillissement, l’usage du Viagra®.

JPEG - 38.8 ko

Nous avons déjà organisé 3 séminaires nationaux sur la santé des homosexuels masculins – en 2000 et 2001 à Boulder, Colorado et en 2003 en Caroline du Nord. Ces rencontres sont devenus des endroits pour beaucoup où l’on parle d’un ensemble de questions santés concernant les gays. Mais elles ont été particulièrement importantes pour faire travailler ensemble les participants à réfléchir au sujet de la prévention VIH et la direction que nous devrions prendre maintenant. Le séminaire le plus important a attiré plus de 500 personnes qui travaillaient sur l’amélioration de la santé et du bien-être des communautés gays. Nous travaillons en ce moment sur le prochain séminaire en octobre 2005 à Salt Lake City, et les personnes qui désirent des informations devraient nous contacter à gmhs3@aol.com.

A propos de la période Protease, vous indiquez l’existence de nouvelles normes sexuelles communautaires. De quoi s’agît-il ?

Nous avons tous dit que durant le “protease moment” plus de séropos ont commencé à ressentir la baise sans capote comme acceptable, parce ces personnes pensaient que leurs charges virales dans le sperme étaient très très faibles. Dans le même temps, plus de séronegs trouvaient sympa d’avoir des rapports non protégés occasionnels avec des hommes potentiellement séropos pour les mêmes raisons. Je ne suis pas sûr de savoir s’il y a des preuves de ces faits ou si les rapports non protégés ont lieu depuis 10 ou 20 ans à un niveau identique et que nous EXPLIQUONS simplement cela différemment à chaque période. Toujours est-il que j’aimerais bien étudier les étapes relatives à l’évolution des normes sexuelles communautaires. C’est un sujet compliqué. Parce qu’il existe, dans chaque ville américaine, des normes différentes au sein des diverses sous cultures et sous populations communautaires gays. Il est difficile d’en dire plus sur les changements au cours du temps, parce que beaucoup de ce que nous savons provient des déclarations des personnes, et que ceci est très influencé par leurs propres normes culturelles et leurs tabous. Ce que je crois être vrai sur les normes sexuelles : (a) Il y a bien plus de rapports anaux en 2004 qu’en 1980 et l’acte est bien plus central dans le déroulement des rapports sexuels de nombreux hommes. (b) Plus d’hommes signalent des rapports anaux non protégés qu’ils ne le faisaient en 1985-1992. Mais y a t’il plus d’hommes ayant des rapports non protégés maintenant ? Ce n’est pas clair. Et encore moins les circonstances où se déroulent ces actes.

Il y a actuellement en France depuis deux ans un débat sur les nouvelles formes de prévention des infections VIH. Deux tendances s’affrontent, d’un côté les associations qui restent pour le tout capote, de l’autre une des associations majeures, AIDES, souhaite aborder la prévention sous l’angle de la réduction des risques. Par exemple avec des slogans du genre, sans capote, mets au moins du gel, des informations sur l’échelle de risque, l’importance de la charge virale. Quelle est votre position ?

Je ne peux pas parler de la France parce que je ne connais pas votre culture ni votre histoire. Toute promotion de la santé doit s’enraciner dans la culture et l’histoire locales. Dans mon pays, je crois que le credo « utilisez une capote à chaque fois » finit par poser plus de problèmes qu’il n’en résout pour certaines populations de gays, même si cela peut en aider et en protéger d’autres. Je ne pense pas que la plupart des gays tirent bénéfice d’approches directives en matière de prévention avec des slogans qui vous disent « fais ci » ou « ne fais pas ça ». Je pense que la plupart des hommes ont besoin d’aide et d’information quand ils naviguent au travers des plaisirs et des risques du sexe.

Ces messages de réduction des risques ont par exemple été mis en place dans des campagnes menées au Royaume-Uni par le GMFA (campagne Enjoy IT) et le THT (campagne Fact for life). Néanmoins, il semble qu’il n’y ait pas d’étude scientifique menée sur l’efficacité de la réduction des risques. Faut-il se lancer quand même ? 

Nous n’avons pas une étude qui nous prouve l’efficacité à long terme de la capote non plus. Je crois sincèrement que nous devons offrir plusieurs approches aux gays parce qu’il y a plusieurs populations de gays qui bénéficieront d’approches différentes. Je crois sincèrement aussi que certains gays réagissent mieux à la manière directive utilise-une-capote-chaque-fois. Dans le même temps, cette façon de faire peut avoir des effets contradictoires sur d’autres populations de gays.

C’est à dire ?

Je crois que la grande attention portée aux rapports anaux entre hommes lors des 20 dernières années au travers de la prévention du VIH, du code condom, et de la biologie de la transmission, a eu un effet inattendu. Baiser et être baisé, à mon sens, semble être devenu plus courant parmi les gays que ça ne l’était avant l’épidémie. Je me demande si ce n’est pas l’effet « armoire à confiture ». Un garçon rentre de l’école et sa mère lui dit « ne touche pas aux confitures ! » et tout ce que veut le garçon maintenant c’est prendre un pot de confiture de l’armoire. J’ai fait des contrôles rapides sur les études sur le sexe entre hommes avant et depuis le sida, et on voit que les rapports anaux sont pratiqués par un plus grand pourcentage d’hommes (se définissant comme gays). Ceci dit je sais que ces études posent problème par ailleurs.

Nous ne comprenons pas totalement comment les désirs sont inculqués ou comment une pratique particulière devient populaire ou dominante dans l’imaginaire sexuel gay. Je pense que certains gays tendent à la transgression, à dépasser le tabou, et quand nous leur disons de NE PAS faire quelque chose, cela rend ces pratiques plus excitantes. je pense que c’est vrai aussi pour d’autres populations. Dans tous les cas, je sens que le message limité à « utilise une capote à chaque fois » fait un bon slogan, et du grand marketing, mais une mauvaise prévention à long terme.

JPEG - 28.5 ko

On voit régulièrement des articles d’actualité sur la relation entre le Crystal meth et la prise de risque. Pensez-vous que ce lien soit si clair que cela ? Comment concilier une société homosexuelle qui est à nouveau axée sur le plaisir avec la prévention ?

Je pense que les gens dépensent BEAUCOUP de temps et d’argent à essayer de comprendre les comportements sexuels qu’ils considèrent à risque. Ils ont l’air de penser qu’il est étrange que des gays puissent avoir des rapports oraux ou anaux sans capote (je ne trouve pas que ce soit bizarre). Alors ils trouvent des moyens de « prouver » que nous avons des rapports non protégés pour les raisons suivantes : (a) nous manquerions d’estime de nous-même, (b) nous aurions de l’homophobie internalisée, (c) nous serions déprimés, (d) le traumatisme causé par tant de pertes liées au sida, (e) le fait que les jeunes n’ont pas expérimenté une seule perte liée au sida, (f) l’utilisation du Crystal, (g) une pulsion de mort, (h) les chatrooms internet, (i) des suppositions inexactes sur le statut négatif de nos partenaires.

La plupart des hommes, je le pense, s’engagent dans des rapports non protégés à cause des significations qu’ils en tirent et du plaisir que l’acte leur procure. Pour un homme, le fait d’être baisé et d’avoir le sperme enfermé dans une capote peut avoir des significations très différentes qu’être baisé et avoir le sperme éjaculé bien profond dans votre cul. Que vous l’aimiez ou pas, une capote change forcément la signification et la pratique du sexe anal de manière significative. Pour certains, recevoir du sperme, c’est profond et puissant. Dans Reviving the Tribe, il y a un chapitre intitulé « La sodomie règne victorieuse (Sodomy Rules Victorious) ». J’y développe l’idée que le sens attaché au fait de baiser et être baisé, de recevoir et déposer du sperme ou encore de jouer peau contre peau, a des implications importantes pour une part non négligeable des gays aux USA et ceci malgré les risques sanitaires. Et je pense aussi qu’inconsciemment, beaucoup vivent la recommandation « utilise une capote à chaque fois – Ça ne change rien ! » comme profondément fausse et condescendante.

JPEG - 18.2 ko

Revenons au Crystal. Je tiens à énoncer ce qui suit avec beaucoup de précautions et de respect. Je ne suis pas sûr de croire que l’utilisation du Crystal soit la cause de contamination des hommes qui autrement n’auraient pas été contaminés par le VIH. Les études montrent une corrélation, pas un rapport de causalité. Je sais que beaucoup de nouveaux séropositifs croient que le Crystal est la cause de leur séroconversion, mais je n’en suis pas convaincu. Mon collègue Tony Valenzuela avance que l’épidémie liée au Crystal a ses racines dans ce qui n’est pas résolu à propos du sida chez les gays. Cela m’amène à me demander si les stress, les anxiétés, la confusion et le trauma du VIH – ceci en concomitance avec le désastre que le sida continue de provoquer dans l’identité des gays – servent de porte d’entrée au Crystal pour beaucoup d’entre eux. Je me demande si tout ce trauma non résolu dont je parle dans Reviving the Tribe pourrait être le catalyseur pour l’usage du Crystal.

JPEG - 30.3 ko

Tony se demande si les séropositifs sont arrivés ou pas à comprendre comment réaliser une vie qu’ils n’avaient pas prévue sur le long terme, notamment du fait de vivre dans les limbes entre médicaments permettant la survie et la guérison. Il explique : « Nous vivons toujours, inconsciemment, comme si nos jours étaient comptés, même avec cette réalité du chronique mais gérable. Nous avons tous appris cette grande leçon de vivre dans l’instant, de comprendre que la vie peut s’arrêter demain et de ce fait, nous chérissons le moment présent. Mais ironiquement, ce n’est pas une existence soutenable à long terme. Je pense que les séropositifs attendent impatiemment de pouvoir prendre la vie pour acquise. Saisir le jour à pleines mains comme un don précieux, le faire indéfiniment est trop lourd à porter. Nous ne sommes pas conçus pour cela. »

Je me demande alors si beaucoup de gays qui ne sont pas encore infectés n’expérimentent pas des confusions et contradictions, différentes mais parallèles, qui les poussent vers l’usage de drogues. Et si le fait que le sida est maintenant endémique dans les communautés gays -comme la pauvreté dans beaucoup de communautés pauvres- amène avec lui cette culture du sida dont je parlais ci-dessus, ce qui amène à l’usage de drogues.

Je pense que la plupart des sociétés occidentales sont des cultures de plaisir donc je ne reproche pas aux gays de partager leur plaisir. Il me semble qu’ils ont une culture de gestion du risque aux Etats-Unis, bien que la plupart des organisations semblent penser que nous n’en avons pas. A mon avis, la plupart des gays se débrouille plutôt bien pour négocier leurs pratiques sexuelles de façon à maximiser leur plaisir et minimiser les risques. Et la plupart d’entre nous le font sans l’aide de nos associations de prévention. En fait, beaucoup d’entre nous le font malgré les obstacles dressés par les associations.

La décennie des années 90 a été riche en auteurs et en essais sur le sida. Ce fut l’occasion de polémiques que vous décrivez fort bien dans votre livre, sur la responsabilité de la promiscuité ou des drogues festives dans les pratiques à risques. Vous critiquez fortement le fondateur d’Act Up Larry Kramer, ou encore Gabriel Rotello. Mes derniers séjours et visites dans les librairies gays à New York et Chicago m’ont montré une décadence de la production gay ou queer et une quasi disparition de livres de réflexion sur le sida. A Different Light Bookstore, la grande librairie LGBT de New-York a fermé. Que se passe-t-il ? Y-a-t-il de nouvelles polémiques ?

Il y a bien eu une salve d’essais et de livres entre 1995 et 2000 que l’on pourrait prendre comme polémiques sur les gays et le sida, et il n’y en a pas eu autant depuis. Je pense que les maisons d’édition reconnaissent qu’il n’y a pas un marché énorme pour ce genre de livres et que les intérêts des gays sont focalisés ailleurs. Dans le même temps, je pense que les conflits qui se sont fait jour durant cette période des années 90 n’ont été plaisants ou amusants pour aucun d’entre nous. Cela a pu aussi décourager les gens à se plonger dans le naufrage de la littérature sida.

Partagez-vous l’opinion de Harvey Fierstein sur cette culture de la maladie (the culture of desease) chez les gays ?

J’admire beaucoup le travail théâtral de M. Fierstein, mais je pense que ses écrits sur cette « culture de la maladie » sont coupés de la réalité. Et je sais qu’ils ne sont d’aucune aide pour nos communautés. Il écrit comme si tout ce dont nous avions besoin pour changer les pratiques sexuelles entre gays consistait à se poser en donneur de leçon ou utiliser la honte et la culpabilité. Je préfère de beaucoup les personnes qui admettent ce que beaucoup dans la prévention VIH ont admis depuis bientôt 10 ans : Depuis que le VIH est devenu largement installé dans nos communautés, nous ne savons pas vraiment quoi faire pour le réduire ou le éliminer. Culpabiliser et utiliser la honte contribuent à alimenter l’épidémie plutôt que la réduire. C’est mon opinion profonde. Les leçons que donne M. Fierstein peuvent le présenter comme un gay responsable, mais je ne crois pas que cela nous aide à combattre le VIH. Mais je dois dire que, dans mon pays, beaucoup de personnes pensent que la position défendue par M. Fierstein est celle qu’il faut avoir pour faire baisser les nouvelles contaminations et que plus de leaders gays devraient parler de cette manière.

Ces temps-ci, on voit réapparaitre en Europe un tas de petites bestioles qu’on avait oublié, la shigellose, la LGV, la syphillis, et même la transmission sexuelle VHC par des pratiques hard. Gabriel Rotello en avait bien parlé dans son livre quand il évoquait la communauté gay new-yorkaise d’avant le sida, marquée par une prévalence importante de maladies tropicales. D’avoir toutes ces maladies qui circulent, plus ou moins bénignes, ça vous fait penser à quoi ?

Nous devons améliorer l’éducation sexuelle et à la santé dans notre culture, et nous assurer que tout le monde a accès à des soins médicaux de qualité et des capotes gratuites. Par ailleurs, nous devons travailler à diminuer la honte et la culpabilité autour du sexe, éliminer les lois qui rendent certaines formes de sexe illégales et en finir avec le Puritanisme qui sous-tend notre culture.

Y-a-t-il encore quelque chose à faire contre le sida chez les gays ? Quelque chose de nouveau ?

C’est la question que nous nous sommes posés depuis bientôt 10 ans aux Etats-Unis. La plupart des gens répondent simplement avec des approches à court terme – de nouvelles manières de vendre les messages aux gays, comme si le marketing social était l’alpha et l’oméga d’une communication santé efficace. On demande aux leaders de la communauté de dénoncer ceux qui ont des pratiques à risque. Je pense que nous avons besoin de sortir des solutions à court terme et de passer aux approches à long terme. Voici quelques petites choses que nous pourrions faire :

1- Créer un plan à long terme pour réduire le VIH parmi les gays. Par long terme, j’entends que nous devrions créer un plan à 100 ans qui viserait à diminuer la prévalence du VIH dans les générations successives de gays. Je crois que ce sera lent et graduel, mais cela ne se fera pas sans planification. L’idée selon laquelle nous pouvons éliminer le VIH aujourd’hui parmi les gays si tout le monde se comporte correctement est une idée naïve et ne nous aide point. J’ai rêvé d’une série de réunions qui auraient regroupé certains de nos meilleurs chercheurs, activistes, organisateurs et théoriciens, de plusieurs disciplines, où l’on pourrait envisager un chemin pour progresser. Il y a 10 ans, j’ai lancé un appel pour cela. Et jusqu’à ce jour, aucun des pouvoirs existants aux États-Unis n’a soutenu cet appel.

2- Nous devrions commencer un processus majeur, dans toute la communauté, de confrontation avec les effets puissants que l’épidémie a eu sur les groupes homosexuels et leur culture. De même, il faudrait rechercher tous les endroits où nos vies ont été endommagées par l’épidémie. Ceci se doit d’être la première partie d’un programme plus vaste, centré sur la guérison communautaire, pour revivifier et redévelopper l’infrastructure et la culture communautaires. Cela nécessite que nous soignions nous-mêmes ainsi que notre culture des profond traumas dus aux années de crise.

3- Nous devrions nous engager dans un travail élargi qui se spécialiserait dans la création d’associations de santé pour les gays, destinées à fournir information et soutien sur une large gamme de problèmes de santé. Ceci comprend le besoin de travailler vers un bien-être général de nos sous-cultures et communautés. Ce pourrait être un mouvement activiste centré sur l’élimination des lois opprimant les gays, sur l’éducation sexuelle de toutes les communautés, et qui guiderait les fonds de recherche sur plusieurs technologies et traitements pour réduire le développement du VIH.

Quel est le sujet sur lequel vous travaillez en ce moment ? Pourquoi avoir bifurqué ? Quelle sera votre prochaine publication ?

Je continue de travailler sur les thématiques santé des gays et je dépense mon énergie à construire des mouvements de santé gay aux Etats-Unis. Je suis en charge du programme du prochain National Gay Men’s Health Summit qui aura lieu en octobre 2005 à Salt Lake City et j’invite les européens intéressés à y participer.

Je ne suis pas parti « dans une autre direction ». J’ai travaillé sur les questions de santé chez les gays depuis les années 70. À l’époque, j’avais écrit mon premier livre sur le suicide chez les gays et les lesbiennes et j’avais fondé plusieurs programmes de support aux jeunes homos. Pour être précis, mes 30 années d’engagement communautaire ont toujours inclus une part importante sur les questions de santé communautaire et de bien-être. Dans les bonnes et les mauvaises périodes, quand mon travail est populaire et quand il ne l’est pas, je continue de travailler sur ces questions. Beaucoup de mes publications récentes sont sur la réforme des écoles publiques et de l’éducation aux Etats-Unis. Cela a été une des orientations majeures de ma carrière, car pendant mes années militantes à Boston, j’ai travaillé comme professeur, administrateur scolaire et avocat pour enfants. Actuellement je suis professeur d’université et dirige un programme de formation des instituteurs. Au cours de l’année prochaine je vais publier deux ouvrages axées sur une reconceptualisation des questions gays et lesbiennes dans l’éducation.

En ce moment, je travaille aussi sur deux autres livres. L’un traite de l’histoire sociale des cultures gay aux Etats-Unis entre 1972 et 1983, la décennie des saunas, des discos et des manifestations contre Anita Bryant. C’est une recherche que je mène depuis 10 ans. L’autre livre est un manuel d’organisation pour activistes queer et un mémoire personnel organisé autour de 35 épisodes historiques dans l’activisme queer des 30 dernières années.

J’ai toujours eu l’intention d’écrire le troisième livre de la trilogie qui a commencé avec Reviving the Tribe et Dry Bones Breathe, et j’ai rédigé des notes et des développements à ce sujet. Mais je n’ai pour l’instant pas le temps de me plonger dans la rédaction. Ce livre s’intéressera aux mouvement de santé gay émergeants et traitera de certains débats contemporains comme le bareback, l’usage du Crystal, la culture skinhead gay et le cybersexe.


Merci Eric pour cet entretien très stimulant. 

Vous pouvez aussi joindre Eric Rofes directement à l’adresse eerofes@aol.com. Il préfère converser en anglais. Mais si vous écrivez en français, son ami pourra faire une traduction.

 

Interview with Olivier Jablonski from the radical French AIDS prevention group WARNING

 

Questions : Olivier jablonski

Traduction : Denis Germain

Lire aussi :

Interview with Olivier Jablonsky from the radical French AIDS prevention group WARNING

BAREBACKING and THE NEW AIDS HYSTERIA by Eric Rofes

 

[1note : cet article est disponible dans la collection d’articles publiée dans We are everywhere chez Routledge en 1997 (en anglais) sous le titre « Gay Lib VS. AIDS : Averting civil war in the 1990s » ; origine OUT/LOOK 2 (4) : 8-17.

[2mainstream gay communities, les communautés gays majoritairement blanches de classe moyenne des grandes villes américaines. Ndt

[3Inc. abréviation de Incorporated, l’équivalent française pourrait être SIDA société anonyme.

Documents joints

Santé gai (2000)
Santé gai (2000)
Un papier de discussion préparé pour Dialogai (Suisse) par Michael Häusermann

Commentaires

Logo de JEAN
dimanche 2 novembre 2008 à 19h49 – par  JEAN

Je sais que je suis hors sujet, mais je voudrai vous parler de la maladie alcoolique chez les gays seropositifs ou séronégatifs
En tant que gay et malade alcoolique abstinent, je me suis inscrit sur onsaide.com forum pour les malades et malades abstinents de l’alcool
J’y ai créé une petit espace gay car il y a peu de lieu dans la communauté pour parler de l’alcoolisme
Merci de bien vouloir prendre en compte mon information
Je suis aussi moi concerné par le sida
Jean