Cette interview a été réalisée et publiée par le journal Illico en janvier 2007.

Pourquoi parle t-on aujourd’hui tant de sérosorting ?

Il faut rappeler qu’il y a un an le département de santé de San Francisco avait remarqué, ces dernières années, un tassement des contaminations VIH alors que les relations anales non protégées continuaient à augmenter. L’explication fournie était que si les relations non protégées augmentaient, les relations avec partenaires de statut différent ou inconnu (qui représentent le risque réel de transmission) étaient, au même moment, à la baisse. Cela ne veut pas dire nécessairement que les personnes trient leurs partenaires, mais plutôt qu’elles mettent en place une stratégie de réduction du risque en fonction du statut sérologique. On obtient alors une autre définition du sérosorting, à savoir l’adaptation des pratiques sexuelles, protégées ou non, en fonction de son statut et de celui du partenaire, que l’on peut traduire par « séroadaptation ». Cela va du refus du sexe anal, à l’utilisation du préservatif si le statut du partenaire est différent ou inconnu, etc.

A qui s’adresse plus particulièrement le sérosorting ? 

Tout d’abord, il s’adresse aux habitants de San Francisco. Ce qui fonctionne là n’est pas nécessairement opératoire ailleurs. Pour ceux qui utilisent tout le temps le préservatif, il est évident que le sérosorting n’a pas d’intérêt et heureusement ! En revanche, il pourrait être un outil intéressant de réduction du risque pour ceux – et ils sont nombreux – qui s’engagent parfois dans des relations sexuelles non protégées. Le but est d’éviter que celles-ci se transforment en désastre. L’initiative lancée par le département de santé de San Francisco reprend donc cette démarche élémentaire pour inciter les personnes à éviter les relations non protégées avec un partenaire de statut sérologique différent ou inconnu. C’est une gestion du risque calibrée. Si San Francisco reconnaît l’efficacité du sérosorting, on peut tout de même se poser une question. On sait que les rapports sexuels, avec une personne séropo sous traitement efficace et dont la charge virale est indétectable, sont peu contaminants. Le vrai problème en terme épidémique se situe chez ceux qui se croient séronégatifs et qui viennent de faire une séroconversion. Leur charge virale est alors astronomique. Ils sont très contaminants. Dans ce cas, leur recommander le sérosorting lors de relations non protégées n’est pas une gestion calibrée du risque. Cela pose problème.

Comment les associations de lutte contre le sida locales ont-elles réagi à cette reconnaissance officielle à San Francisco de l’intérêt du sérosorting ?

Aux USA, l’administration Bush recommande l’abstinence. Comment voulez-vous que des associations locales de lutte contre le sida, qui sont dépendantes des bailleurs officiels, osent s’exprimer sur le sérosorting ? C’est un sujet trop polémique ! Depuis que le département de santé de San Francisco s’y intéresse, des discussions ont eu lieu. Ce qui a été évoqué, ce sont certaines limites du sérosorting. Il y a d’abord un petit nombre de gens qui s’indigne et évoque la ghettoïsation des séropos. C’est cette ligne que tient en France Act Up-Paris en parlant de « sérotriage ». Cette posture ne va pas bien loin, car le sérosorting est une technique utilisée et revendiquée aussi par les séropos. C’est Internet qui a « démocratisé » le fait de parler de son statut sérologique dans les profils. Pour certains séropos, il est plus facile de gérer ainsi l’annonce du statut aux partenaires. Ce qui est aussi évoqué, c’est la réticence à promouvoir une stratégie de réduction du risque qui soit moins efficace que le safer-sex. On trouve d’ailleurs le même débat en France. Mais on le sait, le safer-sex ne marche que si l’on s’en sert. A défaut, il faut bien d’autres stratégies. Du point de vue de l’efficacité, l’utilisation du préservatif comme unique stratégie de prévention réduit de 80 % le risque de transmission. Une étude a démontré que le sérosorting réduit la transmission de 40 %. Ce n’est pas transcendant. Mais, il est clair qu’en cas de relations non protégées, rappeler aux mecs qui les pratiquent, comme le font les pouvoirs publics, que seul le préservatif protège du sida, c’est 0 % d’efficacité.

Quelles conditions sont nécessaires pour que cette approche, dont Warning dit qu’elle est en « phase avec la variété des pratiques de prévention des homosexuels », soit prise en compte par les associations de lutte contre le sida et les pouvoirs publics en France ?

Le défi est important. Il s’agit de re-conceptualiser l’espace de la prise de risques. Actuellement le comportement à risque est vu comme un échec, un acte irrationnel ayant pour conséquence un résultat négatif (la contamination). On doit passer de « Comment créer les conditions pour que les gens ne s’engagent pas dans un comportement à risque » à « Comment créer les conditions qui permettent aux hommes décidés à prendre des risques, d’évaluer et mieux prendre ces risques. » Le but alors est que les comportements à risques soient calibrés, que les personnes fassent preuve d’initiative afin d’obtenir un résultat potentiel positif (pas d’exposition ou de transmission). C’est exactement ce qui se fait dans la réduction des risques liés à la prise de drogue et c’est dans ce cadre qu’il peut y avoir un intérêt au sérosorting.