Se basant sur le potentiel de la prévention chimique, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a concocté une stratégie nommée 90/90/90 : 90% des personnes qui vivent avec le VIH seraient dépistées, 90% de ces personnes dépistées seraient traitées et 90% de ces personnes dépistées et traitées auraient une charge virale indétectable. L’OMS l’affirme, et on commence à l’entendre radoter dans le monde de la lutte contre le VIH/sida : c’est comme cela qu’on stoppera l’épidémie. On pousse même l’idée d’éradiquer le VIH/sida d’ici 2030…

Dans un monde en mal de management, des plans et des stratégies sont certes bienvenus. Cependant, n’oublions pas qu’au regard de l’histoire moderne des maladies contagieuses, seule la variole aura été éradiquée de la planète! N’est-il donc pas insolent de faire une telle hyperbole épidémiologique avec la prévention chimique du VIH? Quel est l’ensemble des effets de ces « stratégies »? Que dira-t-on des personnes – même infiniment peu nombreuses – qui contracteraient le VIH en 2030? Quelle place aura le consentement à se faire dépister ou non, à se faire traiter ou pas? Cette question a déjà été posée et elle reste irrésolue depuis plusieurs années. Par exemple, dès 2010, nous soulevions plusieurs enjeux éthiques sur le Test & Treatla stratégie sœur du 90/90/90. En fin de compte, l’hégémonie d’une approche « tout chimique » se confirmerait-elle au dépend des autres, notamment sociale et structurelle? Que fait-on de la problématique de l’accessibilité financière, sociale et territoriale de ces traitements aux coûts prohibitifs?

Et les 10/10/10?

Au Québec, la Dr Cécile Tremblay affirme qu’avec cette stratégie, on pourrait « arriver à éliminer la transmission du VIH au Québec d’ici cinq ans ». Cinq ans! Cinq ans? Ne soyons pas dupes… Nous demandons mesure et précautions. Faire des annonces afin d’obtenir des subventions publiques… on a déjà vu. Voir des médecins effectuer des affirmations sauvages, ça aussi on l’a déjà vu. Répondre qu’il s’agit d’une lutte louable ne suffit plus… après 30 ans d’épidémie mondiale, c’est devenu politiquement irresponsable.

Est-il raisonnable de créer de telles attentes chez nos décideurs politiques ainsi que dans nos communautés particulièrement séroconcernées? Nous comprenons que l’objectif de cette stratégie n’est pas de dépister, traiter et rendre indétectables 100% des personnes qui vivent avec le VIH (PVVIH). Elle vise plutôt à atteindre un niveau dit « optimal » de ces trois aspects pour que la transmission et l’épidémie au moins se résorbent. Cependant, quel sera l’impact éthique et social de politiques mal calibrées sur les futurs exclus du 90/90/90? Cette question doit-être anticipée et prise très au sérieux. Sinon, ne laissons-nous pas se construire devant nous la marginalisation future de nos « déviants » post-sida?

Ces 10% de personnes non-dépistées deviendront-elles des criminelles? Ces 10% de personnes non-traitées seront-elles des dangers biologiques fichés par l’État? Et ces 10% de personnes dont la charge virale ne sera pas indétectable, des corps défaillants dans la « science du VIH »? Les politiques de sécurité sociale et d’assurances médicaments seront-elles encore solidaires face aux « choix » de ces personnes, et respecteront-elles leur autonomie décisionnelle? Ces questions sont rarement abordées par les milieux médicaux.

Paradoxalement, alors même que la population générale ne sait pas qu’une PVVIH ayant une charge virale indétectable ne transmet pas son virus, le risque de construire des bons et des mauvais (néo)séropos pointe à l’horizon de l’après « révolution biomédicale ». Dans un pays comme le Canada – champion du Monde en matière de pénalisation des PVVIH – ce risque est encore plus problématique. Ne serait-il pas temps de développer des stratégies réalistes et qui se basent, au départ, sur les besoins des premiers concernés? Certains devrons sensiblement effectuer un retour à la planche à dessin.

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