Voici la traduction d’un article publié dans le New York Times du 3 avril faisant un état des lieux du débat sur la prévention VIH. AIDS Fighters Face a Resistant Form of Apathy by Andrew Jacobs, The New York Times– April 3, 2005

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Que sont les présos devenus ?

N’essayez pas au Monster, au Starlight au Hangar ou au Barracuda. L’autre soir, comme plus d’une douzaine d’autre bars pédés de Manhattan, on y trouvait des piles de guides gratuits, mais pas de brochure même écornée sur la prévention du VIH ou les risques du crystal. Comme les préservatifs, première défense contre les maladies sexuellement transmissibles, seul un établissement en avait en stock, derrière le bar.

Pour son mémoire à la New York University, Michael Marino a entrepris l’hiver dernier de comparer les efforts de prévention du SIDA à New York et à Londres. Plutôt troublé par le résultat. Dans la plupart des bars de NY, même dans certaines institutions phares pour les gays et la lutte contre le SIDA, les brochures d’information et les préservatifs gratuits étaient difficiles, voire même impossibles à trouver. A Londres Mr. Marino n’eut aucune difficulté.

« Ce n’est pas étonnant si les choses sont hors de contrôle ici » déclara-t-il.

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Les préservatifs, qu’on peut encore se procurer en distributeurs dans une poignée de lieux gay, étaient autrefois distribués par seaux entiers. Même si personne n’est persuadé que les préservatifs gratuits arrêtent le développement du VIH, leur disparition des bars, qui sont un peu comme la place du village pour pas mal de gays, est un indicateur significatif de la baisse de régime du combat contre le SIDA.

Bien que la récente alerte du service de santé de la ville à propos d’une souche rare du VIH et peut-être plus virulente a provoqué un sursaut chez les gays, beaucoup d’associatifs soutiennent qu’il y a peu de chances que ceci provoque des changements de comportement profonds ou durables. Ils soulignent le succès sans faille des methamphetamines, qui ont contribué à l’augmentation des relations sans préservatifs, appelées barebacking, ainsi que le terrain gagné par une certaine apathie dans laquelle le VIH, est perçu comme une nuisance et pas comme un assassin en puissance.

Ils stigmatisent que ces attitudes laxistes sont nourries par les publicités des laboratoires qui gomment les effets de la maladie en mettant en scène des patients en parfaite santé.

Sur le terrain au moins, les statistiques décrivent une situation plus mélangée. Le nombre des nouvelles infections VIH causées par des relations entre hommes a diminué légèrement de 2001 à 2003, selon les derniers chiffres disponibles, alors qu’il augmente en général dans le reste des Etats-Unis. Mais les associations, soulignant un récent décollage du nombre de cas de syphilis et l’augmentation des abus de methamphetamines chez les gays, redoutent qu’une nouvelle explosion des infections à NY soit une simple question de temps.

Les spécialistes de la prévention s’accordent pour dire que le défi à relever est bien plus complexe que de distribuer des brochures aux patrons de bars et en leur disant de bien se tenir.

Le Dr. Ronald O. Valdiserri, qui supervise la prévention du SIDA du CDC ( centres de prévention et de prophylaxie), souligne : « Ce n’est pas parce qu’ils sont bien informés que les intéressés feront automatiquement les meilleurs choix pour leur santé : c’est vrai pour tout le monde, pas seulement les gays ».

Le fait que les gays n’ont pas arrêté les rapports non protégés nargue les spécialistes de la santé depuis près de 20 ans, bien que la lutte soit devenue encore plus délicate au milieu des années 90, quand une nouvelle famille de médicaments a brisé net les taux de mortalité et alimenté ce contresens selon lequel le SIDA est à peu près aussi ennuyeux que le rhume.

Par ailleurs il existe aussi un dédain pour les préservatifs. Une fois évanoui le spectre d’une mort certaine, l’usage des préservatifs est devenu pour beaucoup une idée ennuyeuse. « Reconnaissons le : le sexe perd en qualité avec le préservatif », selon le Dr. Robert L. Klitzman, psychiatre et professeur à Columbia University ; « Le sexe est sensé être un pur moment d’intimité, mais ce n’est pas la même intimité quand un morceau de plastique vous sépare de votre partenaire ».
L’idée qui gagne du terrain, c’est que les traditionnels mots d’ordre sur les préservatifs et les drogues seraient à peu près aussi inefficaces que les campagnes de contrôles des naissances qui reposent sur l’abstinence. Pour les experts en santé publique et les psychologues, le seul espoir d’un changement de comportement réside dans l’identification et le traitement des motivations cachées qui poussent à prendre des risques. La solitude, l’aliénation et la mauvaise estime de soi sont les vraies causes à traiter d’après eux.

Par contre d’autres intervenants, qualifiant ce discours de naïf, déclarent qu’il serait plus sensé d’insister sur la responsabilité individuelle : diaboliser le crystal, stigmatiser les rapports sans protection et rappeler que vivre avec le VIH peut se révéler pour le moins épuisant, ou pire. La première étape importante, selon eux, consisterait à abandonner les publicités pharmaceutiques qui montrent des malades du SIDA insouciants et dynamiques.

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D’autres réflexions intègrent les avancées du service de santé de San Francisco, qui travaille sur une réglementation limitant l’usage des médicaments des troubles de l’érection, utilisés pour compenser les effets du crystal mais facilitant ainsi l’extension des maladies sexuellement transmissibles.

A New York, de nombreux activistes qualifient la communication actuelle des services publics sans mordant et inefficace. Ils soulignent que les affichages urbains et sur les autobus devraient rappeler que le SIDA est une maladie dévastatrice et complètement évitable.

Beaucoup de partisans de la prévention s’accordent pour dire que le nombre des nouvelles infections VIH ne peut pas être contrôlé sans une batterie de mesures créatives et en évolution continuelle. Ils mettent en avant qu’il a fallu des années et des millions de dollars pour modifier les comportements sur le tabac et les ceintures de sécurité, bien que même aujourd’hui il arrive à des individus responsables de retomber dans leurs vieilles habitudes.

« Tout le monde sait bien que fumer n’est pas bon, mais on continue à imprimer des alertes sur les paquets de cigarettes », déclare Kwame M. Banks, consultant spécialisé dans la prévention. « Le public a besoin d’entendre ces messages 100 fois par jour. C’est comme ça que ça marche. »

Toutefois, s’agissant du VIH et du SIDA, certains se demandent si c’est le moment de changer de stratégie. Perry Halkitis, psychologue à New York University et spécialiste des interractions entre drogues et sexualité, pense que de nombreux gays qui optent pour un comportement à risque sont victimes de graves troubles mentaux.

« S’ils prennent des risques, dit-il, ce n’est pas qu’ils sont stupides ou parce qu’ils se réveillent en se disant ’Aujourd’hui je vais prendre un risque’. Ils le font car prendre des risques sexuels répond à un besoin, ou d’une certaine façon parce qu’ainsi ils se sentent mieux par rapport à eux-mêmes. »

Avec d’autres, il soutient que tout combat efficace contre le VIH doit comprendre des actions contre la dépression, l’abus de substances et la mauvaise estime de soi, domaines dont les études ont démontré qu’ils affectent les gays de manière disproportionnée.

Selon le Dr. Halkitis, « Beaucoup prétendent que leur communauté souffre de problèmes de stress chroniques en raison de l’ostracisme de la société. Etre rejeté par la famille, les églises et actuellement par le gouvernement, tout cela doit certainement avoir un impact négatif ».

Cette fragilité émotionnelle a grandi à cause du choc des années 80 et du début des années 90, quand un grand nombre de gays ont vu leurs vies marquées par la maladie et la mort. Peter Staley, ancien activiste contre le SIDA, avance que ce n’est pas par hasard si les premiers New Yorkais à consommer du crystal ont été des hommes entre 35 et 45 ans.

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« Nous sommes des survivant au long terme, qui avons vu partir nos amis sans jamais imaginer vivre assez longtemps pour connaître la crise de la quarantaine » déclare Mr. Staley, lui-même séropositif et en cours de désintoxication du crystal. « Puis les nouveaux médicaments sont arrivés : tout-à-coup chacun a retrouvé sa vie d’avant et nous nous sommes tourné vers d’autres centres d’intérêt comme le statut des militaires gay et le mariage. Où donc est passé la réflexion communautaire sur l’enfer émotionnel que nous venions de traverser ? Je crois que le résultat c’est que nous sommes un groupe marqué par de profondes cicatrices. »

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Parallèlement à ce traumatisme qui peut amener à l’abus de substances, les psychologues soulignent que chez un individu, l’homophobie internalisée et les sentiments profondément ancrés de faible estime de soi sont tout aussi violents. C’est le point d’entrée du crystal : ceux qui l’ont consommé affirment qu’il annihile les sensations de vulnérabilité, renforce la confiance en soi et les imprègne d’une empathie artificielle envers les étrangers.

De plus sont apparus les « chasseurs de virus » [bug chasers], des hommes séronégatifs qui cherchent activement à être contaminés. Bien qu’on estime qu’ils sont très peu nombreux, les spécialistes en santé mentale affirment que ce phénomène reflète l’intense aliénation dont souffrent de nombreux gays. Louis Pansulla, psychanalyste qui anime des groupes de thérapie gay à New York, indique que les hommes les plus jeunes, de la génération qui n’a pas connu les jours sombres de la crise du SIDA, sont convaincus que l’infection leur fera gagner leur adhésion à une communauté, quoiqu’ils devront faire face à une maladie mortelle.

« C’est presque une ardente obligation pour eux d’en faire partie, même s’il s’agit d’une chose complètement inconsciente ».

JPEG - 2.6 koMichelangelo Signorile, animateur d’un talk show gay sur Sirius Satellite Radio, apporte une vision moins modérée : « Si tous les membres de votre groupe sont beaux, prennent des stéroïdes, ne se protègent pas et sont séropositifs, être porteur du virus ne semble pas si mauvais. »

C’est pour cela que Michael Weinstein, president de AIDS Healthcare Foundation, pense que la maladie réclame une refonte de son image. Il cite une publicité incontournable publiée dans le magazine Out du mois dernier avec une petite puce audio et montrant deux hommes robustes sur une plage. En ouvrant le magazine, on déclenche une sonnerie de téléphone et une voix d’homme claironne qu’il prend trop de plaisir pour se soucier de sa maladie chronique. Mr. Weinstein a demandé à l’annonceur Bristol-Myers Squibb d’arrêter d’utiliser cette publicité pour le médicament Reyataz. Un porte-parole de la société a depuis annoncé qu’elle allait revoir ses campagnes publicitaires.

« Le public est dans un réel déni de la gravité du VIH. Malheureusement, la meilleure prévention c’est de voir quelqu’un mourir. »

Bien entendu, les responsables terrain de la prévention espèrent éviter une nouvelle hécatombe. A Gay Men’s Health Crisis, ils ont planifié une série d’événements qui visent à promouvoir « Solidarité et communauté ».

D’autres ont créé des messages anti drogue imitant des emballages de crystal à laisser tomber sur les pistes de danse. Une série de publicités pour le métro a été dévoilée par l’état de New York, qui pour la première fois déplace la responsabilité vers les séropositifs. JPEG - 2.6 koEt aussi Daniel Carlson, ancien directeur marketing, révolté contre le nombre de connectés demandant des rapports non protégés sur internet, a créé avec un ami un groupe pour combattre l’idéologie dominante sur le sexe et les drogues. Depuis deux ans ce groupe, HIV Forum, a organisé une demi-douzaine de réunions dans la ville sur le crystal et les rapports non protégés. Les salles étaient pleines à craquer.

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« Je sais que cela peut paraître gnan-gnan, mais si nous pouvions seulement insister davantage sur la communauté et la fraternité, » a dit M. Carlson. « Nous devons décider si nous allons devenir égoïstes ou si nous allons nous soucier les uns des autres. »

(traduction Nadir Julia)

 

Lire aussi : A Call to Action – Peter Staley wants to wake up the community and the city with his anti-crystal meth ad campaign, by David Douglas

et The House of Diabolique vs. Crystal Meth, Peter Staley & Gay Activists

Consulter aussi : http://lifeormeth.com