Interview conduite par Serge Giordano (LOM- nov/déc 2007)

JPEG - 17.7 ko-Pourriez-vous tout d’abord présenter l’association Warning ?

Warning a été créé en 2004 avec l’intention de réformer la prévention sida en France, parce qu’on la trouvait plus suffisamment en phase avec notre modernité et donc insupportable et idiote. Progressivement nous avons élargi notre réflexion autour de l’ensemble des questions de santé concernant les LGBT.

C’est à ce titre que nous avons organisé la première conférence en Europe sur la « santé gaie » qui a déclenché par la suite de nombreuses initiatives dans d’autres associations.

Plus généralement, nous avons abordé au travers de nombreux articles que l’on retrouve sur notre site (www.thewarning.info) des sujets importants tels que la pénalisation de la transmission, la remise en cause de la responsabilité partagée à la suite des procès, le bareback. Nous réfléchissons à une adaptation du safer sexe aux enjeux contemporains notamment avec la question de la séroadaptation. Warning est un petit groupe, probablement de dingues, qui souhaitent faire émerger une parole non dogmatique, non moralisatrice et respectueuse de la sexualité des homos.

-Et Belle Tapiole ?

Belle Tapiole est un projet pilote de Warning lancé fin 2006. Nous proposons sur internet un ensemble de modules liés à la santé gaie dont la santé sexuelle. Tout est parti d’un constat. Si vous surfez, vous verrez que la prévention VIH est soit ringarde, soit partielle. On te dit : « mets une capote » dans toute situation et puis c’est tout. C’est un peu léger ! Quand on est en couple, on sait que cette injonction est inefficace. Cette forme de prévention a pu fonctionner dans les années 80 mais aujourd’hui ça ne marche plus. Nous nous sommes aussi rendu compte que des pans entiers de la santé des homosexuels n’étaient pas ou plus abordés, par exemple toute la question des hépatites A, B et C. Dans les années 80 chacun savait qu’il fallait se faire vacciner pour éviter l’hépatite B, parce que dans le Gai Pied, on en parlait souvent. Puis avec l’arrivée du sida, et tant que les traitements efficaces n’étaient pas disponibles, l’urgence était à la lutte contre le sida. Maintenant c’est différent et l’on sait que l’hépatite B tue plus que le sida en France. Alors il faut élargir l’approche et ne pas bosser que sur le VIH. La difficulté pour toutes les structures qui ont lutté contre le sida chez les gays, c’est maintenant de faire cette réforme, de s’affronter aussi au suicide des jeunes gays, à l’homophobie… Certains résistent, mais ils savent que leur temps est compté. D’autres vont de l’avant. Belle Tapiole est dans cette logique.

Actuellement sur le portail Belle Tapiole nous avons ouvert 6 mini-sites. Parmi les principaux, je peux citer ceux sur les relations en couple et surtout celui dédié aux couples sérodifférents. C’est une première en France et dans le monde francophone. Il y a aussi un module drôle et très complet sur le traitement post-exposition, un autre sur les hépatites, ou encore la violence dans les couples… Et nous prévoyons un module plutôt orienté sexe.

-Comment fonctionnez-vous ? Avez-vous des subventions ?

Tout se fait de manière bénévole. Nos subventions sont faibles, parce que nous ne passons pas notre temps à crier au loup et à dire que la situation est grave, contrairement à certains. Le faire nous aurait certainement ramené bien plus de subventions, en y perdant notre âme. La vraie question, c’est de développer des programmes sur le long terme tant que le vaccin n’est pas arrivé. Mais cela est moins rémunérateur surtout quand l’essentiel de notre activité est de produire de la réflexion et des idées.

-Pourquoi avoir créé un site spécifique pour les couples homos sérodifférents, y avait-il une demande importante ?

La demande n’est peut-être pas massive, mais elle existe. Avec Serolove, c’est la première fois que nous avons autant de remerciements. Vivre avec un mec de statut sérologique différent, ce n’est pas toujours simple ni pour celui qui est séroneg ni pour celui qui est séropo. Encore fallait-il l’évoquer.

-Répondez-vous aux interrogations du public par téléphone ?

Non, ce n’est pas notre job. C’est le rôle de Sida Info Service.

-Lorsque vous voyez l’attitude de certaines personnes (prises de risques, bareback) n’avez-vous pas l’impression de travailler pour rien ?

En vous lisant, j’ai l’impression que cela ne vous est jamais arrivé. Peut-être que vous ne serez jamais concerné par ce que vous appelez « prise de risque » et que j’appellerai un rapport sexuel sans préservatif. La pensée du risque m’agace de plus en plus car elle est dominante dans le monde de la prévention. Mais elle n’amène rien d’intéressant, sauf à discriminer et à juger. Et puis parler en permanence de prise de risque, cela génère du stress émotionnel chez les gays sans leur fournir aucune solution innovante pour éviter d’être contaminé. Sans parler des conséquences sociales d’une telle focalisation moralisatrice ! Ca stigmatise les homos comme un groupe d’inconscients voire de criminels… C’est politiquement et juridiquement contre-productif et dangereux pour l’avenir de nos revendications à l’égalité.

Tous les rapports anaux sans préservatif ne sont pas nécessairement à risque d’infection VIH et puis, faire l’amour sans préservatif est quelque chose de très naturel. C’est l’endémie VIH qui ne l’est pas. Et quand elle dure plus de deux décennies, il n’est pas facile de tenir. Pour moi, voir des personnes continuer à faire l’amour dans ce contexte, avec ou sans préso, c’est un signe de vitalité, de capacité à survivre dans un contexte défavorable. Et c’est déjà pas mal. Si à Warning on peut offrir des pistes pour aider certains à tenir et à éviter de se contaminer, on sera déjà bien content, même si c’est utopique.

-Quels sont les projets de votre association ?

Actuellement nous travaillons à ce livre sur la santé gaie. De nombreux militants homos et chercheurs de plusieurs pays ont accepté de collaborer. Et ça va déménager.