A l’origine, bien avant l’apparition des multithérapies, le bareback qui ne porte pas encore ce nom là, est une technique de prévention. Il s’agissait pour des personnes séropositives, mais aussi pour des personnes séronégatives, de pouvoir baiser entre elles sans préservatif en pratiquant le sérochoix (« sérotriage »). L’arrivée des multithérapies a modifié la donne. Le barebacking [1] est devenu une idéologie subversive vécue comme une déviance libératrice par rapport aux injonctions comportementales normalisatrices des associations de lutte contre le sida. Celles-ci ont de leur côté, traité le bareback comme une pathologie, en tout cas un stigmate unique, qui recouvre une multitude de situations où l’usage de préservatif n’a pas eu lieu. En le comparant à un autre stigmate, qui plus est « sexuel », nous allons voir que la stigmatisation du sexe sans latex produit contre les individus de la marginalité qui désagrège le souci de soi et d’autrui, renforce contre notre communauté l’homophobie, fait contre la société le lit de la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH. Explications.

Le terme bareback recouvre aujourd’hui une telle diversité de comportements sexuels sans préservatif [2] en fonction de multiples conditions et contextes sexuels [3], qu’il n’est plus adapté pour décrire le réel ; de plus, il s’agit historiquement d’une construction discursive et idéologique dont la majorité des personnes qui sexent sans latex ne se revendiquent point de nos jours. Pourtant, il reste, avec le no-k-pote et le relapse, la sémantique la plus populaire pour désigner et discréditer les rapports sexuels sans préservatif. C’est parce que d’une idéologie radicale, il a été transformé en une construction de prise de risque dangereuse par certains chercheurs et autorités préventionnistes, et donc en un stigmate social particulièrement expérimenté par les gais, vulgarisé et décrié par les médias, instrumentalisé par des activistes politiques de droite comme de gauche.

Un stigmate [4] est une étiquette sociale qui discrédite et entache la personne qui le reçoit et qui change radicalement la façon dont elle se perçoit et dont elle est perçue. Les personnes stigmatisées sont habituellement considérées déviantes. Et les déviances sexuelles à la norme préventive que sont bareback, relapse, séroadaptation ou « accident », sont toutes réduites au stigmate du comportement sexuel no-k-pote, lui-même amalgamé à la radicalité originelle du barebacking idéologique.

Warning vous propose ici d’appréhender certains effets sociaux et individuels de la stigmatisation. Pour cela, nous allons procéder d’une comparaison entre 2 stigmates : « pute » et « barebacker ». Car la comparaison avec un autre groupe discriminé et particulièrement séroconcerné éclaircit les présupposés sur lesquels se fondent les discours et attitudes discriminatoires envers le sexe sans latex.

On connait déjà bien les vulnérabilités et les besoins sanitaires spécifiques des travailleurs et travailleuses du sexe [5]. On s’intéresse à peine à celles du sexe sans latex. Il faut dire que la stigmatisation sociale du sexe sans latex pour les homosexuels est contemporaine, corrélée au fait social « VIH-sida », lui-même récent. Ces deux stigmates, en plus de s’inscrire dans le même champ d’interactions sociales (la sexualité), sont des objets sociologiques identiques (des stigmates) ; ils obéissent donc tous deux, au moins en partie, aux mécanismes sociologiques que sont la stigmatisation et sa conséquence pratique : la discrimination. On peut donc se demander à quel point ils ont des impacts sociaux et individuels similaires sur les représentations et les pratiques. Et en termes de santé, de prévention, de prise en charge et d’accès aux soins, se questionner sur cela peut être utile : comme pour les stigmates pédéséroponoirbeurtoxtrans’ ou pute, la stigmatisation du sexe sans latex structure des vulnérabilités et des besoins sanitaires spécifiques chez ceux qui la subissent. Dès lors, on peut envisager que l’expérience acquise en intervention VIH-sida auprès des travailleurs du sexe – stigmatisés pour leur soi-disant déviance sexuelle – apporte des solutions et des outils alternatifs pour la prévention auprès de personnes stigmatisées elles-aussi à cause de leur sexualité.

L’association montréalaise « Stella » explique que « selon les époques socio-historiques, les contextes, les points de vue idéologiques, la prostituée est toujours l’Autre radicale, la différente : moralement dépravée, psychologiquement carencée, sexuellement anormale, juridiquement déviante ou criminelle, médicalement vecteur de contagion, personnellement mineure, socialement traumatisée par la violence et la misère, menace à l’ordre public » [6].
Ceux qui recherchent ou ont occasionnellement des rapports sexuels sans préservatif (séroadaptatés ou non), ont été décrits et sont généralement perçus comme déviants :

  • sexuellement anormaux : puisqu’ils ne suivent pas la norme préventive ;
  • moralement dépravés : le sexe sans latex est pour certains contraire à la moralité implicite de la responsabilité préventive (si l’on en croit leur point de vue) ;
  • médicalement vecteurs de contagion : l’instrumentalisation du mythe du séropo contaminateur a participé largement du renforcement social de ce préjugé inhérent à de nombreuses maladies ;
  • juridiquement criminels : en France, la violence symbolique des termes régulièrement utilisés à leur encontre parle d’elle-même : « assassins » sur les forums internet, « complices » pour Act Up-Paris [7], « détraqués » à la télévision [8]. Au Québec, les séropositifs criminalisés le sont sous l’accusation « d’agression sexuelle grave » et ils sont parfois même inscrits au registre national des agresseurs sexuels ;
  • psychologiquement carencés et socialement traumatisés par la violence et la misère : mauvaise estime de soi, abus sexuels dans l’adolescence, dépression, problèmes familiaux, autodestruction, addictions, homophobie intériorisée, sérophobie, etc. ; on a affaire ici aux analyses explicatives pathologistes du sexe sans latex (les plus relayées dans les médias).

Le stigmate de pute, quoique ciblant en premier lieu les femmes prostituées, contrôle toutes les femmes. Si les prostituées et autres travailleuses du sexe représentent la pute, et par définition sont coupables, les autres femmes sont toujours suspectes. Ce stigmate est en fait « un instrument de contrôle sexiste prêt à l’usage pour attaquer toute femme ou groupe de femmes considérées trop autonomes » [9]. Il est donc non seulement au cœur de l’exclusion sociale des travailleuses du sexe mais aussi une menace potentielle planant sur toutes les femmes revendiquant une autonomie personnelle, économique, géographique, sexuelle.

En effet la stigmatisation ordonne : elle catégorise puis elle hiérarchise. Ainsi, la stigmatisation du sexe sans latex a créé une division arbitraire dans la communauté gaie, entre les bons amants et les mauvais déviants (de la norme préventive). Et comme le stigmate barebacker porte en lui la dimension médicalisante du VIH à cause de la pathologisation analytique et politico-médiatique dont il fait l’objet, il a divisé aussi la sous-communauté des gais séropos : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Le mythe du séropo contaminateur a eu fini de nous rendre tous socialement suspects, séropos ou pas, homos en tout cas.

A cette double-dichotomisation des représentations, s’adjoint un effet dynamique de la stigmatisation : l’amalgame entre un groupe micro-social supposé et son groupe macro-social d’appartenance. Si toutes les femmes autonomes sont des putes potentielles, les pédés [10] sont alors assimilés au groupe micro-social fantasmé des barebackers contaminateurs : le Pédé est un contaminateur potentiel. Il redevient une menace à l’ordre public. Politiquement, on peut craindre alors un recul sociétal de nos libertés gaies. On peut conceptualiser cette résultante de la stigmatisation du sexe sans latex comme de la « néo-homophobie ».  Nouvelle car construite par (contre ?) les homosexuels et raisonnée en dehors des représentations symboliques hétérosexistes (contrairement à pute). Mais pas moins homophobe, perpétuant l’attachement au modèle moraliste et prohibitionniste de la sexualité où l’éthique du consentement est ignorée et celle de l’aveu privilégiée. Il en résulte un renforcement de l’homophobie structurelle ou ordinaire. Ce phénomène a terriblement érodé le concept de responsabilité partagée, pourtant véritable atout éthique dans la lutte contre la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH.

Stéphanie Pryen, dans son analyse de la prostitution de rue à Lille [11], utilise la perspective interactionniste pour comprendre ce qui se joue dans la prostitution, qu’elle qualifie d’activité à risque « marquée par la dissimulation, le mensonge, le secret et la faute, la honte », à cause du stigmate qui place le travail du sexe dans une position sociale marginale et spécifique.

Certains de ceux qui sexent sans latex, que ce soit systématiquement, en sérodapatant ou non, ou lors de ce qui est vécu comme un accident le long d’un parcours sans faille, ceux-là, parce qu’ils sont stigmatisés, peuvent se dissimuler, mentir, se sentir fautifs et avoir honte. Et l’on sait bien que la culpabilité, l’auto-exclusion et la marginalisation limitent l’accès à une prévention, à une prise en charge et à des soins adaptés. Elles enraillent aussi la capacité et l’autonomie éclairée des personnes dans leur gestion de la prévention. Les chargés de prévention en milieu « prostitutionnel » en sont témoins : l’accroissement de la stigmatisation et la marginalisation accompagnant les lois de 2003 sur le racolage passif ont été contre-productives dans le domaine de la prévention du VIH-sida, régressives pour le reste [12].

La stigmatisation sociale du sexe sans latex aboutit donc à une forme de contrôle social hygiéniste qui sanctionne la marginalité, annihile le souci de soi et d’autrui, nourrit la néo-homophobie et la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH.
Soyons sérieux, de la même manière que nous sommes parvenus depuis une dizaine d’années à une ère post-crise Sida avec l’arrivée des trithérapies, entrons donc sereinement et rassemblés dans une période post-barebacksex-positive, curieuse des avancées en prévention biochimique, soucieuse des doléances exprimées par le Manifeste de Mexico [13] et, sérofière !

 

[1Le barebacking idéologique relie radicalement la liberté sexuelle à celle de pouvoir baiser sans préservatif. Elle fait du sexe sans latex une condition essentielle de la sexualité et de l’accomplissement de soi. Cette idéologie radicale s’est construite et a été rendue publique en France lors de la polémique autour des romans de Guillaume Dustan et Erik Rémès.

[2Sérochoix, positionnement stratégique, relapse,…

[3Systématique, occasionnel, couple, multi-partenariat, à plusieurs, séro-différence/concordance, charge virale, MST,…

[4Stigmate : « dans son usage le plus fréquent, il s’agit du concept défini par E. Goffman, à savoir un « attribut qui jette un discrédit profond ». Le stigmate, en ce sens, est « une divergence négative » avec les attentes normatives propres à la routine des relations sociales. L’individu discrédité par un stigmate se voit refuser le respect, la considération et l’égalité des chances accordés à un individu « normal », c’est-à-dire correspondant aux exigences stéréotypées. Goffman distingue trois types de stigmates : les difformités corporelles (malformation, infirmité, handicap, etc.), les défauts du caractère, traits psychologiques ou comportements déviants (alcoolisme, homosexualité, criminalité, maladie mentale, etc.) et les attributs « tribaux » socialement transmis de génération en génération (race, nationalité, religion, classe sociale, etc.). » DE RUDDER, V. (2000). Stigmatisation. In SIMON, P.-J. (dir.). Vocabulaire historique et critique des relations inter-ethniques. Paris : L’Harmattan.

[5Je remercie Mickael Chacha Enriquez, candidat à la Maîtrise de Sociologie à l’UQAM, d’avoir bien voulu partager ses connaissances et son expertise sociologique sur le travail du sexe.

[6Association Stella. (2002). Stella et le débat sur la prostitution. « Le stigmate de la prostitution ». Montréal : article Internet.

[8Lire ou relire notre entrevue avec Christophe Broqua : « Une analyse lucide d’Act Up ».

[9PHETERSON, Gail. (2001) [1986]. Le prisme de la prostitution. Paris : L’Harmattan, Coll. Bibliothèque du féminisme.

[10Aux mœurs communément admises comme autonomes.

[11PRYEN, Stéphanie. (1999). Stigmate et métier. Une approche sociologique de la prostitution. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

[12Les faits de violences se sont amplifiés envers les travailleurs et travailleuses du sexe (femmes et trans’ particulièrement) et la désertion des personnes des lieux publics les ont éloignées de la prévention.

[13En allemand et en anglais sur le site de LHIVEUne traduction a été proposée sur Seronet.